Dans les coulisses de la scène « ballroom » de Rennes

Originaire de New York, la ballroom a essaimé à travers le monde, jusqu’à Rennes. Au sein de la capitale bretonne la Ballroom Scene Rennes s’active pour faire vivre cette culture. Cha, Joanne et Valentin racontent ses origines et ses perspectives d’avenir.

« Pour arriver à ce niveau de confiance en soi et être sous son meilleur jour pour performer, ça passe aussi par des lieux comme ça, pour discuter, apprendre les un·es des autres »
-Valentin-

« Tu veux un café ? » propose Valentin en arrivant. À côté, Joanne travaille sur un corset. Nous sommes le 16 décembre 2025, quatre jours avant le déménagement de l’Hôtel Pasteur de la Ballroom Scene Rennes. L’association a pu se poser en résidence durant trois mois dans ce lieu culturel au cœur de Rennes. « Je suis très triste de partir » soupire Joanne, « on ne sait pas ce qu’on va retrouver derrière ». « On a des pistes pour un nouveau local » esquisse Cha. Il en faut plus pour décourager les acteur·ices de la Ballroom Scene Rennes.

Petit rappel historique. La ballroom désigne les soirées et la culture autour. Née dans le quartier de Harlem à New York, elle s’ancre à partir des années 1980. Le temps d’une soirée, les personnes LGBT racisées parodient « les concours de beauté de l’élite blanche, leurs postures et leurs gestuelles » explique Marie Mougin pour France Inter. La catégorie la plus connue est le voguing, danse inspirée des mannequins de Vogue. Il en existe de nombreuses autres mettant en valeur la beauté et le talent des candidat·es, telles que Runway (reprenant les codes du défilé de mode), Face (le visage parfait et l’attitude qui va avec), ou encore Sex Siren (réappropriation de l’esthétique du travail du sexe). Des « houses » se montent pour s’affronter sur scène et prendre le relai face au rejet des familles de sang et de la société. La première est la House of LaBeija, fondée en 1977 par Crystal LaBeija, drag queen noire exaspérée par le racisme dans sa communauté. D’autres suivent, comme la House of Revlon, co-fondée en 1989 par Tony Revlon, présent dans la série documentaire Ballroom, Danser pour exister. Cette dernière suit la house parisienne, basée à la Gaîté Lyrique. Dirigée par Vinii Revlon, elle contribue à l’essor de la ballroom en France depuis les années 2010. La correspondance entre Lisa Revlon, qui amène la ballroom à Baltimore, et le chorégraphe Frédéric Nauzyciel, récemment décédé, tisse un lien jusqu’à Rennes.

Ballroom Scene Rennes – Hôtel Pasteur – 2025

Cha fait partie des premiers présents au premier événement ballroom à Rennes en octobre 2020 dans le cadre de Ciné Corps. « Vinii Revlon est venu proposer deux week-ends de workshop et un mini-ball. On était six de la scène actuelle à se rencontre pour la première fois. » Le petit groupe se revoit au printemps 2021 pour danser ensemble, « dans les parcs et les squares, sur les terrains de basket » dans un premier temps, composant avec les règles sanitaires d’alors, puis au Centre National Chorégraphique de Rennes et de Bretagne (CCNRB) à partir de décembre. « On a très vite eu un créneau hebdomadaire, en totale autonomie, gratuitement. On n’y croyait pas trop au début » se rappelle Cha. Joanne abonde : « Le fait que le lieu soit géré par un collectif proche du hip-hop », à savoir FAIR-E, « est une grande chance. Ils étaient déjà en contact avec Mounia Nassangar, qui fait du waacking », danse née dans les clubs LGBT de Los Angeles des années 1970, « et aussi de la ballroom ». Cette invitation leur permet d’inviter d’autres figures de la scène parisienne pour des workshops. C’est via eux que des gens rejoignent la petite famille rennaise, comme Valentin et Joanne en 2022.

« À l’automne il y a eu une nouvelle édition de Ciné Corps, avec Vinii Revlon et le Pink and Black Mini-Ball » retrace Valentin. « C’est à ce moment où on s’est demandé comment s’organiser, créer une boîte mail, un compte Instagram pour l’association. » Iels organisent trois mini-balls réservés à leur cercle proche, avant de monter le Summer Camp Ballroom l’été 2023 sur la proposition du CCNRB. Un week-end ambitieux, « rude mais nécessaire » résume Valentin, dont le groupe tire toujours des enseignements pour sa dynamique. « Ça a permis de faire connaître la scène de Rennes, grâce à des grandes figures de Paris qui nous ont fait confiance dès le début », comme Vinii Revlon, Nikki Gorgeous Gucci ou encore Matyouz. 

« On s’est rendu·es compte que si on veut faire vivre la scène ballroom sur Rennes, il le faut le faire pour nous, par nous » poursuit Valentin. Ne pas compter que sur les institutions mais d’abord sur les ressources de la communauté à s’organiser. Avec l’ouverture de l’équipement culturel Polyblosne en septembre 2023, la Ballroom Scene Rennes obtient un nouveau créneau hebdomadaire pour s’entraîner, en plus de celui au CCNRB. Et alimenter l’envie de continuer. « J’avais envie de faire quelque chose en lien avec le TDOR (Trans Day of Remembrance) » se rappelle Cha. « L’idée prend immédiatement au sein du groupe. » Deux éditions ont eu lieu aux Ateliers du Vent, toutes deux couronnées de succès. La dernière est un hommage érudit aux figures historiques de la scène, à travers le look des participant·es à chaque catégorie. 

La résidence à l’Hôtel Pasteur offre un cadre stable afin de préparer au mieux cette soirée. « J’ai fait la demande en avril ou mai. On est allé·es à une réunion en juin et on a eu les clés pour trois mois » explique Cha. Le lieu est ouvert au public, qui peut assister à des projections de documentaires et se documenter. Y compris parler de « Vogue » de Madonna, le clip qui a rendu  le voguing (trop) grand public, « pas pour la valoriser, mais avoir un point de départ » précise-t-il. Tou·tes constatent une meilleure connexion dans le groupe grâce à cette résidence, vécue comme une colocation ouverte de 8h à 22h, voire une bouée de secours. « Certaines personnes nous ont dit qu’elles ne seraient plus seules, ça sortait du cœur » rapporte Joanne. La ballroom va au-delà des trophées sous les projecteurs. « Pour arriver à ce niveau de confiance en soi et être sous son meilleur jour pour performer, ça passe aussi par des lieux comme ça, pour discuter, apprendre les un·es des autres » dit Valentin.

« On est queer, ça se voit sur nos têtes, il y a toujours des motifs d’inquiétude. Et je ne peux pas cacher que je suis noire. Si toute ma vie il faut que j’ai peur des fachos je ne fais rien »
Joanne

L’année 2026 est déjà riche pour la Ballroom Scene Rennes. L’exposition « Hall of Fame », présentée durant trois jours à l’Hôtel Pasteur, investit les murs de l’Antipode en février, avec un temps de rencontre et une performance de clôture. Elle regroupe une sélection de photos, de vidéos et de tenues emblématiques produites par la scène rennaise, qui aura de nouveau l’occasion de briller sur scène lors du prochain ball animé par Vinii Revlon en mars. Sans oublier la quête d’un nouveau local, pérenne de préférence, pour continuer à se retrouver et créer. Face à un contexte politique pas vraiment rassurant, le groupe tient tête et avance. « On est sympas mais on n’est pas dociles pour pouvoir être accepté·es » assure Cha. « Comme on avait pignon sur rue, l’Hôtel Pasteur faisait attention » continue Valentin. « Si on a un local à notre nom, des questions vont poser. » Un constat face à une hausse d’actes haineux envers la communauté LGBT locale, dont deux dégradations du local associatif Iskis et une de l’escalier arc-en-ciel de l’université Rennes 2 en 2025. « Des drapeaux LGBT ont été barrés pendant notre résidence » soupire Joanne. « Mais tout le monde peut rentrer. C’est la vie avec tous les cons qui traînent, partout d’ailleurs. On est queer, ça se voit sur nos têtes, il y a toujours des motifs d’inquiétude. Et je ne peux pas cacher que je suis noire. » Et assure la tête haute : « Si toute ma vie il faut que j’ai peur des fachos je ne fais rien. »

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