Le Rassemblement national se voit bien administrer des grandes villes. Lors des prochaines municipales, le RN investit 405 listes, et compte bien en gagner des stratégiques. Mais pour bien comprendre l’impact au local d’une politique d’extrême-droite, voici le bilan de trois mairies administrées par des élus RN ou Reconquête.
Lors des municipales à venir, le Rassemblement national a investi 405 listes, loin des 605 attendues au départ, mais cela reste un énorme chiffre pour un parti d’extrême-droite. C’est sans compter les listes » non-investies »sans étiquette » ou « divers-droite mais avec le soutien du parti, comme Laure Lavalette (pourtant encartée et proche de Marine Le Pen) ou Louis Aliot à Perpignan (premier vice-président du Rassemblement national). Le RN compte bien voir déferler une vague bleue marine sur l’Hexagone, et rafler quelques grandes villes, Marseille en tête. Mais à quoi ressemble une ville administrée par un maire d’extrême-droite ? Démonstration.
À Perpignan, milices locales et écoles vétustes
Une prise de choix. Louis Aliot, cadre du Rassemblement national, candidat malheureux à la présidence du parti face à Jordan Bardella, a offert à son parti une ville de plus de 100.000 habitants, la première depuis 1995 (Toulon avec Jean-Marie Le Chevallier). Une mairie ravie au maire sortant Jean-Marc Pujol, présent au conseil municipal depuis 1989 et maire depuis 2009. Ce dernier a d’ailleurs annoncé son soutien à Louis Aliot.
L’ancien député frontiste a dressé son propre bilan économique en 2025. Il se félicitait, alors, d’un « plan d’action budgétaire rigoureux », permettant de remettre « les finances de la ville sur les rails ». En parallèle, assure-t-il, il aurait soutenu « la culture, le sport professionnel et amateur ainsi que la sécurité et la propreté ».
Un bilan qui ferait rêver beaucoup d’élu-es… Mais largement contredit par la presse. Le Canard Enchaîné du 11 février raconte comment les dépenses de fonctionnement ont largement augmenté (de 45% entre 2020 et 2024), notamment par le biais de la directrice adjointe chargée de la communication de la mairie : Véronique Lopez, l’épouse de… Louis Aliot.
Toujours selon le palmipède, le nombre de crimes et délits a connu une forte hausse à « Perpignan la rayonnante », comme la ville est renommée depuis l’arrivée d’Aliot (coût de l’opération de communication : 20.000 euros) : ils auraient augmenté de 10%. À contre-courant, donc, des affirmations du maire sortant, candidat à sa réélection malgré la menace d’une peine d’inéligibilité dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs du RN.
La sécurité, pourtant, est au cœur de la politique locale de Louis Aliot. La police municipale a été largement dotée. Selon une enquête de Blast datant de 2023, son patron, Philippe Rouch, est un ancien de la police nationale. À ses ordres, 192 agents, soit la deuxième ville ayant le plus de policiers municipaux par habitant, derrière Cannes. En 2022, toujours selon Blast, cette police municipale équipée de flashs-ball revendique 42.967 interventions sur l’année, soit plus de 100 par jour. Plus intriguant, elle se targue de saisies de stupéfiants, un rôle normalement de la police nationale. 1.376 personnes ont également été mises à disposition de la police nationale après une interpellation des agents de Louis Aliot. Une hyperactivité teintée de violence et d’impunité : dans les vidéos révélées par nos confrères, les agents municipaux usent intempestivement de gazettes, de balayettes sur des jeunes, lâchent leurs chiens dessus après les avoir coincés contre un mur, les menaces de mort… Le profil des personnes ciblés est toujours le même : les jeunes des quartiers populaires, les SDF, les Gitans…
Dans une enquête de 2023, le média d’enquête local l’Empaillé relevait le pedigree des recrues du maire : un adjoint passé par le Renouveau étudiant et le GUD, un membre de la fraternité Saint-Pie X – une communauté intégriste catholique -, une mission offerte à un ancien de l’Ordre nouveau… Mais cela ne s’arrête pas là. Toujours selon les révélations du média local, Louis Aliot finance généreusement une association des nostalgiques de l’Algérie Française et de la colonisation (100.000 euros), a renommé une esplanade au noom de Pierre Sergent, ancien chef de l’OAS et a organisé une exposition sur les victimes du FLN.
En parallèle, le maire de Perpignan a engagé 76.000 euros pour expérimenter le port de l’uniforme en 2024, mais a fait privatiser la plus grosse crèche de la ville et n’a pas engagé les travaux nécessaires dans les écoles publiques, jugées insalubre par des salarié-es.
Niveau logement, l’édile catalan ne semble pas s’en sortir mieux. Malgré les recettes des taxes foncières qui ont grimper de 20 millions d’euros, la mairie n’a pas lancé des travaux dans le quartier historique, Saint-Jacques. Un immeuble s’y est d’ailleurs effondré au début du mois de février.
En résumé, dans le Perpignan d’Aliot, l’argent coule à flot pour la sécurité et la communication. Pour le reste, le robinet reste fermé.
À Bruay-la-Buissière, populisme et coups de pouce aux ami-es
Bruay-la-Buissière, bassin minier du Pas-de-Calais. Ludovic Pajot a été élu maire en 2020, profitant d’une division de la gauche. La ville était auparavant administrée par des élus socialistes. L’édile semble apprécié par ses administrés. Selon L’Humanité, un bon millier de ses administré-es sont présent-es à ses voeux de nouvelle année. Il faut dire que le jeune maire sait y faire : « Il nous met des paillettes dans les yeux », confie à nos confrères un habitant. Le maire est hyperactif sur les réseaux, et mise sur la communication et l’évènementiel pour contenter ses administré-es. Il est fier de son premier mandat : création d’une police municipale (19 agents, trois opérateurs de centre de supervision urbain, cent caméras, pour une ville de 22.000 habitants) réinternalisation du cinéma (fini, les films à petit budget, bonjour les blockbusters), accueil de Patrick Sébastien, Frédéric François… Accusé de détricoter la culture de sa ville, Ludovic Pajot rétorquait, auprès de la Voix du Nord, « Je suis le défenseur d’une culture populaire, celle qui remplit les salles. Avant, certaines propositions étaient trop élitistes ». En remettant le cinéma local sous le contrôle municipal, le maire peut également garder un oeil sur la programmation. Ainsi, un documentaire sur Gaza s’est fait censurer, remplacé par la promotion du film catholique intégriste « Sacré Coeur ».
À la manoeuvre, une ancienne salariée d’Hénin-Beaumont (ville RN depuis 2014), collant à la vision culturelle du parti d’extrême-droite. Au pôle culture de la ville, devenu « pôle évènementiel », il faut filer droit. De 14, le service est passé 4 personnes. Dans Mediapart, une salariée raconte une ambiance « délétère », témoignant de départs « à l’usure » de ces ancien-nes collègues. Un ancien salarié glisse, à nos confrères : « Ils n’hésitent pas à caser leurs fidèles partout où ils le peuvent. »
Un autre lieu a été la cible de la nouvelle mairie RN, à Bruay-la-Bruissière : le centre socioculturel Partâges, le seul de cette commune. L’administration ne verse plus un seul centime à ce centre. Alors, depuis décembre 2023, Partâges a cessé de fonctionner, après 32 ans de service, permettant aux jeunes d’accéder au sport, à la culture et à tisser une vie sociale. La structure a été placée en liquidation judiciaire, et les activités de loisir sont désormais intégralement gérées par le service jeunesse de la mairie. Interrogé, lors du bilan de son mandat, Ludovic Pajot a laconiquement répondu : « Part’Âges nous coûtait cher, parce que la masse salariale était trop élevée. »Part’Âges nous coûtait cher, parce que la masse salariale était trop élevée. »
La mairie RN a donc mis la main sur la culture et les loisirs, tout créant une police municipale largement dotée. Toujours à nos confrères de VDN, celui-ci se défend d’avoir une mauvaise relation avec la presse, regrettant un « traitement médiatique particulier ».
La stratégie semble fonctionner, et plaire aux habitant-es : lors des législatives anticipées de 2024, le RN a explosé les scores, et Thierry Frappé a été élu député avec 60,61% des suffrages, lui permettant de se faire élire dès le premier tour. Aux municipales à venir, Pajot ne semble pas avoir d’adversaire le faisant réellement trembler.
Au Blanc-Mesnil, l’extrême-droite qui ne dit pas son nom
Le Blanc-Mesnil, ville historiquement communiste, est passée sous pavillon LR depuis 2014, avec une campagne agressive avec de promesses (non tenues) aux quartiers populaires et des discours anti-communistes assumés du désormais maire-candidat pour un troisième mandat, Thierry Meignen, malgré son mandat de sénateur en cours. Si, à première vue, la commune n’a donc rien à faire dans ce listing, la rédaction de Stup.Media a lu le livre de Nassira el Moaddem, Main basse sur la ville, enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (2026, ed. Stock). Dedans, la journaliste et autrice explique et prouve les liens et façons de faire des élus de la mairie d’extrême-droite. Le directeur de cabinet, Vijay Monany, était même porte-parole d’Eric Zemmour pendant la présidentielle 2022, et il est toujours ami de Sarah Knafo et secrétaire général adjoint du groupe ESN (Europe of Soverein Nations Group, soit l’Europe des nations souveraines, NDLR) au Parlement européen, un groupe d’extrême-droite. Est aussi question d’un conseiller très spécial aux méthodes ayant poussées un salarié au suicide. Les méthodes, racontée dans le livre, sont aussi celles des mairies d’extrême-droite. Tout ce qui est raconté dans les lignes dessous sont tirées du livre de la journaliste Nassira el Moaddem.
Après plusieurs échecs, Meignen a mis le paquet pour rafler la mairie en 2014. Il promet alors une mosquée, une école musulmane, et même la cantine gratuite pour tous les enfants de la ville (promesse jamais tenue). Sous l’étiquette LR à cette élection comme en 2020 puis 2026, le maire est pourtant un proche de Reconquête et du clan Zemmour. En effet, l’homme, via Vijay Monany, a, à la surprise générale, accordé lors de son premier mandat des subventions à une association naissante, Alexandre et Aristote. Celle-ci développe un site qui doit permettre, selon les centres d’intérêts, de conseiller un livre, et pouvoir emprunter ce dernier à la bibliothèque locale. Étonnemment des bibliothécaires, à qui on enlève une partie centrale de leur travail. L’Association des bibliothécaires de France s’en inquiète même dans un communiqué, pointant une ingérance et une pression politique. Dans la liste des 1800 ouvrages qu’Alexandre et Aristote veut faire commander par la bibliothèque, des livres de Zemmour, Renaud Camus, des lectures catholiques traditionnalistes ou royalistes. À la tête de cette association éphémère une certaine Sarah Knafo, à l’époque beaucoup moins connue qu’aujourd’hui. Les liens se tissent vite entre le maire et la jeune star montante de l’extrême-droite. Thierry Meignen s’est même offert les services de Jean-Edouard Gueugnon en tant que collaborateur parlementaire. Celui-ci était trésorier de l’association les Amis avec Eric Zemmour. Le maire et sa femme, Christine Cerrigone, ont été aperçus lors de l’anniversaire de cette dernière riant, et partageant la soirée, en 2025, avec le couple Zemmour-Knafo… au Nouvel Obs, Sarah Knafo affirme avoir rendu les financements à la commune.
Vijay Monany, le directeur de cabinet, est bien connu de l’extrême-droite locale et nationale. L’homme siège à la place de son chef à la Région et a multiplié les saillies racistes. Comme en 2017, quand il fait mine de s’interroger si « Quand on vit en Seine-Saint-Denis, vit-on encore en France ? » ou quand il salut les actions de Génération identitaire, association d’extrême-droite dissoute par le ministère de l’Intérieur.
Thierry Meignen n’a jamais réagi aux sorties de Monany. Pour cause : dans ses proches à la mairie, on peut retrouver le frère d’un cadre du RN local, une militante de l’ex-FN a été prise en stage. Le président du club local Patrice Clavel (frère du secrétaire adjoint départemental du RN de Seine-Saint-Denis), proche de l’extrême-droite et très loquace sur ses idées sur Facebook, est un proche soutien du maire. Laurent Spagnol, ancien cadre RN local, est même invité pour fêter l’élection du maire. Il est un soutien régulier des actions municipales. Par exemple, quand les Maisons pour tous sont privatisées et déléguées à une entreprise, Spagnol apporte son soutien public au maire. Rien d’étonnant : l’entreprise est bien connue de la droite, elle a été créée par André Santini, baron de la droite locale, et est amené par Gérard Lesuisse, le fameux conseiller spécial – dont nous parlerons plus tard. Mais si le maire ne réagit pas aux sorties publiques de son directeur de cabinet, c’est qu’en privée, l’édile du Blanc-Mesnil s’en donne aussi à coeur joie. Selon les sources de Nassira el Moaddem, Meignen surnommait l’un de ses adjoints d’origine ivoirienne « Kirikou ». Laetitia Rigaudière, ancienne secrétaire du maire et actuelle assistante parlementaire du député LFI Aly Diouara dit, dans le livre : « Il n’aime ni les Arabes ni les Noirs. Je faisais souvent le point avec lui sur les demandes des habitants (…). Souvent, quand les demandes venaient de Blanc-Mesnilois d’origine maghrébine, il me disait : « J’en ai marre de ces Arabes. »
Et cela passe par le changement de sociologie de la ville. Avec Meignen, fini, les logements sociaux, malgré les demandes très élevées de locataires – 17.000 en 2021. Non, l’homme préfère vendre sa ville par petits bouts aux promoteurs immobiliers pour attirer la classe moyenne parisienne fuyant les prix inatteignables de la capitale, tout en profitant du bon placement de la ville sur la carte (proche de deux autoroutes et bientôt desservi par un nouveau métro). Les demandeurs de HLM pourront toujours aller voir ailleurs…Mous, un habitant de la ville, résume la situation ainsi : « La volonté du maire est clair depuis le début : chasser les pauvres du Blanc-Mesnil. Je ne suis pas contre un projet de rénovation, mais il n’y aucune garantie en retour. Des gens seront relogés ailleurs. C’est l’objectif du maire : casser les amitiés, les familles, les solidarités des Tilleuls, un de seuls quariers qui resiste encore un peu politiquement ou socialement. »
Parce que pour mater les oppositions, le maire fait mettre fin aux locations des locaux pour les associations solidaires. L’épicerie sociale ? Dehors. Le café associatif ? Dehors. Le tissu associatif du quartier mis à la porte, pour faire taire ceux qui veulent se dresser contre lui. Avec lui, aucune tête ne doit dépasser.
Demandez donc à Grand Corps Malade ! Alors qu’il veut faire monter son ami Rachid Taxi sur scène pour chanter avec lui, le maire lui fait savoir qu’il ferait annuler le concert si tel était le cas. Le chanteur devait monter sur scène au théâtre 9, nouvelle scène financée 100% par la ville en remplacement du Forum du Blanc-Mesnil, scène nationale conventionnée. La raison : le chanteur serait un opposant. Et même avec des courriers écrits garantissant que le concert sera sans caractère politique, le maire fait annuler le concert de la salle municipal. Tollé monumental. Le maire s’explique sur RTL, le slameur répond par une tribune dans l’Obs. Le concert aura finalement lieu dans une école, devant 300 personnes. Le Blanc-Mesnil aura était sous le feu des projecteurs quelques semaines, pour montrer le vrai visage du maire.
Mais ce n’est pas tout. Dans l’ombre de Meignen s’acharne Gérard Lesuisse, conseiller (très) spécial. L’homme a vu sur tout, un avis sur tout, et court-circuite mêmes les salarié-es pour décider à leurs places. La situation est très rapidement intenable. C’est d’ailleurs une grande partie du livre de Nassira el Moaddem. L’âme damnée du maire aurait pousser au suicide Philippe Hoang Mong, salarié de la mairie. La famille est encore en justice contre M.Lesuisse et la mairie. La médecine du travail est intervenue à plusieurs reprises et a pointé « un environnement toxique, une violence managériale inédite, des humiliations au quotidien ». Plusieurs courriers officiels ont été envoyés, mais sont restées lettres mortes. L’une des membres de la médecine du travail s’inquiète aussi de la discrimination politique et syndicale. En effet, si un proche est membre du PCF ou de la CGT, les recrutements, titularisations ou promotions semblent soudainement impossibles, selon elle, et d’après plusieurs témoignages.
En 2021,la commune est condamnée pour harcèlement moral envers Hafida Belhi, qui avait fait état de pensées suicidaires. Le tribunal a reconnu l »attitude harcelante et vexatoire de la direction » et pointe « un dénigrement et une volonté d’abaissement répété de la part de sa supérieure hiérarchique ». La salariée était la cible de sa directrice de secteur, proche du maire.
Clientélisme électoral, management par la peur, silenciation des oppositions, propos racistes, détricotage de la culture et des actions sociales… Au Blanc-Mesnil, la façade est de droite, mais les actions d’extrême-droite. Et le bilan est aussi édifiant que dans les premières communes listées. Lire l’intégralité de l’enquête édifiante de Nassira el Moaddem pour comprendre l’ampleur de la situation dans la ville du 93 : Main basse sur la ville, enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (2026, ed. Stock).
Pour résumer la situation au Blanc-Mesnil, c’est Laurent Spagnol qui en parle le mieux. Nassira el Moaddem l’a croisé aux obsèques de Jean-Marie Le Pen. Souriant, il lui a confié : « Nous avons quelque part réussi. Ce n’st pas le Front national qui gouverne la ville, mais ce sont bien nos idées et j’en suis satisfait. »
Si ces trois villes ont été choisies, la rédaction aurait pu s’appuyer sur les travaux des confrères et consoeurs pour parler de Fréjus (comme le livre Les Rapaces, Camille Vigogne Le Coat, ed. Les Arènes), ou de manière générale de toutes les villes d’extrême-droite du sud-est, ou d‘Hénin-Beaumont. Nous pourions aussi vous renvoyer vers les travaux de Jean-François Poupelin dans Médiavivant ou de l’auteur Vinent Jarousseau (Dans les âmes et les urnes. Dix ans à la rencontre de la France qui vote RN, Les Arènes, 2025).