2050 : des défis et vos critiques

Albane Gaspard – ADEME – « On a tous en tête un avenir possible qui est lié à notre expérience, nos valeurs, etc. Maintenant, est-ce que c’est cet avenir-là qui va avoir lieu ? C’est peu probable. »

Dans cette série d’articles pour représenter un monde possible en 2050, nous avons cherché à décrire un futur possible. L’objectif n’est pas forcément d’avoir raison, il est davantage de réaliser que nous sommes dans des sociétés qui vivent des transitions rapides. Depuis la révolution industrielle, chaque génération sur le territoire français a vu ses conditions matérielles, son environnement se transformer d’une manière assez radicale. Visiblement, ce n’est pas fini.

Mais puisqu’il est peu probable que le futur que l’on a présenté se révèle correct, alors autant prendre dès maintenant le temps de le démonter, de prendre en compte les critiques et même de considérer les non-dits que vous avez pu y trouver. À travers ces critiques, nous espérons pouvoir montrer l’intérêt d’imaginer un futur possible.

Pourquoi penser au futur ?

Albane Gaspard – « L’intérêt de la prospective, c’est de montrer qu’il y a d’autres avenirs possibles, tout aussi probables que celui que j’ai en tête.

Le but de la prospective n’est pas de prédire avec exactitude, mais plutôt de couvrir ces grands champs d’imaginaires alternatifs. Que je sois un individu, une organisation ou un État, la prospective m’aide à mieux comprendre ce qui se passe dans mon présent. »

Le présent change vite. Si l’on me pose la question du nombre d’habitants en France aujourd’hui, mon réflexe est de penser à 66 millions, un chiffre que j’ai appris pendant ma scolarité et qui est resté avec moi depuis. En 2024, nous sommes pourtant plus de 68 millions de Français.

Par un simple raccourci, sans y prêter attention, j’efface l’existence de 2 millions de personnes aussi réelles que moi. Cette erreur, comme dans un problème de mathématiques, risque de s’amplifier jusqu’à l’absurde si elle est utilisée dans des modèles prévisionnels.

C’est pour cette raison qu’avant d’imaginer des technologies ou des révolutions incroyables, le plus important, pour parler du futur, est de comprendre le présent.

Cécile Désaunay – Futuribles « Souvent, rien que de prendre du recul, c’est déjà un apport essentiel de la prospective, qui nous invite à prendre de la hauteur. En prospective, on travaille sur de nombreux secteurs différents, mais un point commun émerge : ce sont souvent des domaines plongés dans l’urgence, un quotidien étouffant, où l’on peut perdre le recul nécessaire, et même notre capacité à agir.

Lorsqu’on se limite à réagir aux urgences, ça ne fonctionne pas bien. L’objectif de la prospective, c’est justement de nous permettre de prendre du recul, d’identifier les grandes tendances, de comprendre comment nous nous positionnons par rapport à elles, et de prendre une longueur d’avance. En adoptant cette approche, on ne se contente pas de courir derrière les événements : on choisit une direction claire, avec le recul et la conscience nécessaires pour se préparer à ce qui pourrait arriver demain. »

La pratique professionnelle, c’est justement de former des habitudes pour travailler un peu plus vite et avec moins d’effort. Il s’agit de répéter les mêmes séquences, les mêmes gestes, d’établir des schémas de pensée pour réaliser une tâche spécifique.

Cela signifie aussi qu’être un professionnel d’un secteur ne permet pas de comprendre sans aucun effort les enjeux de long terme, les tendances ou l’intérêt de pratiques alternatives. En revanche, chaque profession, chaque spécialité dispose de connaissances, d’une compréhension et d’un point de vue qu’il faut tenter d’incorporer pour construire un scénario futur.

Cécile Désaunay – « L’agriculture suscite beaucoup de réactions, tant sur sa situation actuelle que dans une perspective prospective. De nombreux travaux s’intéressent aux transformations des modèles agricoles, souvent menés par des consultants, comme Futuribles, qui expliquent aux exploitants comment ils travailleront demain. Cela peut parfois générer des réactions de rejet, car expliquer à un agriculteur comment il exercera son métier demain n’est pas forcément ce qu’il attend.

Ce que je trouve intéressant dans la prospective, ce n’est pas de leur dire « voilà comment ça se passera en 2050 », mais de leur montrer les grandes tendances déjà en place et comment elles pourraient évoluer pour transformer leur métier. Par exemple, lorsque je travaille avec des exploitants, ou certains de mes collègues, il est révélateur de leur montrer qu’à un horizon de dix ans, près de la moitié des exploitants en France partiront à la retraite – un fait souvent méconnu. Si cette tendance se poursuit sans renouvellement, on aura deux fois moins d’exploitants en France, ce qui changerait complètement la donne.

Lorsque l’on place les agriculteurs ou même des entreprises dans ce contexte, cela soulève des questions cruciales : comment faire fonctionner la « ferme France » avec beaucoup moins d’exploitants ? Quel type d’exploitation et quel modèle économique envisager ? Et comment l’agriculture peut-elle se repenser pour continuer à produire tout en respectant les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ? »

Si nous avons choisi de nous baser en grande partie sur le travail de l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie (ADEME) ou d’organisations comme l’IDDRI ou Futuribles, c’est parce qu’elles disposent de moyens suffisants pour réunir un panel assez large de personnes. La démarche de dessiner un monde possible demande tout de même de confronter certaines idées.

Albane Gaspard – « Quand on a réalisé un travail de prospective, on sait que l’on possède une vision bien spécifique du monde et que l’on a également exploré d’autres visions. Cela permet d’ajuster son radar de manière complètement différente, en se disant : « Ce fait-là, que je n’aurais peut-être pas remarqué auparavant, je le vois maintenant. » Par exemple, des aspects comme l’évolution du rapport à la propriété, les lieux où les gens choisiront de vivre, ou la manière dont nous habitons les logements, sont des éléments qui, autrement, pourraient nous échapper.

C’est un effet extrêmement intéressant des exercices prospectifs, car, bien que cela ne provoque pas nécessairement des changements radicaux dans la façon de voir ou de faire des participants, cela affine considérablement leur radar. Ainsi, ils repartent plus préparés à anticiper des situations auxquelles ils n’auraient peut-être pas été sensibles auparavant. »

Nous avons écrit cette série dans la région d’Occitanie, un territoire qui connaît déjà des bouleversements climatiques importants. Mais en tant qu’habitant, je n’ai pas été exposé aux changements possibles des vingt prochaines années sur ce territoire. Il n’y a pas de scénario clairement énoncé de ce que le tourisme et l’agriculture pourraient devenir pour rester économiquement viables.

Ces futurs possibles n’existent pas vraiment, et les actions politiques ne s’inscrivent pas dans une vision du futur cohérente. Elles ressemblent davantage à des réponses prises dans l’urgence face à une crise lente et persistante.

Et c’est là tout l’intérêt de travailler sur des scénarios futurs, et surtout de se demander comment s’adapter en fonction des différents cas de figure. C’est vrai pour les territoires, mais aussi pour diverses organisations.

Un des freins à l’adaptation d’une société humaine, c’est le manque d’imagination. La capacité de se projeter dans un futur, forcément incomplet et limité, peut toutefois permettre de réfléchir en avance, pour éviter que la seule solution à une crise soit simplement de reproduire les mêmes actions. Car faire comme avant, dans un monde qui change, c’est la garantie de se tromper.

Mais avant de revenir là-dessus, concentrons-nous d’abord sur les limites et les faiblesses du scénario du futur que nous avons décrit.

Des critiques

D’abord, dans un travail de prospective, se pose la question du nombre de futurs que l’on veut représenter. Produire un seul scénario a l’avantage d’être facilement compréhensible ; c’est pour cela que nous avons préféré partir là-dessus pour cette série. L’inconvénient, c’est que cela donne l’impression d’être un plan, une forme de prédiction plus qu’un futur possible parmi d’autres. C’est un reproche que l’on retrouve dans les commentaires, et c’est complètement valide.

À l’inverse, certains rapports produisent des dizaines de scénarios, mais très rapidement, cela devient incompréhensible. Mais créer plus de scénarios, c’est aussi permettre de mettre en avant les faiblesses de certains. Par exemple, l’un des scénarios du rapport Transition 2050 de l’ADEME est celui du ‘pari technologique’ : en gros, zéro effort sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais un gros effort sur la capture du carbone.

Le principal problème, c’est que pour l’instant, cette technologie n’a pas fait ses preuves ; c’est presque le contraire. Chaque année qui passe montre la difficulté de ce processus, son coût, et fait émerger de nouvelles problématiques qui remettent même en question les quelques projets ayant fonctionné.

L’intérêt de ce scénario est de montrer que la poursuite, voire l’accélération de certaines tendances – comme l’augmentation du transport en avion, par exemple – pour atteindre une trajectoire de réduction des émissions repose sur l’idée d’un miracle technologique. Cela n’est donc pas impossible, mais l’idée d’un plan B solide semble plus qu’utile.

Ainsi, il y a de nombreux avantages à multiplier les scénarios, mais cela demande aussi de passer beaucoup de temps pour leur donner une certaine cohérence. Sachant déjà qu’il faut énormément de travail pour un scénario unique et qu’il est nécessaire de faire de nombreux raccourcis pour en créer un seul.

L’étranger

D’abord, nos vidéos abordent peu les pays étrangers. C’est une approche très franco-française. En fait, tous les scénarios de l’ADEME font la même chose en définissant une trajectoire de transition similaire pour tous les pays du monde. Pourtant, les trajectoires et les approches face aux changements environnementaux et aux stratégies d’adaptation sont, et risquent d’être, radicalement différentes.

Depuis les années 2000, certains pays atteignent ce qui pourrait devenir leur pic d’émissions de gaz à effet de serre. Cela dépend vraiment de la manière dont on les comptabilise, mais, dans certains pays comme la France et, plus récemment, en Chine, la tonne de CO₂ par habitant est en train de diminuer. Les investissements dans les énergies renouvelables, le nucléaire, l’électrification des processus économiques et les gains d’efficacité sur les moteurs thermiques ont des effets.

D’autres pays suivent des trajectoires différentes. Le Brésil et surtout l’Inde, qui ont beaucoup moins d’émissions par habitant, ne sont, par contre, pas sur cette trajectoire et comptent sur les énergies fossiles pour dynamiser leur croissance économique, dont ils ont besoin. Pour l’instant, les conséquences du changement climatique ne se traduisent pas en politiques environnementales majeures dans ces pays. Reste à savoir si cela peut durer. L’agriculture et même l’habitabilité de grandes parties de leurs territoires sont menacées, ce qui laisse penser qu’ils devront trouver une autre manière de se développer.

Enfin, des pays comme la Russie ou le Canada, dont l’économie est très dépendante des énergies fossiles et dont les territoires sont moins négativement impactés par le réchauffement climatique, pourraient retarder leur transition, voire même s’en passer.

Reste que l’ampleur des dégâts économiques liés aux conditions environnementales peut amener ce sujet au centre de la géopolitique. De plus en plus d’États risquent de voir un intérêt à utiliser leur puissance économique, culturelle ou militaire pour réduire les émissions de gaz à effet de serre des autres.

Cette géopolitique du climat en est encore à ses débuts, mais pour expliquer notre scénario, nous avons considéré que la France fait partie des pays qui ont les moyens, mais surtout l’intérêt, d’effectuer une transition et une adaptation plus rapides que beaucoup d’autres.

La transition est une phase

Aurélien Bigo – ADEME – « Au-delà des projections à long terme, il s’agit d’imaginer toute la phase de transition : comment peut-on arriver à cette image de 2050 que l’on se représente ? La véritable difficulté réside dans la manière d’y parvenir, notamment sur le plan politique. Comment ces transformations peuvent-elles se mettre en place ? Quelles décisions doivent être prises ? Comment obtenir une adhésion suffisamment large pour que ces décisions deviennent évidentes ou soient appliquées malgré certaines réticences ? Cela rejoint plus globalement la question des perdants de la transition.

Si la transition n’avance pas assez vite, c’est parce que certains profitent du système actuel, un système qui consomme énormément de ressources et d’énergie fossile. Les difficultés de cette transition tiennent en grande partie au fait que la question des perdants n’est pas suffisamment bien traitée, ou à la difficulté de changer un système verrouillé par ceux qui en bénéficient.

C’est là que les exercices prospectifs permettent de s’extraire de ces difficultés à court terme, pour imaginer d’autres futurs possibles et prendre le recul nécessaire pour envisager comment les réaliser. »

Clairement, le futur possible que nous avons illustré comprend des mesures radicales : une réforme dans le partage et l’utilisation des sols agricoles, des changements urbanistiques majeurs, des évolutions dans notre manière d’habiter et des investissements conséquents dans les infrastructures de transport. Ces idées vont trop à l’encontre des pratiques actuelles pour être envisagées sans constituer une réponse à des crises.

L’aspect politique de la transition est un facteur central. Et une société qui souffre peut très rapidement se réfugier dans des mesures contre-productives.

Il est possible de mobiliser des ressources pour temporiser plutôt que pour financer une adaptation. Ces politiques peuvent protéger des comportements ou des groupes de personnes au point d’annuler leur besoin de s’adapter, tout en siphonnant des ressources et en augmentant les risques de dommages futurs. Un bon exemple est l’état de Floride : des subventions dissimulées sur les assurances habitation ont conduit à de nombreuses constructions sur la côte, représentant autant de milliards, de bâtiments et même de vies gâchées dans le refus de comprendre ce qui était prévisible. Les politiques de subvention ou de prix bloqués sur les carburants, hors mesures d’urgence, ont les mêmes effets.

C’est là toute la difficulté de faire une transition : pouvoir dédier des ressources importantes à l’adaptation tout en protégeant l’économie, la société, les familles et les individus d’une réalité qui change trop vite. C’est le numéro d’équilibriste qui se joue aujourd’hui et qui sera très probablement toujours d’actualité en 2050.

Aurélien Bigo – « Concernant la transition et les différents leviers à activer pour réduire les émissions de gaz à effet de serre et répondre aux défis climatiques, ce qui est intéressant, c’est qu’il existe de nombreux co-bénéfices liés à l’activation de ces leviers. Par exemple, réduire les distances parcourues, encourager les mobilités actives comme la marche et le vélo, utiliser davantage les transports en commun et les mobilités partagées, ou encore privilégier l’électrique.

Ces actions apportent des avantages environnementaux, en réduisant l’impact climatique et en diminuant la pollution de l’air, avec des bénéfices importants pour la santé. En réduisant notre forte dépendance à la voiture, on diminue aussi les accidents de la route et la pollution sonore, améliorant ainsi la qualité de vie. Nos modes de déplacement actuels sont trop inactifs ; retrouver une activité physique avec la marche ou le vélo offre un gain considérable pour la santé.

En fin de compte, cette transition globale nous permet de réimaginer l’usage de l’espace public, de profiter d’une meilleure qualité de vie, et de réduire les inégalités d’accès à la mobilité. Il faut saisir ces bénéfices, à la fois à long terme et à court terme, pour améliorer la qualité de vie et la santé. Cela rend la transition plus désirable, offrant un horizon vers lequel chacun peut avoir envie de se diriger. La contrainte climatique est une motivation puissante, mais elle doit s’accompagner d’alternatives attractives et d’une vision positive de l’avenir pour encourager l’engagement. »

C’est aussi ça, le défi de la transition : avoir un imaginaire un minimum précis, un objectif à atteindre dont on attend des bénéfices. Les courants politiques ont commencé à s’organiser autour de ces enjeux pour mettre en avant des co-bénéfices selon leur grille de lecture, que ce soit sur des questions de santé publique, de souveraineté économique, de tradition ou autre.

Reste que souvent ces programmes sont faits au niveau intello ; ce sont des grands plans sur l’énergie ou le transport, mais sans représentation ni imaginaires du quotidien.

Une critique que l’on a pu voir est que la représentation en 3D n’a pas apporté grand-chose. Et il est vrai que nous aurions aimé pouvoir faire beaucoup plus sur cet aspect, mais déjà il y a une question de budget. Cependant, le gros avantage, c’est que représenter un quartier nous a forcés à parler du quotidien humain plutôt qu’à rester à une échelle macro avec des chiffres et des concepts compliqués. C’est cela qui nous semble important : s’attacher à créer des choses que l’on peut voir.

L’intérêt d’énoncer clairement ce qui peut être un futur possible et souhaitable, c’est aussi que ce qui est énoncé clairement peut être critiqué clairement. Autrement dit, le futur possible et souhaitable des uns peut faire peur aux autres, et ces critiques sont parfois très justes.

« Vous ne posséderez rien et vous serez heureux.

Nous avons rencontré un commentaire qui est revenu fréquemment : la fameuse phrase « Vous ne posséderez rien et vous serez heureux », prononcée lors du Forum économique de Davos par Klaus Schwab.

Cette citation est devenue populaire notamment parce qu’elle a été reprise dans des théories plus ou moins complotistes liées au Grand Reset. Mais au-delà de cela, cette critique est intéressante car elle touche un point assez juste. Cette phrase provient d’une politicienne socialiste danoise, Ida Auken, qui a écrit un essai sur le futur intitulé Bienvenue en 2030 : je ne possède rien, je n’ai pas de vie privée, et ma vie n’a jamais été meilleure. C’est donc davantage une mise en garde qu’un plan.

Les scénarios de l’ADEME sur lesquels nous nous sommes basés sont des scénarios avec un peu moins de possession exclusive de biens.

La logique est qu’il y a un coût à la propriété privée d’un objet. Si presque personne ne possède de scanner IRM chez soi, ce n’est pas parce que cet objet est inutile, mais pour des questions de coût. Cet équipement est mis en commun via un modèle économique particulier. C’est la même chose pour les camions de déménagement, un avion ou un échafaudage. On partage cela car nous n’avons pas les moyens de posséder l’exclusivité de ces objets.

Ces dernières décennies, le nombre d’objets possédés a fortement augmenté. Le logement moyen contient 2,5 tonnes de choses, dont beaucoup sont peu utilisées : le taille-haie est utilisé seulement trois heures par an, la piscine une centaine d’heures, et la voiture est majoritairement immobile. Si les ressources étaient illimitées, cela ne poserait pas de problème. Mais, justement, les contraintes environnementales risquent de s’accompagner d’une pression accrue sur les ressources, autrement dit d’une pression économique, et donc d’une potentielle pauvreté.

Si nous cherchons à optimiser ces ressources, il devient utile de trouver des modèles économiques permettant un usage plus intensif de nos biens. Je ne suis pas sûr que cela nous rendra heureux en soi, mais le défi est que, si aucun mécanisme ne permet d’intensifier l’utilisation des objets, nous risquons de nous retrouver avec une société très inégalitaire : une partie de la population ayant accès à des biens en exclusivité parce qu’elle en a les moyens, et les autres n’ayant rien.

Là où la critique est valide, c’est que l’accès aux ressources sous forme de services soulève des questions vraiment centrales, sur les droits des utilisateurs, la défense de ces droits et les inégalités économiques. Bref, c’est un vrai sujet que nous tenterons de couvrir davantage dans les années à venir.

Rupture permanente ou tendance inévitable ?

Un autre point de discussion c’est bien sûr, de savoir si les choix que l’on a fait pour créer un scénario sont un minimum cohérent, on revient justement à l’idée de comprendre le présent. 

Cécile Désaunay – « En ce moment, on a l’impression de vivre dans un monde de ruptures permanentes. Et cela peut donner l’impression que la prospective ne sert à rien, car du jour au lendemain, un conflit, un virus, et tout est bouleversé, remettant en cause nos convictions. Chez Futuribles, nous disons : attention. Avec le recul de trois années, nous voyons que la pandémie de Covid a effectivement rebattu de nombreuses cartes, mais elle a aussi révélé la résilience de nos sociétés. Par ailleurs, certaines tendances préexistantes non seulement ont persisté, mais se sont même accélérées.

Cela nous montre que nous ne vivons pas seulement dans un monde de ruptures, mais aussi dans un monde de tendances lourdes, ce que l’on appelle parfois les « transformations silencieuses ». Ce sont des tendances progressives, mais qui emportent avec elles de nombreux changements. Par exemple, le vieillissement de la population est une transformation majeure : une part croissante de la population a plus de 60 ou 65 ans, et cela structure profondément nos systèmes de protection sociale, notre manière de travailler, de consommer, et même notre système de santé. Ce ne sont pas des ruptures soudaines, mais ces transformations déterminent de nombreux aspects de nos vies.

De même, le réchauffement climatique est une transformation progressive avec une inertie considérable. Nous savons qu’à l’horizon 2050, nous ne pourrons pas l’inverser, et cela bouleverse nos sociétés. Dans le domaine des technologies aussi, on observe des tendances lourdes similaires. Ce sont ces tendances qui façonnent profondément notre avenir. »

Il y a des tendances dont il est difficile de mesurer les effets. Certaines innovations sont trop récentes et n’ont pas encore de modèle économique assez stable pour être vraiment considérées comme des tendances lourdes. Il y a toujours une nouvelle technologie qui promet de tout changer en quelques années, à la manière du téléphone portable. Mais toutes les promesses sont loin d’être tenues : la capture du carbone, grande promesse des années 2000, comme nous l’avons déjà évoqué, a donné des résultats plutôt décevants. La voiture autonome est annoncée depuis 2015 comme une révolution du transport qui arrivera « l’année prochaine », et le bitcoin devait être la monnaie de l’internet en quelques mois.

Bref, bien que les modes technologiques influencent notre vision de l’avenir, nous n’avons pas inclus la mode actuelle des IA conversationnelles, car nous disposons de trop peu d’éléments pour dire à quel point cette technologie pourrait changer les processus de production.

En outre, ce qui est difficile avec ces nouvelles technologies, c’est qu’il faut pouvoir obtenir quelques chiffres, une idée de ce qu’elles pourraient représenter en termes de consommation d’énergie, par exemple, car il est essentiel de tenter de trouver un équilibre entre les différents facteurs.

Une question d’ordre de grandeur

Albane Gaspard – « Nous allons explorer des scénarios selon le processus que je vous ai décrit. Ensuite, dans une perspective plus quantitative, nous faisons de la modélisation. C’est un aspect extrêmement intéressant, car la modélisation permet d’obtenir des ordres de grandeur. Elle nous aide à poser des questions telles que : quelle est la fourchette de construction neuve possible d’ici 2050 ? Quel est le nombre de rénovations nécessaires ? Quels seraient les volumes de matériaux requis, etc. ? Ces ordres de grandeur sont absolument indispensables pour réfléchir à la transition et aux objectifs qui s’expriment eux-mêmes en ordres de grandeur.

La neutralité carbone, par exemple, signifie ne pas émettre plus que ce que l’on est en capacité d’absorber. Il est donc crucial de calculer combien on peut émettre et combien on peut absorber. Une des facettes de la prospective est de faire ces calculs pour s’assurer que nous restons bien dans les ordres de grandeur nécessaires à la transition. »

Si l’on imagine multiplier par dix l’utilisation du bois dans la construction de logements, est-ce que nous disposons des ressources nécessaires en France ? Cela nécessite-t-il une action dès aujourd’hui pour que ce soit possible en 2050 ? La réponse à ces questions se trouve dans les différents rapports du CSTB. Mais cette notion d’ordre de grandeur et de ce qui est faisable dans un scénario donné, c’est aussi cela qui donne tout l’intérêt de créer un futur possible.

Nous n’avons pas poussé très loin sur les ordres de grandeur, car cela devient rapidement une présentation de tableaux, mais l’idée est quand même présente, notamment en montrant à quel point les ressources fossiles sont centrales dans l’alimentation avec les engrais à base de gaz, dans la consommation avec le plastique, dans l’habitat et ses matériaux de construction, et dans le transport avec le pétrole. Au vu des chiffres présentés, la moindre diminution de l’utilisation des ressources fossiles implique des changements d’ampleur, et c’est là-dessus que nous avons essayé de nous concentrer.

La ressource des français. 

Après cette liste de critiques et de limitations, il est temps de chercher une conclusion à cette série.

L’enseignement est plutôt clair, et nos conclusions sont similaires sur les différents sujets : nos pratiques économiques et sociales sont peu efficaces en termes d’utilisation des ressources. L’économie du jetable permise par le plastique, la sous-utilisation chronique des logements, des véhicules, et certaines pratiques alimentaires sont possibles grâce à une énergie fossile peu coûteuse et à la richesse de la France, qui permet à la plupart de ses habitants d’avoir un niveau de vie bien supérieur à la moyenne mondiale.

Cette richesse est clairement une force : elle peut financer les adaptations, elle permet à autant de personnes de travailler sur les sujets environnementaux et économiques, elle rend possibles les expérimentations et la recherche d’outils et de pratiques correspondant à nos besoins futurs.

C’est une chance, car le dilemme entre « fin du monde » et « fin du mois » s’applique autant aux foyers qu’aux États. Si l’Inde ou le Brésil sont plus lents à agir sur le climat, c’est parce qu’ils font face à des problèmes plus urgents, en tout cas pour l’instant. Mais la richesse des pays comme la France représente aussi un risque : celui de pouvoir dilapider de l’argent pour apaiser les symptômes et se voiler la face trop longtemps.

C’est pourquoi, selon nous, il est important de créer des scénarios, ces futurs possibles, y compris au niveau local, pour que l’on puisse y réfléchir ensemble et que les questions, les critiques et les ordres de grandeur aident à guider nos imaginaires.

Car, avant de proclamer l’avènement du « monde d’après », il faudrait peut-être pouvoir l’imaginer.

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