—
Née dans les strip clubs américains au 20ème siècle, la pole dance est devenue une discipline artistique et sportive pratiquée par le grand public. Vénus de Mai, professeure et performeuse, a ouvert le Studio de Mai en janvier 2026 à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un espace inclusif et accueillant.
« Ce studio c’est la plus belle revanche sur la vie ever » annonce dans une story Instagram le 12 décembre 2025 Vénus de Mai, 30 ans. « Dans une discipline qui ne croyait pas en moi car archi grossophobe. Y a un an et demi une meuf me disait « je vois pas ce que tu vas apporter à la discipline ». Je vous propose qu’on me fasse pas floper et qu’ON lui montre ce qu’on va apporter à la discipline, collectivement, en tant que personnes sexisées, racisées, grosses, queer … » Après deux ans à donner des cours dans divers endroits, elle ouvre le Studio de Mai, un lieu pensé pour les personnes hors des normes corporelles majoritaires. « Avant de faire ce travail je n’étais jamais considérée comme une personne grosse » explique-t-elle au téléphone. Elle s’habille en taille 42-44, soit la deuxième taille moyenne en France après le 40. « Je ne suis pas la seule personne noire heureusement. Ça vient du strip tease, il y a beaucoup de personnes racisées dans ce secteur. »
« Pour attirer une certaine clientèle certaines personnes lissent un peu son histoire et disent qu’elle vient du cirque, ce qui est faux » pointe Vénus de Mai. « Sauf si le cirque se situe dans un strip club à Atlanta ! » Son origine est à chercher aux États-Unis chez les danseuses de Hoochie Coochie, une pratique sexy comprenant de la danse du ventre puis une barre sur laquelle poser pour impressionner le public, comme le rappelle dans un article Carolina Are, chercheuse et performeuse. Le strip tease perdure malgré la Prohibition jusqu’à l’ouverture du premier club dédié du pays en 1954, le Mary’s Club à Portland, suivie de milliers d’autres au fil des décennies. La pole dance s’est depuis fait une place dans la culture populaire. Les emblématiques chaussures de la marque Pleaser foulent les tapis rouges et habillent Aya Nakamura sur la pochette de Destinée. FKA Twigs évolue autour d’une barre vertigineuse dans le clip de « Cellophane », Jennifer Lopez fait sensation en mettant de la pole dance dans le spectacle de la mi-temps du Superbowl en 2020, pour ne citer qu’elles.
Sportive depuis l’enfance, Vénus de Mai découvre la pole dance vers 2017. Elle a très envie d’essayer mais est alors entourée de personnes qui ne l’encouragent pas du tout dans cette voie. « Quand je me suis séparée de mon ex en 2021 j’ai dit : j’en ai rien à faire, je commence. Mais je n’aurais jamais imaginé que j’allais en faire un métier. » Elle plaque sa carrière de consultante en affaires publiques et donne son premier cours en avril 2024. « On m’a demandé un workshop à Rouen puis à Paris. » Elle propose également des cours particuliers à domicile et en ligne. « Quand j’ai arrêté de donner cours sous mon ancien format (NDLR : des cours en présentiel ou en ligne) en décembre 2025 ça représentait à peu près 25 heures par semaine. » Elle gère désormais une équipe de huit personnes et a hâte d’avoir les moyens d’embaucher une assistante pour ne plus tout gérer seule.
Une copine « tout à fait dans les standards, noire certes mais très grande, très mince, hétéro et tout » qui ne croit pas en son projet est le premier déclic pour ouvrir son studio. « Je me tâte à lui envoyer une invitation pour venir s’entraîner parce que si elle n’avait pas dit ça je me serais jamais poussée. Je m’étais jamais rendue compte d’à quel point on pouvait douter de mes capacités. Ça m’a poussée à devenir meilleure, renforcer ma pédagogie, me perfectionner en anatomie. » Et elle ne veut plus dépendre de personnes peu respectueuses. Une professeure en retard pour libérer la salle, pas de rideaux pour éviter que « les mecs matent mes élèves », une salle sans barre ou cerceaux, des mauvaises surprises administratives…
« Je suis allée voir mon banquier en mai 2025 pour lui demander à partir de quand il me suivrait pour ouvrir un studio. Il me répond : maintenant. » Elle commence à visiter des locaux à Paris puis à Saint-Denis à partir de juin et signe pour le local élu en novembre 2025. « Saint-Denis est devenue ma ville de cœur » confie Vénus de Mai, qui a beaucoup changé de ville et de pays au gré de ses études. « J’ai trouvé un local plus grand qu’à Paris pour le même prix. Les gens étaient déjà habitués à venir pour des cours chez moi. »
« Ça me paraissait important d’avoir une équipe pédagogique hyper variée, avec des personnes queer, racisées, qui ont fait ou font du travail du sexe » poursuit-elle. Le Studio de Mai propose deux cours en non-mixité, un de queer pole et un de pole plus size. Le premier est assuré par une professeure trans, plus à même d’être familière avec les changements physiques des débuts de transition (masse musculaire, pilosité). « Je reste bisexuelle, donc pas moins queer, mais de même que s’il y avait une prof plus grosse que moi je lui laisserais les cours plus size », Vénus de Mai préfère passer la main par conscience de sa position sociale. Le deuxième cours utilise le poids « comme un atout » et adapte les figures aux corps plus volumineux. « Le cours est fait pour qu’elles se sentent à l’aise. Soulever 40 kilos c’est pas la même chose que d’en soulever une centaine. La progression est plus lente, c’est normal, même si on a aussi des élèves avec un passé sportif de fou. » Vénus de Mai veut aussi créer une « mommy hour », durant laquelle des femmes profiteraient d’un cours pendant que leur enfant serait gardé par un·e professionnel·le. « La pole dance est une discipline pensée par et pour des corps minces. Comme tout univers où on voit le corps, il est gangréné par les normes sociales. Passé un certain niveau on ne voit plus certains physiques car la pratique n’a pas été pensée pour eux. » Constat qui tend à évoluer, notamment aux États-Unis et à Londres.
« J’ai déjà vu des vidéos de meuf en talons de 25 cm, mini haut et mini string, qui disent que la pole dance est un sport et pas un truc sexy. Désolée mais tu es en string, tu es sexy. Mais c’est pas grave, c’est super bien d’être sexy » rappelle Vénus de Mai. De plus, être dénudé·e a un intérêt technique : c’est la friction de la barre contre la peau qui permet de tenir, là où le tissu glisse. « La fascisation du corps marche très bien avec ces discours très lisses. La pole dance qui vient du travail du sexe, les strings en strass, les talons qui claquent, ça fait tache. » Un héritage allant jusqu’aux nombreuses figures nommées d’après leurs créatrices strip teaseuses : Allegra, Jade, Jamila, Martini ou encore Pantera. Vénus de Mai tient à éduquer de façon politique et transparente, sans appropriation culturelle au détriment des travailleuses du sexe, ni utiliser le qualificatif raciste « exotique ». Un choix d’autant plus d’actualité que des performeur·euses ont gagné la médaille d’or de la dernière compétition de pole dance Exotic Generation à Marbella (Espagne) en mettant en scène le meurtre d’une strip teaseuse. Le groupe a depuis été disqualifié et le prix annulé suite aux réactions de nombreuses personnes.