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Mise en scène spectaculaire aux accents fascisants, la marche néonazie organisée par le C9m s’est progressivement imposée, ces dernières années, non plus seulement comme un hommage à Sébastien Deyzieu, mais comme un puissant instrument de propagande et de marketing politique de l’extrême droite radicale. Fiers d’une mobilisation croissante, tant à l’échelle nationale qu’internationale, les organisateurs ont, surtout depuis 2020, affiché de manière toujours plus décomplexée leur adhésion au nazisme, fait qui a acté leur propre chute. Interdits de manifester, frustrés, dans la foulée, le C9m a organisé le rituel néonazi dans le Parc des Noisettes à Verrières-le-Buisson.
Le Comité du 9 mai (C9m) est une organisation néonazie formée à la suite de la mort de Sébastien Deyzieu en 1994. Celui-ci manifestait alors aux côtés du GUD et des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) de Serge Ayoub pour protester contre les commémorations du cinquantième anniversaire du débarquement américain en Normandie, événement historique que ces mouvances nationalistes-révolutionnaires considèrent comme le début du « déclin européen ».
Depuis plusieurs années, le C9M organise à Paris des manifestations mettant en avant des discours fascistes, accompagnés d’une symbolique fasciste et néonazie. Depuis 2020, le comité a choisi d’afficher de manière toujours plus explicite ses convictions néonazies, une revendication assumée qui a fini, face aux articles de presse et la mobilisation citoyenne, par contraindre la préfecture de police de Paris à agir en conséquence. Celle-ci a interdit la marche le 5 mai 2026, invoquant un « risque de troubles graves à l’ordre public » dans un contexte politique jugé particulièrement tendu.

Les autorités ont notamment mis en avant les violences récentes entre groupes antifascistes et militants fascistes lors d’un collage, ainsi que la mort du militant néonazi Quentin Deranque quelques mois plus tôt. Un événement que Stup.Media a pu couvrir et qui a permis de confirmer non seulement que le service d’ordre du C9m encadrait la manifestation organisée à Lyon, mais aussi que les mêmes postures fascistes et néonazies y avaient eu lieu : saluts nazis, symboles fascistes et iconographie néonazie, rien n’y manquait.
Pour le grand dam des néonazis, cette année en appel, le Tribunal administratif de Paris puis le Conseil d'État ont confirmé l’interdiction préfectorale. La justice a retenu plusieurs éléments : l’existence d’un « contexte politique tendu et très polarisé », le risque élevé d’affrontements violents, mais aussi les faits observés lors des précédentes éditions : saluts nazis, des slogans homophobes et xénophobes ainsi que l’exhibition de symboles relevant de l’iconographie (néo)-nazie.
Haine, menaces et mensonges
Comme les années précédentes, le C9M comptait sur l’annulation de l’interdiction par le tribunal administratif. Mais, alors que cette interdiction a été confirmée vendredi soir, le C9M et plusieurs comptes très suivis sur X diffusent une fake news, dans l’objectif d’éviter la démobilisation des militants venus de toute la France et de l’étranger.
Ils évoquent ainsi de supposées « discussions en cours avec les autorités », qui n’ont jamais existé, comme le relève Libération, ainsi que des accusations selon lesquelles « juges, policiers, médias et antifas, main dans la main contre le C9M et le droit de manifester », accompagnées « restez mobilisés ! »

Le soir même, avant que le Conseil d’État ne rejette l’appel contre la décision du tribunal administratif, le multi-condamné et porte-parole du C9M, Jean-Eudes Gannat s’est exprimé dans Le Monde, où il a tenu une série de propos mêlant menaces, mensonges et déformations des faits qui sont reprochés au C9m. Le ton est donné « en nous interdisant de manifester, alors que des militants nationalistes de toute la France se rendent à Paris ce week-end, le préfet augmente considérablement le risque qu’il y ait des affrontements », faudrait-il comprendre : soit l’autorisation de manifester est maintenue, soit ça va mal se passer ?
La question des saluts nazis effectués par le groupuscule néofasciste et néonazi Devenir Europeo revient, comme en 2025 lorsque le procureur de la république est saisi par Retailleau, sur la table. Jean-Eudes Gannat affirme que les « militants espagnols ne savaient pas que c’était illégal en France ». Stup.Media a pu consulter les réseaux sociaux de Devenir Europeo, qui ne dissimulent pas leur affection par le nazisme.


Captures d'écrans de publications du groupuscule néonazi espagnol sur Telegram - 2026 Stup.Media
Si, effectivement, le salut fasciste (associé aux phalanges espagnoles) et le salut hitlérien ne sont pas toujours explicitement interdits en Espagne, depuis plusieurs années, les articles de presse consacrés à ce type de groupuscules, ainsi que les débats autour de la Ley de Memoria Democrática, rappellent l’existence de sanctions liées à l’apologie de la haine et à la glorification d’organisations responsables de crimes contre l’humanité dans de nombreux pays européens. Dans ce contexte, il paraît donc difficile d’imaginer que les militants de Devenir Europeo ignorent les risques juridiques et médiatiques associés à de tels comportements en France.
Le jour de la marche, alors que le C9M donne des consignes aux militants les plus proches du réseau pour se diriger vers un domaine autour de Paris, d’autres sont jetés en pâture par le C9M et se présentent au lieu de rendez-vous ; certains sont verbalisés, et certains, aux projets plus violents et armés, sont interpellés, dont quelques espagnols.


Gauche : Photo du groupuscule néonazi espagnol Nucléo Nacional à Paris le samedi 9 mai ; Droite : Photo des néonazis du Active club Dietsland à Paris le samedi 9 mai - 2026 Stup.Media
En parallèle sur X, Jean-Yves Le Gallou, dinosaure du fascisme français, s’attaque à l’avocat Nicolas Hervieu, qui a tout simplement publié un extrait de presse évoquant les faits justifiant l’interdiction, notamment le trouble à l’ordre public immatériel, c’est-à-dire ce qui relève, dans ce contexte, d’une iconographie ou de discours de haine. Notion d’« ordre public immatériel », tacle Le Gallou sur le clavier, qui « rappellerait furieusement les attendus des cours soviétiques condamnant les démarches jugées “anti-communistes” ; ici ce seraient des démarches “antirépublicaines”.»
Sur plusieurs réseaux sociaux, de nombreux internautes se sont engagés, comme les organisateurs du C9M, à attaquer la gauche « rouge », symbole de « l’anti-France », dans une rhétorique antisémite et fasciste rappelant certaines des périodes les plus sombres de notre histoire. L’avocat du C9M, Mathieu Sassi, s’est lui aussi livré sur X à une publication où le seum ne manque pas, écrivant : « Européens non-reniés, debout au milieu des ruines. » À deux doigts de reprendre le slogan SS « Mon honneur s’appelle fidélité » (Meine Ehre heißt Treue), il conclut finalement son message par : « Honneur et fidélité ».
Nostalgie nazie au Parc de la Noisette
Le pire a été évité, et il est possible que le C9m ne parvienne jamais à se remettre de cet épisode. Si la montée était fulgurante, la chute est spectaculaire. Pas d’images diffusées dans les médias télévisés, pas de centaines de vidéos sur les réseaux sociaux, pas de millions d’impressions dans la toile : l’édition 2026 du C9M se résume à quelques centaines de néonazis regroupés dans le Parc de la Noisette, à Verrières-le-Buisson. Seules sept images et une vidéo circulent désormais sur les réseaux, principalement au sein de l’extrême droite radicale.
Une soirée-concert était également prévue. Les groupes identitaires Fiume, Tué, Peste Noire, Wandervogel ainsi que les fascistes italiens de Broson se sont produits dans la zone d'activité des Petits Ruisseaux, également située à Verrières-le-Buisson. Peste Noire est un groupe de rock néonazi dont le logo reprend la tête de mort du mouvement américain White Aryan Resistance (WAR), organisation suprémaciste blanche et néonazie fondée et dirigée par Tom Metzger, ancien Grand Dragon du Ku Klux Klan.
La mise en scène de l’hommage à Sébastien Deyzieu a ensuite eu lieu après le concert, dans la nuit, sans public et sans caméras. Les images diffusées montrent l’ampleur de ce qui était prévu pour Paris. Des centaines de flambeaux destinés à reconstituer une esthétique fasciste, des tambours rappelant ceux utilisés par les jeunesses hitlériennes, des drapeaux celtiques : toute une mise en scène pensée pour produire un imaginaire politique radicalisé.

Sur la vidéo, ainsi que sur plusieurs boucles restreintes auxquelles Stup.Media a pu accéder, apparaissent toujours les mêmes symboles haineux, la même iconographie de haine témoignant de leur projet racial et de leur suprémacisme blanc. Sur l’une des photographies qui circulent, un militant apparaît anonymisé par une Totenkopf des SS placée sur son visage. Leur obsession pour l’imaginaire nazi demeure une constante.
Pas de nazis à Paris
Face à l’appel des néonazis du C9M pour leur marche du 9 mai 2026, une interorga antifasciste s’est mise en place afin de structurer la riposte : « Pas de nazis à Paris ». Trois journées de mobilisation étaient prévues : la troisième édition du Village antifasciste, place du Panthéon le 8 mai, une contre-manifestation le 9 mai, puis, le 10 mai, la commémoration de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.
Le Village antifasciste a rapidement été validé par le tribunal administratif et, selon les organisateurs, une vingtaine d’organisations y ont participé, rassemblant plusieurs centaines de personnes. En revanche, la manifestation prévue le 9 mai est restée interdite, une décision confirmée par le tribunal administratif de Paris. Malgré cela, plusieurs manifestants ont décidé de prendre la rue ; quelques dizaines de verbalisations et interpellations ont été confirmées.
L’organisation « Pas de nazis à Paris » avait également appelé à multiplier les mobilisations contre le C9M dans plusieurs villes et villages de France, à Nîmes, Beaucaire ou encore ailleurs, exerçant une pression populaire, associative et syndicale sur la préfecture de police de Paris, contrainte de renforcer son dossier pour justifier l’interdiction.
Stup.Media a notamment pu couvrir la manifestation organisée à Marseille, où plusieurs centaines de personnes ont défilé des Réformés jusqu’au rond-point de Castellane, à proximité de la rue Louis-Maurel, où se situe un local du Rassemblement national, entièrement bouclé par des dizaines de CRS.

Mais l’interdiction de la marche du C9M ne constitue pas une victoire pour la préfecture. Elle est avant tout le résultat d’une mobilisation antifasciste large et déterminée, portée par des collectifs, des syndicats, des associations et des citoyens. Surtout, elle représente une victoire symbolique pour toutes celles et ceux qui subissent quotidiennement le racisme, l’antisémitisme, les violences politiques et les discours de haine dans l’espace public.
Car derrière les démonstrations esthétiques du C9M, derrière les flambeaux, les chants et l’iconographie néonazie, ce sont des projets politiques de rejet, d’exclusion et de violence qui cherchent à se banaliser. Face à cela, la mobilisation antifasciste demeure non seulement une nécessité politique, mais aussi une exigence démocratique et humaine.