Discussion avec l'éditeur du manga d'Inoxtag

Le YouTubeur sort son premier manga, Instinct. Une suite logique pour ce fan de One Piece et d'esprit shōnen, mais aussi plus généralement pour le créateur de contenus. Depuis longtemps maintenant, les éditeurs ont pleinement intégré les influenceurs dans leurs groupes d'auteurs, avec plus ou moins de succès selon les projets. Alors j'ai voulu en discuter avec Olivier Moreira, co-éditeur du manga d'Inoxtag chez Michel Lafon.

[Par souci de transparence, je précise que j'ai effectué, durant quelques mois il y a plusieurs années, un travail de veille d'informations sur les influenceurs pour Olivier Moreira. Nous ne collaborons plus ensemble depuis.]

Peux-tu présenter ton rôle chez Michel Lafon ?

 Je suis éditeur chez Michel Lafon. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le secteur de l’édition, je suis l’équivalent d’un chef de projet : je m’occupe du suivi, de la relation avec les auteurs, de la mise en route des projets voire de proposer des idées.

Historiquement, Michel Lafon a été assez précurseur dans l'édition et la publication d'ouvrages de créateurs de contenus grâce à un partenariat avec Webedia pour la publication de livres pour leurs talents. Comment fonctionne cet accord ? 

On a en effet un lien particulier avec Webedia depuis plusieurs années, ce qui nous permet d'avoir une relation de confiance et de travailler main dans la main avec eux. Je travaille avec Eric Batteux qui est Responsable du développement et de la diversification des Talents. C'est lui qui gère les projets type podcasts, programme télé, cinéma, audiobooks, etc.

Mais tu ne travailles pas obligatoirement avec des influenceurs signés chez Webedia ? 

Souvent on travaille avec des gens signés chez Webedia. Maintenant c'est aussi une entreprise qui est en contact avec énormément de talents pour X ou Y raison. C'est donc à la fois des talents signés et à la fois du relationnel avec certains créateurs avec qui ils échangent en direct.

Quel est le processus habituel pour la création d'un livre ? De quel côté ça vient ? 
On se repose à 100% sur l’envie des talents. On ne s'engage plus dans des projets s'il n’y a pas une envie du côté du créateur : est-ce qu’il a vraiment envie de le faire et est-ce qu’il a quelque chose à raconter ? Ensuite, il arrive dans certains cas qu'on réfléchisse ensemble à des idées.

Il nous est déjà arrivé de rencontrer de très gros influenceurs qui étaient ok pour publier un bouquin, mais où nous n’avons pas donné suite, parce que l’envie n’y était pas vraiment. Ça n'aurait été intéressant pour personne, et puis ça ne donne jamais rien de bon. Tous celles et ceux avec qui on travaille ce sont toujours des gens qui ont envie d’écrire un livre.

On pourrait penser que ce n’est que du marketing, mais les talents que je rencontre ont des idées, des envies. Je pense à Shayvise, qui est professeure et qui a un compte TikTok très suivi. Son livre, c'est une envie qui vient d'elle, ça collait à son ADN et elle voulait vraiment donner aux ados des outils pour les accompagner dans cette période un peu difficile. Tout ça c'était vraiment le prolongement de son métier de prof.

Je pense à une autre influenceuse avec qui nous discutons en ce moment, qui a initié le rendez-vous, parce qu'elle veut vraiment écrire un livre depuis longtemps, mais qu'elle n'a pas les ressources.

Et pour Inoxtag ? On sait qu'il est fan de manga, mais est-ce que ça faisait partie de ses projets ? 
Eric et moi on voulait travailler avec Inox et on est venu avec une idée pour amorcer la conversation en novembre 2022. Mais il nous a répondu : "Non, moi ce que je veux faire c'est ça", et il nous a envoyé le lien d’une présentation qu’il avait montée avec son réalisateur Basile Monnot [réalisateur de KAIZEN, ndrl]. Le document était déjà très complet, il y avait un pitch, une trame, des références, des personnages, et ça s'appelait déjà Instinct. Le projet a évolué car c'est devenu un projet à six mains avec le dessinateur Charles Compain, mais l'envie était là dès le départ. Tu sentais que cette idée vivait entre eux deux depuis longtemps. Et quand on s’est rencontré, ce n’est pas vraiment Inox qui a parlé au final. Ils voulaient voir si on était les bonnes personnes pour ce projet. L'enjeu a été surtout de montrer patte blanche. Leur expliquer qu'on avait le CV, parce qu'ils voulaient un partenaire légitime, qui avait une culture manga.

Comment ce projet s'est mis en place ? Quel a été le rôle de chacun ? 
Quand il a fallu trouver des collaborateurs, on aurait pu proposer un dessinateur ou une dessinatrice, mais c'est venu d’Inox. C'est Charles Compain qui a pris l’initiative et qui est allé le rencontrer au Salon de l'Agriculture pour lui donner un dessin et lui dire qu'il était chaud pour travailler avec lui le jour où il voudrait se lancer dans la création d’un manga. Quand tu as un gars avec le talent de Charles, qui quitte son boulot en plein milieu de la journée, traverse Paris, et montre cette motivation-là, il n’y a pas d’hésitation possible.

Ils se sont tout de suite bien entendu avec Inox et Basile. Charles a eu son bureau dans le studio d'Inox, et c'est devenu leur projet à tous les trois. C'est une co-création. Lorsqu’on faisait des points éditoriaux, on avait les trois autour de la table, les décisions étaient collégiales. Même sur l'écriture, Charles a pris le relais, il a amené ses idées, et une vraie osmose s'est créée entre eux. On a aussi impliqué Tony Valente, l’auteur du manga Radiant, qui est un des tous meilleurs mangaka français, pour apporter un regard en plus, un vrai mentorat.

Et de notre côté, toute une équipe s'est mise en place, car c'était un énorme enjeu pour la maison d’édition. Je n’y serais pas arrivé sans Laëtitia Lehmann, éditrice BD et manga, qui a énormément travaillé sur les aspects techniques, de scénario, de narration et Florian Lafani, notre Directeur général adjoint, qui s'est vraiment impliqué dans le projet. Du côté de Webedia, Eric Batteux nous a accompagné tout du long, et Ferdinand Maupin s’est beaucoup investi sur la commercialisation.

Les mangas étant souvent des séries que l'on peut étendre longuement, comme One Piece, comment a été réfléchi Instinct de ce point de vue-là ?
 Je ne peux pas répondre à cette question car il ne l'a pas annoncé lui-même, mais ce que je peux dire, c'est que ce n'était pas un one-shot. Leur projet, leur univers, est très lié à ce que ressent Inox, des choses auxquelles Basile est sensible, et ils ont vraiment envie de le développer.

Inox avait son projet Everest à gérer en parallèle, c'était difficile de l'avoir en réunion ?  
Côté Inox, l'Everest était évidemment sa priorité tant que le documentaire n'était pas sorti. Rien ne devait filtrer avant cette date. Et c'est marrant, mais ce n’est pas un projet dont il nous parlait vraiment pendant nos réunions. Il était pleinement avec nous. C'est une supposition de ma part, mais je pense que c'était aussi une façon pour lui de s'aérer la tête.

Par contre, j'ai halluciné quand j’ai vu le documentaire, parce que je me suis dit : comment fait ce mec pour être aussi disponible pour le manga avec toute la préparation pour l’Everest. À l’époque, on se voyait vraiment tout le temps. On échangeait aussi régulièrement sur Whatsapp, il a été très investi tout du long.

Il y a eu des critiques à l'annonce du projet, certains étant agacés de voir "encore" un YouTubeur faire un livre. Ou même d'avoir eu une opportunité que d'autres mangakas n'ont pas eu ? Comment toi, en tant qu'éditeur, tu réagis à ça ? 

Je travaille depuis 7-8 ans avec des créateurs de contenu. Et systématiquement, que ce soit de la part du public, des médias, ou de certains libraires, ce sont des remarques qui reviennent. Chaque fois que tu lances un projet avec un créateur de contenu, tu auras un procès en illégitimité. Tu auras un doute de fond du type : "Encore un produit, encore un influenceur etc." Il est vrai que certains influenceurs n'écrivent pas une ligne de leur livre, et ne s’investissent pas vraiment. Mais ce qui est dommage, et c'est toujours un peu le problème avec internet, c'est qu'on ne fait pas la part des choses, on ne prend pas le temps d'essayer d'écouter ce que le créateur a à dire.

Je peux te citer pleins de gens qui avaient sincèrement envie d'écrire un livre. Cyrus North a bossé d'arrache-pied sur le sien. Il s'est impliqué à 100%, il a sué sang et eau sur son livre. Mamytwink pareil, ils passent des heures sur la maquette à corriger des virgules qui ne sont pas au bon endroit, à faire vérifier au mieux les infos. Nota Bene pareil. Patrick Baud pareil.

Pour Inox, je comprends qu'on puisse penser ça, mais je demanderais aux gens de prendre un peu de recul. Si c'était juste un produit dérivé, rien ne l'obligeait, par exemple, à installer le bureau de Charles dans son studio pour être tout le temps à côté de lui et travailler avec lui. Il aurait pu nous dire : "Moi je veux un manga, voilà de quoi il faut que ça parle, je file grimper l'Everest, on se revoit à la redescente". Il n'était pas comme ça, le projet préexistait avant même qu'on le rencontre. Comme Le Rire Jaune, il est vraiment passionné.

Bien sûr que leur position fait que le jour où ils veulent faire un livre, il y a plus de facilité à mettre le projet en route parce qu'il y a aussi un intérêt commercial. Mais je trouve que c'est un faux procès cette non-sincérité supposée. Inoxtag s'est impliqué à cent pour cent, il nous a fait recommencer pleins de choses tant que ce n'était pas parfait, et même quand il était au camp de base de l'Everest, il discutait encore avec Charles.

Après, j’ai l’habitude de ce genre de critique. Il n’y a rien à faire parce que de toute façon les gens le penseront, la seule chose qui est en notre pouvoir, c'est de faire ces livres avec sincérité.

De manière générale, avec cette expérience de plusieurs années dans l'édition de livre avec des personnalités d'internet, quelles leçons tu tires sur ce qu'il faut faire ou pas quand on se lance dans ce genre de projet ?

Je dirais tout d’abord qu’il n’y a pas de recette magique. Une fois qu’on a dit ça, les ingrédients sont les mêmes que pour un·e auteur·ice traditionnel·le : être pleinement investi dans le projet, avoir des idées, du talent, communiquer en amont, et trouver un écho auprès du public et dans les médias. Le meilleur exemple que je puisse te citer, c’est Morgane Ortin avec Amours solitaires où toutes les planètes se sont alignées et les ventes ont largement excédé les ratios habituels vis-à-vis de sa communauté.

Mais même avec tout ça, on ne peut jamais savoir. Le créateur peut être giga investi, avoir une communauté très forte, et pourtant ça ne prend pas.  

Ensuite, là où les créateurs de contenus se différencient des auteur·ice·s plus  traditionnel·le·s, c’est cette communauté de lecteur·ice·s potentielle. Il y a une vraie notion d’engagement et de « personnalité » à prendre en compte parce que ça peut faire toute la différence au-delà même de la qualité du livre.

Je pense à un projet il y a quelques années, qu'on a écrit en trois semaines, qu'on a maquetté en deux et qui a été un carton parce que la communauté de cette personne était extrêmement engagée. Ça existe et parfois c'est juste mécanique c'est à dire que des gens qui sont très suivis font qu'il y a énormément de ventes. Mais ce n’est pas une règle absolue : tu peux avoir une communauté très engagée, si ton livre n'est pas cohérent avec ce que tu es et ce que tu fais, si le projet sonne faux auprès de ta communauté, ça ne marchera pas.

Tout ce qu'on peut faire, c'est se donner à fond pour faire le meilleur livre possible à un moment donné et de travailler avec des gens qui ont une envie sincère.

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