Cette musique est partout !

Si vous regardez quelques films et séries ces dernières années, il y a fort à parier que vous ayez déjà entendu ce morceau :

Il s'agit de On the nature of Daylight de Max Richter. Ce morceau est présent dans au moins 27 films et séries. Pas étonnant qu’on ait l’impression de l’entendre partout. Surtout que je ne parle que de la version officielle…

Mais alors, c’est quoi ce morceau au juste ?

Nous sommes en 2003. Sous couvert de parer à une menace d’armes de destruction massive, l’Amérique envahit l’Irak. Le début d’une guerre qui ne fera clairement pas l’unanimité. Certains gouvernements, alliés des USA, sont contre cette guerre et dans bien des pays, des manifestations massives se font entendre. En Angleterre, en Allemagne, en France, en Grèce, en Italie, en Scandinavie, au Portugal, en Espagne, au Canada, et évidemment, par dessus tout, aux Etats-Unis, le peuple manifeste : ils ne veulent pas de cette guerre. 

Max Richter.

Une semaine après ces manifestations, Max Richter, un compositeur germano-britannique retourne en studio. Il veut écrire un album protestataire, contre la guerre en Irak, et de manière plus générale, une méditation sur la violence. Je cite “que ce soit la violence que j'ai vécue personnellement autour de moi durant mon enfance ou la violence de la guerre, et de la futilité absolue de tant de conflits armés”.

C’est dans cet esprit que Richter a accouché, en 2004, de son second album The Blue Notebooks. Et c’est dans cet album qu’en piste 2 apparaît pour la première fois On the Nature of Daylight.

Ce morceau va connaître un succès monstrueux qui ira au-delà de l’artiste. Au point d’être omniprésent sur les écrans depuis plus de 10 ans. Sans citer les 27 occurrences que j’ai listé, on retrouve On The Nature of Daylight dans Shutter Island, au début et à la fin de Premier Contact, dans La Promesse de l’Aube, dans un épisode de la Servante Ecarlate ou, plus récemment dans un épisode crève cœur de The Last Of Us. 

Mais alors, pourquoi cette composition en particulier ? Enfin, je veux dire, évidemment, c’est très beau, fort et prenant, mais comme ça, on peut se dire que des compositions belles, fortes et prenantes, il y en a plein. Alors pourquoi celle-ci en particulier, au point d’être utilisée même lorsqu’un grand compositeur s’occupe déjà de la BO d’un film ?!

J’ai posé la question à Zoé Sones, une compositrice et journaliste musicale anglaise.

Zoé Sones.

Pour comprendre pourquoi ce morceau fonctionne, il faut se plonger dans la façon dont il a été construit.

Dans cette composition, nous avons trois mélodies distinctes.

Une, qui est dans l'alto, que nous entendons dès que le morceau commence.
La deuxième mélodie, c'est le violon en mouvement sur les croches.
Et puis la troisième, c'est la mélodie soutenue très aiguë.

C'est tellement simple. C'est littéralement une mélodie pas à pas. Ensuite, ça passe à cette alternance de quinte parfaite. Et ça se répète tout au long du morceau associé au violon aigu soutenu, qui ajoute ce genre de son brillant.

Ce qui est notable dans la section finale, c'est que Richter rompt le cycle de cette progression d'accords. Au lieu d'aller pas à pas vers le haut, ça descend et l'alto change aussi légèrement sa mélodie. Cette rupture, c'est comme une libération de la tension qui s'est accumulée au cours des cinq dernières minutes du morceau.

En musique, il existe beaucoup de tonalités différentes et vous pouvez obtenir beaucoup de gammes différentes, c'est comme le langage de la musique. Une tonalité mineure a tendance à sonner assez triste et terne, tandis qu'une tonalité majeure a un son plus joyeux ou très optimiste. Ici, nous avons un si bémol mineur. Ça produit une certaine couleur qui, je pense, résonne vraiment avec l'émotion du chagrin et de la perte de quelqu'un. Ça sonne très triste. Et ce qui est remarquable dans "On the Nature of Daylight" c'est que le morceau est entièrement diatonique, ça veut dire que toutes les notes que l'on entend sont dans cette tonalité.

Lors d'une interview pour la média Qobuz, Max Richter revient sur son parcours qui ne le poussait pourtant pas à aller vers ce genre de composition.

J'ai été dans un milieu musical très classique. L'université, le conservatoire, etc… À ce moment-là, la musique compliquée était considérée comme de la bonne musique. Et la musique plus simple était mauvaise ou idiote, il ne fallait pas en écrire. Mes professeurs pensaient que Philip Glass ou Steve Reich étaient de mauvaises blagues.

Mais peu importe, je sentais qu'il y avait quelque chose de plus profond et de plus fondamentalement humain dans un langage plus simple. Alors j'ai décidé que j'allais simplement retirer toute cette complexité de mon langage, et essayer de découvrir quelque chose de très direct, personnel et authentique.

Et, pour Zoé Sones, voilà peut-être la clé du succès de On The Nature of Daylight, une composition d’une simplicité extrêmement compliquée à obtenir :

Toute cette progression d'accords répétée permet vraiment à l'auditeur de plonger dans ses propres pensées. Cela nous permet de nous immerger vraiment dans la musique, mais aussi en nous-mêmes, car la composition est simple et non invasive. Et je pense que cela a vraiment de l'effet sur l'auditoire. Parfois, l'auditoire ne veut pas quelque chose de trop compliqué, car lorsque c'est trop compliqué, c'est trop distrayant. Mais je pense que ce morceau se situe juste au bon niveau et permet vraiment de ressentir le moment, et, quoi qu'il y ait à l'écran, d'être immergé dedans.

Séquence d'ouverture du film Premier Contact.

La plupart des séquences où cette composition est utilisée sont bouleversantes, il se passe des choses parfois terribles (spoiler alert). Mais contrairement à une simple musique triste, On the Nature of Daylight provoque un sentiment plus rarement et difficilement atteignable, l’espoir dans les phases les plus sombre.

Zoé Sones :

J'ai l'impression qu'il y a un effet de lumière dans l'obscurité, Max Richter arrive à faire ça en commençant très bas dans l'instrumentation, puis il enrichit petit à petit la texture jusqu'à ce qu'on entende le violon aigu, qui, je pense, représente l'espoir dans ce morceau.

En termes de mélancolie, c'est assez évident à travers la tonalité diatonique de si bémol mineur, mais je pense que l'espoir vient vraiment de la construction de texture très subtile, de sa construction dynamique, ce violon qui plane juste au-dessus je pense vraiment que ça génère cet espoir.

C'est brillant !

Max Richter a réussi a composé une pièce d’une simplicité qu’elle la rend accessible à beaucoup de monde, avec un sentiment profondément humain, qu’il est difficile à retranscrire au cinéma, l’espoir dans le néant, la promesse de lendemains ensoleillés. Ce qui rend les drames à l’écran profondément poignants. 

Mais alors, pourquoi ce morceau se retrouve dans autant d’œuvres, même lorsqu’un compositeur est sensé signé la BO, et parfois sans même l’entendre réellement ?

Pour comprendre, il faut expliquer le principe de Temp Track, que l’on pourrait traduire par piste temporaire.

Lorsque le montage d'un film ou d'une série commence, la bande originale n’est généralement pas encore enregistrée. Mais pour commencer à avoir une idée de ce que chaque séquence donnera une fois finalisée, certains décident alors de mettre des musiques préexistantes, parfois aussi avec l'objectif de donner une direction au compositeur. 

Alors, on ne va pas se mentir, il y a des cas où c’est abusé ! La consigne donnée au compositeur, ou à la compositrice, se résume vraiment par “Refais pareil, mais pas la même”, ce qui fait que, dans le cas de On The Nature of Daylight, on se retrouve, en plus des multiples utilisations de la version originale, avec d’innombrables copies presque identiques, à peine retravaillées. Et c’est assez perturbant parce que c’est tellement éparpillé qu’il est très difficile de les lister.

Mais il y a un autre phénomène que l’on retrouve avec les temp tracks, c’est le temp love… 

Il faut bien avoir en tête qu’un montage peut être très long. Et à force d’entendre en boucle certaines séquences, montées d’une certaine façon, on fini par s’y attacher, ainsi qu'à la musique utilisée. Au point que toute composition originale ne paraîtrait que plus fade. Surtout quand la musique utilisée est celle de Max Richter. C’est ce qui s’est passé avec le film Premier Contact de Denis Villeneuve. 

La séquence d’introduction montre en quelques minutes à peine, un terrible parcours de vie. Lors du montage de cette séquence, ils ont donc utilisé On the Nature of Daylight pour illustrer la bande son. Sauf que, pour Denis Villeneuve, cette composition était parfaite. Pourtant la B.O. du film est signée par un compositeur, très doué au demeurant, Jóhann Jóhannsson. Mais pour Villeneuve, le film devait commencer par ce morceau. 

Un choix qui n’est pas resté sans conséquence pour le compositeur du film, Jóhann Jóhannsson, puisque l'académie des oscars a refusé que ce film soit en lisse pour l’oscar de la meilleur B.O. étant donné que la musique d’ouverture et de fermeture du film, qui marque énormément l'œuvre, n’était pas de lui…
La tuile !

Et c’est là où se pose une nouvelle question. Est-ce que c’est bien de l’utiliser autant ?

Cette composition, on l’a vue, très forte, est marquante. J’ai peu de doute que pour certains et certaines d’entre vous, elle vous fasse penser à une scène en particulier. Qu’elle soit, dans votre mémoire, intimement liée à un passage de film ou de série. 

Mais à force de l’utiliser et de l'ancrer dans la culture audiovisuelle, est-ce qu’il n’y a pas le risque qu’elle nous fasse sortir d’un film ? Je m’explique. Quand c’est un film à base de musiques non-originales, alors on est habitué, dans le film, à entendre des morceaux que l’on connaît. Mais, lorsqu’un film a littéralement une bande originale, ces compositions nous font plonger dans l’univers du film, et souvent, la musique nous parle sans même que l’on ne l’entende. Mais alors, dans ce genre d'œuvre, l’apparition d’une composition que l’on a déjà entendue, et que l’on a pu associer à un autre film, ne risque-t-elle pas de nous faire sortir de celui-ci ?

Zoé Sones :

Je suis d'accord avec ça. Ça peut être un problème de regarder une scène et d'entendre Max Richter en vous disant : "Oh, je connais ce morceau !".

Mais je pense que ce morceau permet de prendre de la distance avec cette réflexion. Quand j'ai regardé The Last of Us, le troisième épisode, et que j'ai entendu ce morceau, bien sûr au début je me suis dit "Ah la vache ! C'est On the Nature of Daylight de Max Richter !" Mais en regardant cette séquence, j'étais en larme.

Avec On The Nature of Daylight, Max Richter a accouché, littéralement, d’un Banger. Un morceau capable de transmettre des émotions difficiles, ce qui en fait l’allié des cinéastes et autres troubadours de l’audiovisuel.

Pour aller plus loin :

On peut retrouver On The Nature of Daylight dans les œuvres suivantes :

  • The last of Us E03S01 (2023)
  • Stranger Than Fiction (2006) 
  • Shutter Island (2010)
  • The Trip (2010)
  • Jiro Dreams of Sushi (2011)
  • Disconnect (2012)
  • White Night (2012)
  • Luck “Episode Four” (2012)
  • Sleepless in New York (2014)
  • The face of an Angel (2014)
  • La French (2014)
  • Sherpa (2015)
  • Me and Kaminski (2015)
  • Les innocentes (2016)
  • Premier Contact (2016)
  • Vatanim Sensin (2016)
  • La promesse de l’aube (2017)
  • The Good Doctor E07S01 (2017)
  • Castle Rock E07S01 (2018)
  • 9-1-1 E08S03 (2018)
  • Togo (2019)
  • The Light in your Eyes episode “The Proposal” (2019)
  • Curron Dernier episode Saison 1 (2020)
  • Amazing Stories (2020)
  • Through the Glass Darkly (2020)
  • Handmaid’s Tales E09S04 (2021)
  • Kleo (2022)

Pour retrouver le travail de Zoe Sones :
Soundcloud: https://on.soundcloud.com/QzsZp
Facebook: https://www.facebook.com/profile.php?id=100066636741398

Son article sur On The Nature of Daylight
https://indietips.com/max-richters-on-the-nature-of-daylight

Max Richter pour Qobuzz
https://www.youtube.com/watch?v=4Qgqa3eJVjo

Max Richter pour Dutch Grammophon
https://www.youtube.com/watch?v=Jn2oGZT62Ps

Interview de Max Richter
https://www.20minutes.fr/television/2050279-20170418-max-richter-musique-the-leftovers-impact-physique

Partition On The Nature of Daylight
https://chordify.net/fr/chords/max-richter-songs/on-the-nature-of-daylight-chords

Sur les Temp Track
https://sheridantongue.com/what-is-a-temp-track/
https://books.google.fr/books?id=5CZxDwAAQBAJ

Johan Johannsson disqualifié des oscars (p96)
https://books.google.fr/books?id=EvOjDwAAQBAJ

Sur l’émotion dans les tonalités
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/tendez-l-oreille/tendez-l-oreille-mineur-triste-majeur-joyeux-vraiment-7873721
http://www.musiclodge.fr/article-la-tristesse-du-mineur-37419635.html

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