Cyprien et les médias : « On a essuyé les plâtres »

Il y a quelques jours, je publiais un article sur la relation entre les créateurs de contenus et les journalistes sur le site de La Revue des Médias de l’INA. Parmi les intervenant·es interviewé·es, on y trouve notamment AVAmind, Horty, et Cyprien. Je vous propose ici l’intégralité de l’échange avec ce dernier, qui a démarré sa carrière sur internet il y a 17 ans. On a parlé de sa relation personnelle avec les médias, ses premiers souvenirs de plateau télé, et comment il perçoit désormais sa relation aux journalistes.    

Est-ce que tu consommes les médias, l’actualité ?
Oui, je suis beaucoup l’actualité, mais de façon éparse. Beaucoup sur Twitter, via des journalistes que je suis. Et puis il y a des comptes spécialisés que je suis sur des sujets qui m’intéressent, des infos généralistes à la politique en passant par le jeu vidéo forcément. Je suis aussi abonné à Mediapart, mais je vais rarement sur le site. En revanche, dès qu’ils sortent une enquête, je le vois sur les réseaux et j’y accède par ce biais là.

Comment s’est déroulée ton arrivée dans les médias en tant que créateur de contenus ?
Je m’en souviens très bien. Notamment d’une capsule vidéo de Christophe Beaugrand, il y a très longtemps, un zapping consacré à internet. Il avait partagé un de mes sketchs, sur l’iPhone. C’était très bizarre pour moi de me voir à la télé, en dehors d’internet. J’ai aussi un souvenir autour d’un magazine pour jeunes hommes, FHM, qui avait fait un papier sur l’iPhone en 2007. Et parce que j’avais fait ce sketch, ils m’avaient invité à un événement high-tech pour prendre des photos en train de tester le téléphone. C’était quelque chose pour moi, de me découvrir imprimé dans un journal papier.

Tu as été recruté par 20 Minutes l’année suivante pour faire de la vidéo. C’était une ta première découverte de la fabrication de l’information ?

Totalement. Je n’avais jamais entendu parler de conférence de presse ou de la façon dont était traité l’information. J’étais plutôt cadreur, et j’étais peut être même le premier employé du service vidéo d’un média en ligne. C’est Johan Hufnagel qui m’avait repéré, et qui avait décidé de recruter quelqu’un qui faisait déjà de la vidéo.  Et mon boulot au début consistait à suivre les journalistes avec ma petite caméra, mes micros HF, et je réalisais des interviews. C’est comme ça que j’ai découvert la machine médiatique.

J’étais au milieu du service sport, où j’ai observé des gens qui vivaient de leur passion, et c’était passionnant. Je n’étais pas préservé de certains aspects moins sympas, notamment d’une interview avec Patrick Balkany, qui m’a parlé comme de la merde. Le seul souci que j’ai eu, c’était avec certaines personnes qui se sont avérées malsaines et m’ont harcelé sur les réseaux. Mais je comprenais que c’était un microcosme dans un milieu où j’ai rencontré des personnes géniales, comme Julien Ménielle, qui est devenu un ami.

Cette expérience m’a donné un cadre, un professionnalisme, qui ne pas trop servi par la suite puisque je suis devenu vidéaste, mais dont je garde un bon souvenir.

Et quand tu es passé de l’autre côté, c’était quoi tes expériences en tant que personne interviewée ?

Je ne me souviens pas de tout, mais dès que c’était lié à un shooting photo, forcément ça m’a marqué tout particulièrement. J’avais fait une couverture pour Sciences et Vie Junior, et une autre pour Télérama avec Norman. C’était Emmanuelle Anizon qui avait écrit le papier pour Télérama, et c’était la première fois que je voyais mon histoire écrite par quelqu’un d’autre, et que je réalisais ce que c’était vraiment.

Les sujets télé étaient plus grotesques, surtout à l’époque. Il fallait dire ce que le journaliste attendait, c’était tout sauf spontané. Par exemple, pour un reportage télé, on avait pris le métro avec des grosses caméras en attendant que des gens viennent me demander des selfies. Il leur fallait absolument l’image du YouTubeur reconnu dans la rue. C’était très mis en scène. Sur papier, tu racontes, mais à la télé, tu dois prouver et montrer.

Une interview assez marquante, c’était au Grand Journal avec Squeezie, où Maïtena Biraben laisse une jeune enfant faire l’interview à sa place. Tu en avais pensé quoi à l’époque ?

Ce qui est marrant, c’est que je me souviens bien plus de la couverture de Télérama que de cette interview ou des plateaux télé en général. Il y avait plein de gens qui disaient qu’on ne nous respecte pas en interview, mais je ne l’avais jamais perçu sur le coup. Tu vois la supercherie, tu sais à qui l’émission s’adresse. On était assez pragmatiques. En revanche, les internautes l’ont pris comme un symbole, comme un manque de respect à cette culture qui les représente. Avec le recul, quelques années plus tard, je comprends beaucoup plus la vision des internautes. On a essuyé les plâtres.

Squeezie, même dans son documentaire récemment, continue de revenir sur cette séquence chez Ardisson, qui a l’air de l’avoir marqué. De ton côté, tu ne gardes pas en tête certaines séquences ?

Il faut bien comprendre qu’on a une chaîne YouTube qui marche, qui est très suivie. Il y a donc des gens qui nous reconnaissent à notre juste valeur. Et voir quelqu’un, d’une autre génération, qui nous méprise, on s’en fout au fond. Ils peuvent être vindicatifs ou moqueurs, cela ne me touche pas, j’ai des millions de personnes qui me suivent. Alors oui, une ou deux fois dans l’année je tombe dans une interview un peu guet-apens, mais cela n’a pas de répercussions sur ma capacité à vivre ma meilleure vie dans un métier qui me fait rêver. Je ne peux pas être affecté par ça.

Je me souviens aussi d’un papier de BFMTV qui parlait de la vente de Mixicom en 2015 et de votre statut de nouveaux millionnaires. Comment tu as vécu cet aspect du traitement médiatique, via l’argent que cette activité vous rapporte ?

On a tous un rapport différent à ce sujet. Moi, j’ai croisé trop de cons millionnaires et trop de cons pauvres pour juger les gens sur leurs finances. La thématique de l’argent m’intéresse très peu et je m’en voudrais que des gens puissent avoir un avis quelconque sur l’état de mon compte en banque; si je suis fauché ou pas. J’enlève ce sujet de l’équation quand j’échange avec quelqu’un. Et je pense que ce n’est pas important comme sujet quand on parle des YouTubeurs. Quand un film cartonne au cinéma, on ne va pas demander à son acteur principal combien il a gagné.

Qu’on partage des faits, des faits qui intéressent des gens, notamment sur des dates importantes, je ne vais pas aller à l’encontre de cette approche, évidemment. Mais j’ai l’impression que certains journalistes n’ont que ça comme angle quand il s’agit de parler de nous.

Certains avaient même une approche néfaste et personnelle. Une envie de récolter des informations et trouver un lien de corrélation qui allait dans leur sens à eux. Je ne pensais pas que ça existait, mais il y a eu un acharnement de la part de certains.

Tu as un souvenir en tête ?

Je me souviens de l’un des premiers papiers qui parlait de Lucas. Comme c’était un peu mon poulain, le journaliste m’avait contacté et j’avais accepté pour le régaler un peu. Je parlais de son côté travailleur notamment. Et là, je lis le papier qui avait tourné le sujet en mode “usine à clics et à frics”. Le journaliste remettait en cause le mérite de son succès. Et c’est à partir de ce moment-là que je me suis dit que certains journalistes n’étaient pas là uniquement pour relayer des informations. Et ça m’a un peu vacciné.

Est-ce que toutes ces expériences ont impacté ta façon d’accepter ou non des interviews par la suite ?

Oui. Au début, j’acceptais pour faire plaisir à mes parents, qu’ils comprennent mieux mon métier. Et puis un média traditionnel conserve une certaine aura. Mais la vérité, c’est que les répercussions positives de ce genre d’interviews n’existent pas. Pas de vues en plus. Que des extraits republiés ici et là et un média content de t’avoir eu en plateau. Et même encore aujourd’hui, qu’on parle d’un de mes projets internet dans la presse ou pas, cela ne change rien. En revanche, si je lance un projet qui ne cible pas uniquement les communautés en ligne, cela peut être intéressant.

Comment tu fais le tri dans les demandes ?

J’ai des demandes en tout genre, mais je donne suite à pas grand chose. Même cette interview qu’on fait là, j’ai accepté parce qu’on parle de quelque chose qui n’a pas été raconté et qui va être intéressant pour la profession, pour mes pairs. Mais toi, tes angles sont assez spécifiques. Pour des interviews classiques, c’est plus souvent de la perte de temps qu’autre chose.

Mais récemment, tu as fait des interviews pour le char que tu as dessiné pour le Carnaval de Nice.

Oui, le service presse de la ville m’a organisé des interviews avec de la presse locale. J’ai une affection particulière pour la presse locale, ils ont les journalistes les plus sympas. Mais redire trois fois la même chose à trois journalistes différents, j’avais un peu oublié ce que c’était.

Est-ce que tu sens que le regard médiatique a évolué ? Ou les mêmes stéréotypes demeurent ?

Le regard a totalement évolué. Les premières interviews pouvaient être maladroites parce qu’ils ne comprenaient pas un métier que même les intéressés avaient du mal à décrire. Aujourd’hui, beaucoup de monde n’a pas encore pleinement conscience du fonctionnement du milieu. Mais globalement, on nous comprend bien mieux. Beaucoup de créateurs ont pris le temps d’expliquer leur quotidien dans des FAQ, des documentaires. Donc les journalistes, et les gens de manière générale, comprennent mieux, même si cela ne les intéresse pas au départ. Cela permet d’aller un peu plus loin dans les discussions et les échanges.

Article précédent

Mystère autour d'Ophenya, l'application Crush, et son e-réputation

Article suivant

2050 : Où vivrons-nous ?

Articles Similaires
Lire la suite

C’est quoi le problème avec Discord

Les dernières conditions d’utilisation de Discord ont été très mal accueillies par les utilisateurs de la plateforme. Sous couvert de vouloir protéger la jeunesse de contenus pour adultes, la messagerie instantanée a annoncé le déploiement d’un système de surveillance aux connexions trumpistes avant d’y renoncer. L’occasion pour moi de revenir sur ce qui a fait le succès de cette plateforme tout en vous proposant des moyens simples d’en partir.