Une histoire pour laquelle je n’ai pas encore le fin mot. Mais je me suis dit que cela valait tout de même un petit post.
La jeune influenceuse Ophenya a beaucoup fait parler d’elle fin 2023 pour son implication dans la promotion d’une application de rencontre pour ados. Aujourd’hui, un spécialiste en e-réputation, qui affirme avoir été mandaté par Webedia, essaie de convaincre des journalistes de supprimer les articles à ce sujet. Une histoire qui, aujourd’hui encore, demeure très floue.
Crush
« Trouve ton crush en secret. » C’était le slogan de Crush, une application destinée aux 10-21 ans et qui, début novembre, atteignait des sommets de popularité sur l’App Store. Un succès en partie du à la promotion faite par l’influenceuse Ophenya sur ses réseaux sociaux, et notamment Tik Tok où elle comptait alors déjà près de cinq millions d’abonné·es. Comme l’ont rapporté plusieurs médias, elle avait notamment réalisé un live et une vidéo avec « Marc Allain », fondateur de l’application, pour vanter son concept : répondre à des questions pour connaître, en secret, quel·le camarade de classe a un crush sur soi. La mention collaboration commerciale, obligatoire depuis la mise en place de la loi à ce sujet l’été dernier, était d’abord absente, avant d’être rajoutée.
« De son côté, Ophenya invite ses abonnés à mettre des notes positives sur les magasins d’applications, avec pour récompense la diffusion des commentaires positifs de certains internautes lors d’une prochaine vidéo, écrivait BFMTV. Ophenya promet également de se rendre dans les écoles et collèges qui cumuleront le plus d’inscrits à l’application. »
(Captures d’écrans réalisées par Le Figaro)
Très vite, de nombreux internautes sont montés au créneau, craignant que Crush soit utilisée par des adultes et entraîne des dérives pédocriminelles, comme ce fut le cas pour le site Rencontres Ados. En effet, il était facile de mentir sur son âge sur cette application qui s’adressait à des jeunes qui n’avaient pas l’âge légal, 13 ans, pour s’inscrire. Crush demandait aussi à se géolocaliser pour sélectionner son établissement scolaire, comme le rapportait Le Figaro. Et pour découvrir ses crushs, il fallait débourser près de quatre euros, soit seize par mois. Beaucoup de flou régnait aussi sur les capacités de modération de l’application.
La polémique a vite été relayée par les médias, poussant son créateur à prendre la parole.
Lutter contre le harcèlement scolaire
« Mon objectif avec Crush, c’est de lutter contre le harcèlement scolaire en incitant les jeunes d’un même établissement à se faire des compliments via des sondages positifs », avait réagit auprès du Figaro Marc Allain. J’insiste, il n’y a aucun moyen pour les utilisateurs d’entrer directement en communication. » L’application ne permet pas, en effet, de s’envoyer des messages privés, comme l’avait relevé 20 Minutes.
Le développeur et expert en cybersécurité Mathis Hammel avait également relevé des failles dans la sécurité des données. « Les données privées de vos enfants sont récupérées par un gars qui gère au moins quatres « entreprises » dont aucune d’entre elles n’est déclarée », écrivait-il alors.
Dans la foulée de la polémique, Crush a ajusté son âgé minimum d’inscription, et même changé de nom, optant pour « Friendzy, sondages entre amis ». Néanmoins, il était toujours possible de mentir sur son âge, et la géolocalisation était toujours nécessaire.
Dans un communiqué de presse publié le 8 novembre, l’avocate d’Ophenya écrivait ceci :
« Jetée en pâture sans la moindre réserve sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes et chaînes de télévision l’accusent (Ophenya NDLR) de faire la promotion de la pédophilie […] Ophenya déplore ces accusations graves, qui vont à l’encontre des valeurs qu’elle défend, et de son souhait de protéger au mieux sa communauté des dérives d’internet. Elle n’est pas la fondatrice de cette application et réfute tout lien de près ou de loin avec celle-ci. » La jeune femme se défend également d’avoir reçu une rémunération pour parler de Crush sur ses réseaux.
Un cabinet spécialisé en e-réputation
Depuis cette polémique, l’application semble avoir disparu des stores d’application. Je n’ai en tout cas pas retrouver de trace de Friendzy.
Seulement voilà, le nom d’Ophenya continue d’être accolé à Crush et aux polémiques qui en découlent, notamment via les articles écrits à son sujet et que Google continue de référencer sur son moteur de recherche.
Des résultats qui, malgré son immense popularité, peuvent impacter sa capacité à nouer des partenariats avec certaines marques.
Cest là qu’intervient Tom Megati. Travaillant sous pseudo, il se présente comme « analyste en renseignement d’affaire » et gère le cabinet Mitame. Il affirme avoir été mandaté par Webedia pour travailler sur son e-réputation.
Il décide alors de contacter directement les journalistes de plusieurs médias, auteur·rices d’articles sur l’application Crush. Lina Fourneau, journaliste à 20 Minutes, est l’une d’entre elleux. « Il avait des questions sur un de mes articles, sans préciser lequel, m’a-t-elle raconté. J’ai demandé des précisions, et il m’explique qu’il travaille sur la réputation d’Ophenya et qu’il aimerait savoir si c’était possible de supprimer mon article. » Deux autres journalistes m’ont confirmé avoir été contacté·es pour des demandes identiques, me partageant leur étonnement face à ce type de demande. « C’est quelque chose qui ne se fait pas dans les médias quand on estime avoir bien fait notre travail, et qu’on a contacté tous les partis concernés, reprend Lina. Surtout qu’il n’y a pas de dimension diffamatoire. On ne m’avait jamais demandé ça auparavant. J’en ai parlé avec mon chef, qui m’a bien confirmé qu’il n’y avait de raison de le faire. »
Parmi les rédactions contactées, on trouve aussi Les Gens d’Internet. Ce média couvre l’actualité de l’influence, mais aussi des services d’agence, avec des conseils en marketing, la publication d’articles dédiés ou l’organisation d’événements. Les Gens d’Internet a, pour sa part, supprimé l’article concernant la polémique. Désormais, le dernier article mentionnant Ophenya s’intitule : « Comment la TikTokeuse Ophenya a créé un lien si fort avec ses abonnés ». Contacté, la rédaction de Gens d’Internet m’a confirmé la suppression de l’article à la suite de cette sollicitation.
La question du droit à l’oubli
Tom Megati, pour sa part, a accepté de répondre à mes questions. « La démarche est assez simple : Ophenya souhaite faire supprimer des articles ou au moins les faire réécrire en grande partie, parce qu’ils posent problème. » Selon lui, « on est proche de la diffamation, car les articles sont écrits d’une manière à laisser penser qu’elle est complice d’une application aux ambitions pédophiles. » Si l’analyste reconnaît « le droit de la presse », il affirme également que certains articles sont contraires au Règlement général sur la protection des données (RGPD). « Ce qui pose souci, c’est que dans les articles, en plus d’être très maladroits dans leurs formulations, il y a le nom et le prénom d’Ophenya qui apparaissent. » En effet, puisque son pseudo apparaît, elle est identifiable. En revanche, cela ne signifie pas que la demande auprès des médias doit être prise en compte : L’article 17 du RGPD précise que le droit à l’oubli ne s’applique pas « dans la mesure où ce traitement est nécessaire à l’exercice du droit à la liberté d’expression et d’information ».
Pourquoi ne pas contacter Google ? Il est en effet possible de formuler auprès de l’entreprise des demandes de droit à l’oubli pour faire déréférencer certains contenus associé à son nom et prénom sur son moteur de recherche. Une démarche très utile pour des personnes, notamment anonymes, qui souhaite préserver leur vie privée. « On peut faire des demandes à Google pour faire déréférencer des articles, confirme Tom Megati. Mais ce n’est pas toujours possible, et ça prend du temps. Donc en attendant, je préfère voir directement avec les journalistes. »
Travailler son e-reputation et son référencement est une pratique courante pour les personnalités publiques. En 2020 déjà, Numérama expliquait comment certaines agences s’étaient spécialisées dans la modification de pages Wikipédia, pour le compte de politiques ou d’entreprises souhaitant faire oublier certains scandales. Il n’est donc pas étonnant de voir certain·es influenceur·euses, des figures de pouvoir et d’influence, tenter de soigner leur visibilité en ligne. Mais rare sont les personnalités concernées à rentrer en contact directement avec des journalistes ou éditeurs de site.
Webedia dément
Pour autant, Webedia affirme pour sa part que la demande n’émane pas de ses services, et rappelle que sa collaboration avec Ophenya a cessé en juillet 2023, avant la polémique autour de l’application Crush. Recontacté plusieurs fois à ce sujet, Tom Megati n’a plus répondu à mes messages. Difficile d’obtenir des informations concrètes l’origine de sa prise de contact avec les journalistes, ou même ses liens avec l’équipe d’Ophenya. L’équipe de cette dernière n’a pas donné suite à mes sollicitations.
Aujourd’hui, Ophenya est très active sur la lutte contre le harcèlement scolaire, un engagement qui l’avait poussé à parler de l’application Crush dans un premier temps. Elle est aussi à l’origine d’un signe de main pour « ceux qui n’arrivent pas à communiquer ». « Il y en a qui ont pas de parents, pas d’amis, qui ont peur aussi, et il y a même des personnes qui ne sont pas dotées du langage », expliquait-elle. Un signe qui avait déjà été repris par Gabriel Attal en novembre dernier lors d’un événement organisé par l’Education National, le jour où la polémique autour de l’application Crush avait éclaté. Et mardi 13 février, la jeune influenceuse relayait en stories les posts du nouveau Premier Ministre, qui prenait la parole sur les résultats d’un sondage sur le harcèlement scolaire et selon lequel au moins un élève par classe est victime de harcèlement. « J’espère que toutes les mesures développées par le gouvernement aideront un maximum de personnes », écrivait Ophenya en conclusion, avant de relayer d’autres clichés de Gabriel Attal en train de réaliser le fameux signe.
En parallèle de ses contenus lifestyle, la jeune femme est récemment apparue dans un colloque dédié au SNU, dans un pop-up store de l’association Fraternité Police. Elle vient également d’annoncer la co-création d’une brume parfumée avec la marque Skintips. Le site de la marque aurait, selon la jeune Tik Tokeuse, crashé en moins de dix minutes face à l’afflux de commandes.




