Une autre exploration de Tik Tok

Un jour, j’ai découvert l’existence d’un Tik Tok soi-disant caché, où les contenus ne ressemblaient à rien d’autre sur la plateforme. Alors je me suis lancé dans une petite exploration pour tenter de trouver ce territoire étrange, et surtout me demander jusqu’où je pouvais échapper à mon propre fil de vidéos, taillé sur-mesure pour moi.

[Warning habituel : ce contenu devait, au départ, être une vidéo, puis un format audio. Pour des raisons de temps, de skill en montage, et par souci de trouver le bon équilibre entre propos et supports visuels, j’ai opté pour une version écrite. J’espère que ça vous intéressera quand même !]

Si vous avez déjà passé plus de 10 minutes sur Tik Tok vous l’aurez vite constaté : l’application a ce don pour nous absorber dans un océan de vidéos, un puit sans fond dont il est difficile de sortir. On y trouve de tout, des danses, des mèmes, des challenges, des témoignages… De mon côté, je vais sur Tik Tok principalement pour les vidéos humoristiques qu’on y trouve et qui sont, à mon sens, assez uniques sur internet.

Et c’est en lisant des articles sur l’humour Tik Tok que je suis tombé, de lien en lien, sur un post Medium particulièrement intéressant. En juin dernier, une étudiante appelée Kristin Merrilees, écrivait un texte intitulé “Tik Tok devient de plus en plus bizarre”. Elle y expliquait avoir découvert un partie de l’application appelée Deep Tik Tok, ou Deep Tok, et qu’elle décrit ainsi :

“C’est du contenu très bizarre et étrange, y compris pour les ados comme moi habitués à l’humour de la génération Z. Et au sein même du DeepTok, il y a de nombreux courants différents de contenus, ou “côtés””.

L’idée d’un Tik Tok alternatif, caché, surprenant, m‘intriguait. Après tout, je suis aveuglément l’algorithme dans un voyage dont je suis le passager quasi-passif. Cet article m’a donc donné envie de partir à la recherche de territoires dont je ne pouvais pas soupçonner jusque-là l’existence.

Aujourd’hui, je vous propose un petit voyage sur TikTok, à la recherche des espaces que je n’aurais jamais du voir.

Partie 1 — Algorithme

Avant toute chose, il est évidemment nécessaire de faire une petite introduction sur l’application et son fonctionnement.

Quand vous ouvrez Tik Tok, vous tombez immédiatement sur la page “Pour toi”, une page personnalisée où l’algorithme maison vous propose un flux ininterrompu de contenus sélectionnés selon vos goûts, et tout particulièrement vos likes et vos abonnements.

On peut comparer ça à un chemin créé spécialement pour vous, où l’algorithme est votre guide, mais où la destination n’existe pas. Logique : TikTok veut notamment garder votre attention pour vous proposer des pubs régulièrement, et doit donc prolonger votre balade.

C’était donc nécessaire que j’apprenne à connaître un peu cet algorithme, pour être en mesure de l’influencer dans la direction voulue. Par chance, ByteDance, la compagnie chinoise propriétaire de Tik Tok, a récemment communiqué sur son fonctionnement, qui avait jusque-là alimenté pas mal de théories, et notamment des théories complotistes (on y reviendra peut être une autre fois).

Dans un post de blog publié le 18 juin 2020, l’entreprise expliquait que, en effet, les likes, les abonnements, les partages ou les commentaires étaient des facteurs importants. Mais qu’ils prenaient aussi en compte les vidéos pour lesquelles vous avez indiqué ne pas être intéressé, et celles que vous regardez jusqu’au bout.

De plus, l’algorithme va de temps en temps proposer des contenus qui ne sont pas liés directement à nos goûts, afin de maintenir notre intérêt et un effet de surprise, si on peut dire.

Autre élément intéressant : on peut tomber sur des vidéos vieilles de plusieurs mois sans le savoir, puisque la page Pour Toi n’indique pas la date. Cela veut dire que je vais potentiellement tomber sur plus de contenu étrange et viral que sur Twitter ou Instagram.

Enfin, Tik Tok choisit aussi des vidéos récemment publiées pour les proposer à un petit groupe d’internautes. Si cette vidéo marche auprès d’eux, alors l’application la rend plus visible auprès d’autres groupes. Ce qui veut dire là aussi que, même si la probabilité est infime, je peux tomber par hasard sur une de ces vidéos niche dans la foulée de sa publication. On va le voir plus tard, mais ça va s’avérer déterminant.

Je suis également allé demander à Pierre Lapin, streameur, vidéaste et spécialiste consacré de Tik Tok, comment il faisait pour tomber sur des recoins inattendus de l’application :

“Pour faire la base, tu télécharges Tik Tok, tu arrives sur le straight Tik Tok. […] Là on va te proposer ce que Tik Tok met en avant, donc des gens absolument beaux et trop talentueux en termes de danse ou des choses très liées au lypsinc. Après, il faut scroller, scroller et à partir du moment où tu vois un truc qui dénote, tu commences à liker et c’est comme ça que tu muscles ton algo et que tu arrives, par chance, dans le gay Tik Tok. Tu t’enfonces dans les strates. Il n’y a rien à faire à part scroller.”

Avec ces premières informations en tête, je me suis dit que la première chose à faire pour m’éloigner le plus loin possible de mon territoire virtuel était d’aller à la recherche de ce fameux Deep Tik Tok.

Partie 2 — Alt Tik Tok

Si j’étais professionnel et consciencieux, j’aurais créé un autre compte Tik Tok pour partir d’un terrain vierge et essayer de me construire un feed 100% Deep Tok.

Mais je ne suis ni professionnel ni consciencieux.

J’ai donc pris comme base mon feed, où j’avais déjà un doigt de pied dans un territoire du Tik Tok humoristique anglophone, ce qui me rapprochait géographiquement des territoires alternatifs. Il suffisait que je scrolle et que j’attende de trouver la bonne porte d’entrée.

Bien sûr, j’ai arrêté de liker des vidéos utilisant des musiques trop mainstream, ou des challenges à la mode. J’ai lâché l’onglet “Découvrir” et ses recommandations de hashtags. J’ai unfollow certains gros comptes. Puis j’ai continué à scroller, encore et encore, en essayant d’interagir uniquement avec les contenus les plus étranges, ou du moins ceux qui proposaient un point de vue original. En cumulé, ça a duré plusieurs heures.

Et puis un soir, par hasard en ouvrant mon application, je suis tombé sur un Tik Tok daté du 19 septembre, créé par un certain Palmparadisee, et où l’on voit des jeunes hommes danser et poser devant une maison. A la fenêtre, on distingue un fantôme nous observe. Mais j’ai surtout remarqué le hashtag #alt comme “alternative”.

Vous le savez, TikTok a d’abord construit sa réputation et sa popularité sur des vidéos de danse, des chorégraphies millimétrées et réalisés par des ados, principalement des jeunes filles.

Ce mouvement a créé tout un tas de stars, symbolisées par les terribles Tik Tok House, où des ados, souvent des cool kids du lycée, se réunissent pour vivre ensemble, créer des vidéos, partager des bons moments avec leurs abonnés ou encore organiser des soirées en pleine épidémie de Covid.

Face à ces contenus et leur domination sur l’application, il s’est passé ce qu’il se passe toujours sur internet : un contre-courant, mené par des jeunes qui ne se reconnaissent pas vraiment dans cette forme de création, disons le clairement, largement dominée par des vidéastes blancs et hétérosexuels.

“En fait, Instagram a été complètement trusté par les fit girls et les fit boys qui vendent une vie de rêve, explique Pierre. Et je pense qu’il y a eu une certaine lassitude de voir des stars de Tik Tok comme Charli d’Amelio faire des danses, même si je la trouve très talentueuse. Pour les personnes moins visibles sur les réseaux sociaux, il y a eu ce besoin de se réapproprier vraiment Tik Tok et revenir à une culture mème de l’époque Reddit, voire 4chan. Ca correspond à une génération un peu désabusé, qui voit les ficelles et qui a envie d’en rigoler.”

Ces jeunes ont commencé alors à construire un territoire appelé Alt Tik Tok, le Tik Tok alternatif, aussi connu sous le nom d’Elite Tik Tok.

Le Tik Tok alternatif s’est construit notamment grâce à des créateurs et créatrices queers, qui voulaient un peu se moquer des Tik Tok dit “straight”, et valoriser une esthétique et un humour différent, plus edgy, surréalistes, parfois même dadaïstes. Pour moi, tout en sachant que cela prendrait du temps, je savais que l’Alt Tik Tok me rapprocherait forcément de ma première destination.

En tombant sur la fameuse vidéo de Palmparadise, j’ai surtout cliqué sur la musique utilisée, que j’avais jamais entendu jusque-là. C’est un extrait de la chanson Oh Klahoma de Jack Stauber, qui m’a amené directement sur toute une série de vidéos montrant un challenge de déguisements : courant septembre, des ados se sont en effet lancé un défi consistant à poser pour des photos déguisés en fantômes avec un simple drap et dans une esthétique argentique qui leur donnaient un côté très indé.

Le challenge a reçu des critiques, notamment parce que l’usage du drap blanc peut faire penser aux tenues du Ku Klux Klan, mais j’ai tout de même senti que j’étais sur la bonne piste, celle des skaters hipsters de la côte ouest.

Et à partir de là, ça a été un enchaînement progressif. L’esthétique changeait peu à peu, et je l’ai compris quand je suis tombé sur une certaine Emilia qui, sur une vidéo, décide de se déguiser en grenouille.

@emiliawheatley

never judge a book by its cover 🦋🐸 #fyp #frog

♬ original sound – flamingo_fangroup

Partie 3 — Des grenouilles et des haricots

Vous vous en doutez, au sein de l’Alt Tik Tok, il existe tout un tas de sous-sous-cultures, et Frog Tik Tok est l’une d’entre elles.

C’est une mouvance qui s’inspire en partie du cottagecore, une esthétique qui valorise la vie à la campagne, et qui place ici les grenouilles au centre de son attention. Et comme pour tout délire d’internet, on trouve des fan arts, mèmes, des montages, des chansons, Bref, tout un tas de contenus entièrement dédiés aux grenouilles.

Par ailleurs, la grenouille est aussi considérée comme une icône LGBTQ+ par certains et certaines, notamment des membres des communautés cottagecore. Ce serait, si j’ai bien suivi, une réponse à une sortie de l’animateur conspirationniste Alex Jones.

J’étais donc doublement heureux de tomber sur cette vidéo d’Emilia. Déjà parce qu’elle est très drôle, mais aussi parce que cela me permettait d’explorer un autre pan du Tik Tok alternatif, à la croisée du cottagecore, des amphibiens et des sujets LGBTQ+.

Là encore, c’est un nouveau chemin qui se créait devant moi. J’ai suivi Emilia et j’ai cliqué sur le hashtag frog, disponible sous sa vidéo. J’ai enchaîné pas mal de TikTok dédiés au petit animal, puis je suis tombé sur le hashtag #alttiktok, qui revenait de plus en plus, et surtout sur une chanson où un mot particulier était utilisé en boucle : beans, ou haricot. Je ne vais pas m’étendre trop dessus, mais il s’agit là aussi d’un vrai délire, qui n’a pas d’explication concrète, mais qui m’a bien aidé à avancer.

Car c’est en explorant le Bean Tik Tok et cette chanson que j’ai pu enfin entrer dans le Deep Tok.

 

Partie 4 — Tré

Dans une vidéo de babe_da_gabe, qui utilise justement la chanson Beans, on voit le jeune homme partager une capture écran iMessage. Les textos mentionnent un autre concept, le tré, ou tree, comme l’indique l’emoji d’arbre juste à côté du mot.

C’est encore un autre délire, très compliqué à expliquer, alors je me suis tourné vers les indispensables camarades de Know Your Meme.

Extrait de la vidéo de babe_da_gabe

Tré fait référence à la phrase “Are you coming to the tree?”, elle-même faisant référence à une série de vidéos associant les paroles d’une chanson du film Hunger Games et divers musiques, dont la chanson Say So de Doja Cat. Le clip audio est devenu populaire en avril 2020, d’abord pour illustrer un mème déjà connu, puis parce qu’une jeune fille l’a mis en scène de façon vraiment particulière.

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La bizarrerie de cette vidéo tient à la saturation des couleurs, au non sens du propos, mais surtout au filtre utilisé, donnant un aspect très uncanny valley à son visage. D’autres vidéos du même style ont alors commencé à lancer tout un délire de rituels autour des arbres, et la menace d’une malédiction si l’on n’allait pas les voir. Bien sûr, le son et le concept du mème ont été détournés jusqu’à l’épuisement et la lassitude de ses utilisateurs.

C’est en explorant le hashtag #tre que je suis vraiment rentré dans ce que les ados américains ont appelé le Deep Tok, ou du moins de l’idée que je m’en faisais : des animations 3D qui n’ont aucun sens et qui impliquent régulièrement Shrek, des sons inaudibles, et une image complètement désaturée, pixellisée, cramée, ou deep fried comme on dit dans le jargon.

C’est un type de contenu qu’on a vu aussi émerger sur d’autres réseaux, comme Vine à l’époque, sur Twitter ou sur YouTube. Je le précise aussi maintenant car c’est important : je n’ai pas été confronté aux contenus véritablement dangereux de l’application, car ils existent, qu’il s’agisse de prédateurs ou des suicides diffusés en vidéo, et contre lesquels Tik Tok a bien du mal à lutter.

Mais pour décrire très rapidement les contenus du Deep Tok, je suis tombé sur des poupées pendues à des plafonniers ou mises en scène dans des rituels, des visages horrifiques et déformées par des filtres, des blagues sur le cannibalisme d’enfants en bas âge et d’autres choses que je ne saurais même pas expliquer. Rien de réellement inquiétant je dirais pourtant : les images ne sont pas violentes, et on s’aperçoit assez vite qu’il s’agit de contenus visant à challenger les utilisateurs, à leur faire une frayeur comme on peut le faisaient nos parents avec leurs histoires d’horreurs au coin du feu.

Kristin, l’auteure de l’article Medium qui m’a donné envie de faire ce post et que j’ai contactée, m’a donné une explication très intéressante :

“Je me trompe peut être mais je ne crois pas qu’ils veulent faire du contenu dangereux ou d’effrayer les gens. […] J’ai l’impression que c’était même un challenge pour eux de faire la vidéo la plus bizarre possible et qui ferait parler d’elle. Je pense que, surtout à cette période, ces créateurs s’ennuyaient chez eux sans l’école, leurs amis… Ils cherchaient une façon de se divertir dans le sous-sol de leur maison en utilisant des objets aléatoires dans des situations étranges.”

Je parlais de dadaïsme plus tôt, et je trouve que cela se prête en effet plutôt bien à ce mouvement : il y a la même volonté de déconstruire l’esthétique en vogue et d’en construire une nouvelle, libérée des règles en place.

“De plus en plus de gens ont commencé à faire des vidéos Deep Tok et à en parler, explique néanmoins Kristin. Au bout d’un moment, le délire a perdu cette impression de nouveauté, de bizarrerie. C’est dans la nature de Tik Tok, il y a des cycles qui passent assez vite car il y a toujours du nouveau contenu mis en ligne. Depuis, il y a eu d’autres “sides” qui ont émergé.”

Après des heures passées à chercher le Deep Tok de façon organique, et malgré l’intérêt que je portais à ce mouvement furtif, j’ai compris à ce moment que je faisais fausse route. Le Deep Tok est une mode éphémère qui a été fabriquée de toute pièce par ses créateurs qui l’ont nommé eux-mêmes ainsi. Je n’avais pas trouvé, à mon sens, mon Deep Tik Tok à moi, à savoir ces territoires réellement cachés aux yeux de mon algorithme, ou difficilement accessibles justement parce qu’ils ne cherchent pas se rendre visible ou à s’inclure dans une mouvance ou un effet de mode.

De plus, Tik Tok a été visé en mars dernier par une enquête de The Intercept, qui expliquait que des modérateurs avaient reçu la consigne de supprimer des contenus montrant des personnes que la plateforme jugeait “trop moches, pauvres ou handicapées” pour attirer de nouveaux utilisateurs. Tik Tok avait ensuite affirmé que ces consignes n’étaient plus effective depuis plusieurs mois, et pourtant, c’est toujours les mêmes profils que l’on nous met d’abord en avant quand on débarque sur l’application.

“Il y a des soucis de censure, on l’a vu, mais ce qui est bien avec cette application, c’est que ça donne aussi de la visibilité à pleins de gens, estime néanmoins Pierre, qui évoque notamment les personnes en situation de handicap. Tu as les fit boys et les fit girls, oui, mais tu as aussi des gens qui sont très différents. Il y a de la place pour tout le monde, et il y a beaucoup de bienveillance, c’est assez fou. Chacun trouve sa place, quelle que soit son origine, sa sexualité, et chacun semble assez ouvert pour s’éduquer sur ces sujets.”

Encore faut-il réussir à sortir du chemin tracé par Tik Tok dès notre arrivée sur l’application pour les rencontrer. Si je voulais finir mon voyage de la bonne manière, il fallait que je tente de trouver le Tik Tok que l’application ne met avant. Et pour y arriver, étrangement, je me suis dit qu’il fallait que je retourne en France.

Partie 6 — La carte et le territoire

Quand j’ai commencé mon exploration “à contresens”, j’étais persuadé qu’il fallait que je fuie les contenus francophones. C’était une erreur, puisque, à l’exception de quelques passages dans le Tik Tok indien ou japonais, je me dirigeais invariablement vers les Etats-Unis et ses vidéos formatées. Mais en réorientant mon voyage vers la France, j’ai senti que je visais juste car mon exploration a considérablement ralenti.

Cela m’a demandé beaucoup de temps pour me détacher des contenus en langue anglaise. Dès qu’un Tik Tok en français apparaissait, intéressant ou non pour moi, je m’attardais dessus et je le likais pour me rapprocher de ma destination.

J’ai alors peu à peu commencé à visiter des communautés que je n’avais jamais vues jusque-là : celle des TikTeufeurs par exemple, où l’on suit des jeunes teufeurs installer d’énormes basses en pleine forêt pour faire la fête. Au détour d’un test algorithmique, il m’est ainsi arrivé de tomber sur le compte quasi invisible d’un ancien militaire auvergnat, qui partage ses leçons sur l’Homme, commente Miss France, se lance dans du lypsinc de chansons régionales. Ou sur le compte d’une maison de retraite, où les pensionnaires réalisent de petits sketchs et chorégraphies. J’ai découvert un boucher halal bio très pédagogue, mais aussi un autre, moins sympathique, qui “s’amusait” avec les narines d’une tête de porc. J’ai été touché par une jeune femme gitane qui raconte avec humour son quotidien, mais a aussi partagé son difficile coming-out. Les compte tenus par des infirmier.ère.s ou des docteur.es ont gagné en visibilité cette année avec la crise du Covid-19, et témoignent d’un quotidien que l’on ne voit pas toujours dans les médias. Pierre Lapin, de son côté, m’a fait découvrir le Tik Tok des installateurs de fibre, leurs galères dans les armoires techniques et leurs astuces pour raccorder les particuliers au réseau.

Le Tik Tok des chauffeurs poids lourds m’a vraiment marqué, et j’y retourne régulièrement. On les voit filmer la route, expliquer le fonctionnement de leurs douches dans les aires de repos, rappeler le besoin de bien verrouiller la porte du camion la nuit. Certains camionneurs ont une vraie communauté, et comptent parfois plusieurs milliers d’abonnés, comme une jeune vidéaste appelée Kinhaya, qui casse pas mal de clichés sur le métier et rappelle régulièrement son souhait de voir plus de femme s’intéresser à cette carrière.

En tapant le bon mot clef (par exemple un nom de métier), ou en misant sur les vidéos placées aléatoirement sur mon fil de vidéos, j’ai pu découvrir des dizaines de personnes attachantes, et que je n’aurais jamais sûrement jamais eu l’occasion de rencontrer IRL. Si certains professionnalisent leurs contenus en créant des vidéos adaptées aux formats Tik Tok (c’est le cas d’un jeune vigneron fort sympathique, qui compte plus de 271.000 abonnés), ce qui m’a vraiment passionné, c’est de voir ces utilisateurs qui préfèrent filmer leur vie sans formater leur parole. Comme s’ils avaient posé une caméra près d’eux et qu’ils la laissaient tourner, portés par la seule envie de se raconter.

Sortir du Tik Tok tel que je me le représentais pour découvrir une autre facette aussi riche de la plateforme m’a rappelé en partie Snapchat, lorsque l’application a commencé à proposer d’explorer des contenus publics géolocalisés sur une carte interactive ou classés par ville. Je pouvais donc observer des personnes aux quatre coins du monde, qu’ils roulent à fond sur l’autoroute, s’amusent en boîte de nuit ou filment simplement leur écran de télévision. J’avais même observé à l’époque, effrayé, un guépard enchaîné dans cave et géolocalisé… à Paris.

La “story” de Blois et ses alentours sur Snapchat.

Je me suis aussi souvenu du travail d’un site comme Petit Tube dont l’objectif, bien moins inquiétant que celui de Snapchat, est de proposer des vidéos YouTube totalisant quelques vues à peine, et parfois même zéro. C’était des tranches de vie comme on dit, des moments inattendus, parfois incompréhensibles, mais qui avaient le mérite, je trouve, de témoigner d’une forme de réalité brute sur une plateforme où les contenus devenaient de plus en plus produits et identiques. Cette petite exploration que j’avais faite du YouTube à zéro vue m’a vraiment aidé, je crois, à prendre de la distance, à décentrer mon regard sur la création web et les voix qui les portaient.

En me baladant différemment sur Tik Tok, j’ai de nouveau eu ce sentiment. J’étais parti à la recherche des contenus les plus niches et étranges possibles, en pensant que c’était comme ça que j’arriverais à m’extraire de mon algorithme. Et puis j’ai compris que la géographie virtuelle de la création sur Tik Tok n’est pas la géographie réelle de ses créateurs. L’application construit, pour chacun d’entre nous, un monde unique, avec sa propre carte et ses voies de circulation et d’interconnexion dédiées.

C’est en remettant ces territoires à plat, en allant chercher soi-même des vidéos et des créateurs différents, que l’on peut sortir de son autoroute de contenus, et explorer enfin des territoires qui étaient jusque-là inaccessibles. Parce qu’il n’y a pas d’espaces mystérieux, étranges sur Tik Tok ; il n’y a que des territoires étanches, qui ne communiquent pas entre eux. Comme me l’a dit Pierre :

“Même si tu ne mets pas de hashtag, il suffit que tu poppes par hasard sur le “Pour toi” de quelqu’un qui va ensuite taguer un ami en commentaire pour que ça ressorte sur l’algorithme. C’est tellement facile de partager ces contenus. Je ne pense pas qu’il y ait de choses qu’on ne puisse pas découvrir.”

Au final, d’une certaine façon, nous sommes tous la terra incognita de quelqu’un d’autre. Et il ne tient qu’à nous de nous éloigner de notre quatre voies personnelle, de prendre une route départementale, et d’aller explorer un autre univers, bien plus proche qu’on aurait pu le croire.


Une autre exploration de Tik Tok was originally published in hello les gens, on Medium, where people are continuing the conversation by highlighting and responding to this story.

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