J’ai eu l’occasion de discuter au téléphone avec Ponce, streameur suivi notamment par 805.9K followers sur Twitch. On a parlé de son KissKissBankBank, de sa relation à Twitch, de sa vision des événements de streameur·euses, et de la responsabilité des hommes de la plateforme face au cyberharcèlement.

(Ponce, lors de son live d’annonce de sa page KissKissBankBank)
Ta rentrée a été marquée par le lancement d’un KissKissBankBank (KKBB) sur abonnement mensuel. C’est un choix un peu inédit pour un streamer aussi suivi que toi. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Ponce – C’est amusant de le formuler ainsi, car les streameur·euses, surtout les plus gros, vivent déjà en partie du financement participatif avec les subs. Donc là, c’est juste que, au lieu qu’Amazon récupère 30 à 50%, Amazon ne récupère rien. La réflexion, c’était de proposer une alternative, d’autant plus que je fais peu de partenariats commerciaux, je n’ai pas de sponsor à l’année, je vends très peu de contenus. Le but n’était pas de dire “Venez me soutenir sur KKBB !” mais “Si vous ne voulez pas me soutenir via Twitch, vous pouvez me soutenir ici”.
Mais justement, ce qui est inédit selon moi, c’est le discours que tu as autour de cette décision, cette volonté de ne pas t’inscrire totalement dans l’écosystème Amazon. C’est un positionnement politique peu répandu.
Ponce – Oui, et c’est parce que j’ai ce discours-là, je suis suivi par des gens dans ma communauté qui partage ces valeurs-là. Et certains d’entre eux me demandaient s’il existait des moyens de me soutenir sans passer par Amazon, et l’impulsion vient de là.
Ces personnes qui te suivent sur Twitch mais te soutiennent sur KKBB ne perdent-elles pas au change dans leur expérience de viewer·euse sur Twitch ?
Ponce – Alors forcément, on ne peut pas lier KKBB à Twitch, il n’y a pas d’API, donc les gens qui font ce choix n’auront plus les emotes etc. Et c’est pour ça qu’on propose des avantages KKBB pour que les gens ne se sentent pas lésés et quand même intégrés dans une communauté à l’image de ce qui est permis par les subs classiques. On ne veut pas que ces soutiens se sentent mis de côté.
Avec ce KissKissBank, tu le disais, c’est une façon de se détourner de l’écosystème Twitch. Comment tu considères ta relation avec l’entreprise Twitch aujourd’hui ? Surtout après la dernière Twitch Con de Paris, où tu as été l’une des figures les plus visibles de l’événement.
Ponce – Il faut séparer Twitch France et Twitch. Les équipes de Twitch France font ce qu’elles peuvent, et même si tout n’est pas parfait, loin de là, elles ne m’ont jamais mis de bâton dans les roues, bien au contraire. Je m’entends très bien avec elles. Et puis, de façon générale, on ne peut pas dire qu’on s’en fiche de Twitch, car c’est grâce à cette plateforme qu’on a accès au financement participatif.
Mais je ne suis pas spécialement attaché à Twitch en tant que plateforme non plus, car il y a des problèmes de fond comme la modération. Je dirais que je suis indifférent. C’est un outil de travail, et si un jour une autre plateforme plus intéressante fait son apparition, j’irai sans regret. Et c’est plutôt les streameur·euses qui amènent des gens sur la plateforme que l’inverse. Mais pour l’instant, Twitch reste le leader du streaming mondial, et c’est très difficile de s’en affranchir.

Ponce et Rivenzi, sur la scène de la Twitch Con, le 8 juillet 2023.
En live, tu disais que d’ici cinq ans, Twitch pourrait ne plus gagner d’argent. Tu penses que le modèle ne tiendra pas ? Et donc qu’un KKBB représenterait un modèle alternatif intéressant pour les streameur·euses ?
Ponce – Un modèle alternatif je ne sais pas. Le truc, c’est qu’on ne sait pas où va aller Twitch avec son financement participatif. Si tu parles à tou·tes les streameur·euses les plus important·es aujourd’hui, tout le monde a vu ses revenus baisser drastiquement. Il y a plusieurs raisons évidemment. La fin du confinement déjà, parce que les chiffres d’audience étaient bien plus élevés à l’époque. C’est normal que le nombre de subs ait baissé. Le prix du sub est passé de 5 à 4 euros, donc une baisse de 20%, et puis il y a la nouvelle règle du partage de revenu à 70% pour le ou la streameur·euse, qui est désormais plafonné à 100.000 euros de revenus. Au-delà de ce chiffre d’affaires, tu repasses à 50%. Tout ça fait que les streameur·euses les plus populaires ont perdu une partie de leurs revenus. Et il n’y a pas de raison que ça s’améliore, car c’est une plateforme qui coûte de l’argent, en serveurs etc. De la même façon, on ne peut pas être certain que Twitch Prime [qui permet aux abonnés Amazon Prime d’offrir un abonnement “gratuitement” aux streameur·euses, NDLR] va continuer à exister. Et c’est une part importante des revenus : par exemple, moi, en juillet, sur 8000 subs, il y a 2800 primes. En mai, sur 8400 subs, 3600 primes. C’est énorme. Donc s’ils décident d’arrêter les primes, ça va faire très mal.
C’est pour anticiper ça que je me suis lancé sur KKBB, pas pour pousser les gens à donner, mais pour prendre les devants, et préparer l’avenir.
Et je pense que de plus en plus de streameur·euses vont s’intéresser à ces alternatives. Ou alors faire plus de contenus sponsorisés par des marques. Ils rapportent plus, mais travestissent un peu plus ton contenu, donc libre à chacun·e de choisir comment se positionner.
Est-ce que tu parles de ces craintes avec tes collègues, est-ce que c’est un sujet de discussion récurrent ?
Ponce – J’en entends parler surtout parmi les streameur·euses qui organisent des événements, comme ZeratoR. Moi, j’ai engagé des gens assez vite, et j’ai un label de musique, Floral Records, et tout ça fait que l’on va devoir licencier quelqu’un si notre chiffre d’affaires descend trop. C’est ça qui me ferait chier. ZeratoR m’en parlait, il va devoir réduire les équipes si son chiffre d’affaires baisse encore.
Après, la plupart des streameur·euses n’organisent pas d’événement et n’engendrent pas de frais monstrueux. Donc si les revenus baissent, ce sont leurs revenus à eux qui baissent. C’est pour ça qu’iels en parlent moins. Et puis, évidemment, ce serait très mal vu de se plaindre de gagner moins qu’auparavant alors qu’on reste à l’aise.

Live au Bataclan le 29 septembre 2022 pour le lancement du label Floral Records.
Justement, comment vis-tu cette évolution de la méta Twitch, où beaucoup de streameur·euses organisent de gros événements ? Tu te sens obligé d’aller vers ça ou au contraire, tu ne veux surtout pas suivre le mouvement ?
Ponce – J’aime les événements, mais je pense que Twitch ne deviendra pas une plateforme où on ne trouvera que des événements en direct. J’ai déjà fait quelques événements moi-même, notamment le Bataclan avec Floral Records en septembre dernier. Mais ce n’est pas forcément ce que je cherche pour ma chaîne, d’autant plus que ces événements, parce que ça regroupe pleins de communautés, amènent potentiellement sur ta chaîne des gens qui ne sont pas du tout d’accord avec ce que tu racontes au quotidien, et qui vont potentiellement poser souci en live. Sans être fermé aux débats et à la pluralité des idées, c’est trop de stress à gérer pour moi, et je ne cherche pas forcément à gagner toujours plus d’abonne·és de toute façon. Mais malheureusement, faire des événements, cela entraîne parfois ce genre de situation.
Justement, le week-end dernier, c’était GP Explorer la semaine dernière, dont tu as parlé en live. Et tu as évoqué très frontalement les dérives sexistes et misogynes survenues en marge du fait de course entre Manon Lanza et Maxime Biaggi. C’est plutôt rare de voir des streameurs hommes s’exprimer ainsi sur ces sujets. Qu’est-ce qui les empêche d’être plus fermes et proactifs sur ces sujets selon toi ?
Ponce – Ce n’était pas une prise de position publique, que j’allais partager sur mes réseaux. J’en ai parlé, car le GP venait de se dérouler et il s’est passé ce harcèlement, et évidemment, des gens qui me détestent en ont fait un montage, un clip, pour dire que je dénonce le GP Explorer. Je n’ai jamais dénoncé le GP Explorer.
Ensuite, pour te répondre, je vais poser la question à l’envers : pourquoi ils en parleraient ? Concrètement, ce sont des hommes, de un. Et puis, ensuite, ils savent très bien que, dans leur communauté, il y a des gens qui leur reprocheraient d’en parler, de se lisser, de tomber dans la “bien pensance”. S’ils n’en parlent pas, c’est parce que ce sont des hommes comme les autres, qui n’en n’ont rien à faire. Ils n’ont aucune raison de faire ça. Après mon tweet de réaction au clip dont je parlais, des streameur·euses avec des communautés “plus petites” ont réagi en réponse pour me soutenir. Sauf que, en réponse à leur propre soutien, la majorité des réponses montraient une désapprobation forte. Des personnes qui leur lançaient : “j’aime beaucoup ton contenu, mais là, je ne suis pas d’accord avec toi.”
La réalité, c’est que les streameurs qui n’ont jamais parlé sont suivis par une quantité astronomique de gens incapables de comprendre et d’entendre ces discours-là. Ils n’ont donc rien à gagner, et tout à perdre, s’ils décident d’en parler.