« L’été le moins chaud du reste de notre vie ». Telle est la formule qui ressort pour qualifier l’été 2026 et ses vagues caniculaires, notamment celle de fin juin 2026 où la majeure partie de la France connaissait des températures au-dessus des 40°C. De quoi générer une catastrophe agricole selon l’ingénieur-agronome et climatologue Serge Zaka, qui appelle à coupler plusieurs solutions – irrigation, restructuration des filières agricoles, biodiversité du sol, modification du paysage, incitations auprès du consommateur -, pour adapter au mieux l’agriculture française de manière durable face au réchauffement climatique. Interview.
Comment expliquez-vous la longueur et l’intensité des vagues caniculaires de cet été 2026 en France, doublées d’une sécheresse historique du sol et des nappes phréatiques ?

La majeure partie de l’explication se situe dans l’évolution climatique, qui fait que la probabilité de l’occurrence et de l’intensité de ces vagues de chaleur augmente. C’est un processus continu mais l’été 2026 se distingue avec trois canicules, avec une intensité similaire à celle de 2003, une canicule isolée qui a traumatisé les Français. Là, on a eu trois fois la même chose dans le même été. On a battu à la fois la journée la plus chaude jamais observée. On a battu des centaines de records absolus de chaleur. On a eu la vague de chaleur la plus longue jamais observée, celle de juillet à août, la plus intense également. On a tout eu.
La principale raison, qui est pour l’instant connue, c’est la sécheresse des sols. On a eu une vague de chaleur précoce en mai, qui a complètement desséché nos sols avant même l’été. On a eu une deuxième canicule très précoce en juin, qui a continué de dessécher nos sols. Or, un sol qui est sec est un sol qui va se réchauffer plus vite. Ce qui a accentué l’intensité des canicules de juin, juillet et août.
Une deuxième raison, qui est discuté parmi les climatologues, c’est qu’on a eu une dépression qui s’est positionnée au large du Portugal une bonne partie de l’été. C’est ce qu’on appelle une récurrence météorologique qui a été observée aussi en 2022. Et à l’avant de cette dépression, on a un vent chaud et un vent sec qui s’installe. Mes collègues climatologues travaillent dessus actuellement pour savoir si cette configuration météorologique est accentuée par le changement climatique. Sur les premières estimations, il apparaît avec beaucoup d’incertitude que le changement climatique peut favoriser ce genre de situation. Voilà ce qui expliquerait pourquoi l’été 2026 est chaud.
En outre, avant l’été 2026, beaucoup de scientifiques, j’en faisais partie, parlaient des 50 degrés comme un potentiel, mais tellement étonnant qu’on n’arrivait pas forcément à y croire. Là, avec l’été 2026, maintenant on est plus sur une éventualité. On est maintenant quasi sûr qu’à un moment dans le siècle, on dépassera les 50 degrés en France, puisque là on a quand même réussi à avoir 42 à 45 degrés pendant trois à quatre jours en juin, c’est quand même incroyable !
Cet été 2026 va être un challenge pour les scientifiques derrière, d’expliquer pourquoi, de vérifier toutes les hypothèses sur pourquoi il a été plus chaud que les autres, et aussi est-ce qu’on arrive bien à simuler ces extrêmes climatiques et leurs conséquences sur les forêts et l’environnement.
Quels effets cet été 2026 peut avoir sur l’agriculture française, y compris sur le long terme ?
Déjà, on va parler du court terme cette année. On est sur la plus grosse catastrophe agricole nationale de l’agriculture moderne. La deuxième étant celle de 2021, avec le gel d’avril 2021 qui aussi était du au changement climatique en raison de la floraison précoce des végétaux, et qui, avec le gel derrière, ont fait des dégâts qui n’auraient pas été aussi importants s’ils n’avait pas fait doux au printemps 2021, et que les végétaux n’auraient pas été autant en avance. On est en challenge avec 2021 sur quelle est la plus grosse catastrophe agricole nationale. Là, on observe des pertes de rendement. Pour la pomme de terre, on est en dessous des -35%. Pour le maïs non irrigué, c’est -30%, avec dans le Sud-ouest de la France, des localités qui sont à -70% en non irrigué. Du côté du maïs irrigué, on est autour des -15%. Ce qui montre, et on le reverra tout à l’heure sur le long terme, que l’irrigation n’est plus la seule solution, qu’il faut aller beaucoup plus loin en termes d’adaptation. Pour la betterave, on se situe autour des -20%, comme le tournesol. Le sorgho, on est à -24%.
On est sur des pertes de rendement qui sont incroyables. Il faut dire que quand on est à -30%, c’est énorme au niveau national, parce qu’il y a aussi des disparités locales qui font qu’on peut descendre beaucoup plus bas. Pour le maïs, le rendement retourne dans les années 90, malgré l’évolution génétique et des techniques agricoles ces 40 dernières années. On n’a jamais eu des rendements aussi bas au XXIe siècle ! Cela met en difficulté une très bonne partie des agriculteurs en France. Économiquement parlant, d’après les chiffres du ministère de l’Agriculture, 35.000 exploitations agricoles, soit 10% des exploitations agricoles nationales seraient en faillite s’il n’y a pas d’aide de l’État à ce sujet. C’est énorme, dans un pays développé, d’avoir 10% des fermes qui font faillite à cause d’un événement climatique en une année.
En tant qu’ingénieur-agronome, quelles solutions préconiseriez-vous ou soutiendriez-vous pour que les agriculteurs puissent vivre de leur travail en s’adaptant, ou en contrecarrant les effets du réchauffement climatique ?
S’adapter, c’est peut-être par exemple, tous les ans, financer les agriculteurs pour éviter cette perte de rendement, une enveloppe de plusieurs milliards d’euros distribués aux agriculteurs pour les remettre à flot, par solidarité nationale, pour éviter qu’ils fassent tous faillite. Sinon, on ne peut plus manger en France. C’est une adaptation de court terme. C’est une preuve que le modèle agricole français n’est plus du tout adapté au climat proposé actuellement par le changement climatique et encore plus dans les années à venir. C’est tout ce qu’il ne faut pas faire, puisqu’en réalité, l’adaptation au changement climatique doit se faire sur le long terme. Il faut travailler en profondeur sur les modèles agricoles.
L’irrigation une solution de pansement à court terme. On a bien vu que le maïs irrigué a eu -15% cet été. L’irrigation ne résout pas tout le problème. Il y a quand même ce qu’on appelle des stress thermiques, dus à la température et pas à l’eau qui peuvent affecter le maïs. Typiquement, au-dessus de 35 degrés, le maïs a des problèmes de reproduction et il y a moins de grains sur l’épi. S’il fait au-dessus de 40 degrés, le maïs va brûler et c’est de la matière sèche en moins. L’irrigation doit être couplée à d’autres solutions. Et c’est là où ça fait rentrer dans le système agricole en lui-même, le cœur agricole en lui-même.
La première solution, c’est les filières agricoles. On réduit les parts de maïs dans le Sud-ouest de la France, mais on peut les augmenter au nord de Beauvais. On peut réduire par exemple la part de pommes dans le Sud-ouest de la France et augmenter la part d’abricots, voire même de pistaches ou d’oliviers. Est-ce qu’il ne faut pas dans certains coins de la Beauce travailler sur du tournesol ou du sorgho ou du mil ou du millet à la place par exemple du maïs ? C’est une adaptation en profondeur du système agricole, une adaptation industrielle, technique, qui est très coûteuse à court terme. Ça veut dire que pour planter une culture, il faut à la fois en améliorer sa génétique, en développer les débouchés, les consommateurs, les recettes de territoire, la formation, le stockage, le transport, la machinerie agricole. Par contre, à long terme, c’est très bénéfique parce qu’on adapte de façon durable notre système agricole. Si je prends l’exemple du maïs, au lieu de mettre de l’irrigation pour irriguer du maïs, on peut mettre de l’irrigation pour irriguer du tournesol, du sorgho, une plante plus adaptée aux fortes chaleurs et qui consomme moins d’eau. En parallèle on en stocke plus parce qu’on irrigue, mais on consomme moins d’eau et c’est un combo gagnant-gagnant.
Le deuxième point, c’est le sol. C’est là où se situe votre stock d’eau. Si vous avez un sol qui est exposé au soleil, à la canicule, c’est un sol qui progressivement perd sa vie, son carbone, sa fertilité et perd son potentiel de stock d’eau, parce qu’exposé au soleil, tout ça s’évapore du sol. Ce qu’il faut, c’est que ce soit un sol qui soit plus couvert, moins labouré, où on travaille plus sur la biodiversité du sol en utilisant l’agriculture de conservation des sols. Et là, on a un taux de matière organique qui remonte, une biodiversité du sol qui réapparaît, qui est plus complexe. Et quand il pleut beaucoup, voire en excès, le sol a la capacité de retenir cette eau et d’éviter l’érosion. Quand il ne pleut pas assez, vu que son stock d’eau à l’intérieur du sol est plus grand, il peut plus restituer de l’eau aux végétaux.
Le troisième point, c’est le paysage. Quand vous avez un paysage complètement nu, exposé au vent, qui est un facteur desséchant car il augmente l’évaporation et la transpiration, il dessèche les sols et les plantes. Dès qu’un orage passe, l’eau coule rapidement sur ce paysage, il n’y a pas d’éléments végétaux ou urbains qui retiennent mieux cette eau sur le paysage pour lui laisser le temps de s’infiltrer. Si vous avez une pente sans arbres, l’eau va couler plus vite que si vous avez la même pente avec une haie au milieu. Elle va retenir cette eau au milieu de la pente pour qu’elle ait le temps de s’infiltrer. Ce sont les techniques d’hydrologie régénérative. Dans ces paysages, l’objectif, c’est de ralentir l’écoulement de l’eau et ne pas lui laisser le temps d’aller à la mer, de la retenir plutôt sur le continent. Bien sûr, une partie devra aller à la mer parce qu’il faut la continuité écologique des cours d’eau. Le but n’est pas de retenir toute l’eau.
Si on veut s’adapter au changement climatique, ce n’est pas l’irrigation toute seule, le sol tout seul et le paysage tout seul. C’est le couplage de toutes ces mesures. C’est complémentaire. On ne peut pas travailler que sur une solution. Une adaptation au changement climatique, c’est ces trois points ensemble, en plus du quatrième et dernier point, qui est le consommateur.
Si le consommateur n’achète pas de la grenade, de la pistache, ne sait pas cuisiner du sorgho, ne travaille pas sur de la patate douce, etc, tout ça fait que les agriculteurs vont s’essouffler à adapter leur filière au changement climatique, mais il n’y aura pas de consommateurs. Les cantines scolaires sont encore plus importantes parce que quand on propose un kaki, de l’huile d’olive ou des olives, des pistaches, des grenades, du millet, du sorgho, du niébé – un haricot africain qui consomme au moins 20% de moins d’eau que les haricots tempérés -, cela donne des couleurs, des goûts, des textures différentes, et que si le consommateur n’est pas habitué dès son plus jeune âge à la cantine scolaire, il n’achètera jamais ces produits-là. On restera sur de la pomme, de la poire, du blé, du colza, du tournesol, du maïs. Il faut que le consommateur aussi évolue dans sa façon de faire, et pour ça, c’est les cantines scolaires, ce sont les régions, les liens avec les producteurs locaux.
Vous avez des projets qui sont extrêmement intéressants sur ce sujet-là. Par exemple, le projet Fileg en Occitanie, qui est un projet qui travaille sur la filière légumineuse. Il ne travaillent pas juste avec les agriculteurs à implanter des légumineuses dans les champs. Poids, lentilles, poids chiche, poids protéagineux, féverole, tout ce qui est légumes secs. Ils travaillent aussi sur le consommateur avec la semaine de la légumineuse dans les cantines, des chefs des cuisines qui utilisent presque tout le temps du pois chiche, de la lentille de la région pour favoriser cette production-là, cette consommation chez les jeunes pour qu’ils le mangent à l’avenir. Enfin, ça fait manger de la protéine végétale à nos enfants et c’est bon pour l’avenir parce que la protéine végétale est moins polluante que la protéine animale.
C’est un puzzle, l’adaptation. Toutes les pièces se collent, toutes les pièces se tiennent pour faire un puzzle complet. C’est ce qu’on a oublié avec la politique. Il ne s’agit pas de solution miracle mais de solutions complexes. Or, pour des élections présidentielles, si on propose des solutions complexes à long terme et demandant des moyens, c’est tout ce que l’électeur ne va pas voter pour.
En quoi les effets cumulés des canicules successives et de la sécheresse peuvent relancer les remises en cause de projets de mégabassines comme celle de Sainte-Soline ?
Ce n’est pas suffisant. Il suffit de regarder les images satellites connectées à des bassins de rétention en eau. J’ai fait un post sur les réseaux sociaux à ce sujet, qui a été repris par la ministre de l’Agriculture, d’ailleurs. Le 12 juillet, j’ai pris des champs irrigués de maïs et je les ai comparés au 11 juillet 2025 et j’ai pris le 11 juillet 2026. J’ai comparé ces 11 juillets avec la même parcelle, le même sol, la même variété, le même maïs et la même rétention en eau. Le seul truc qui variait c’était le climat, parce que l’été 2025 était moins chaud en Poitou-Charentes. Ce qu’on voit c’est que dans le champ de 2026, malgré l’irrigation, il est beaucoup plus jaune, il y a même des trous dans la parcelle. Ce qui montre qu’en réalité, cette rétention d’eau n’a pas été suffisante pour s’adapter au changement climatique.
Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas avoir de réserve en eau. Bien au contraire. Mais ce que je dénonce, c’est ce qu’on fait de cette eau derrière. Or, avec les réserves en eau qui se construisent dans le centre-ouest de la France, cette solution est décrite comme une solution miracle qui nous permet de nous adapter à long terme. J’ai peur qu’en fait la chute sera violente quand on découvrira au fil des années qu’on a placé tous nos moyens d’adaptation dans une seule solution insuffisante face au changement climatique.
Dans quelle mesure ces vagues caniculaires de 2026 peuvent accorder un meilleur crédit aux analyses et alertes scientifiques lancées depuis plusieurs années, mais contrebalancées par une rhétorique climato-sceptique, voire climato-négationniste, dans les cercles de pouvoir ?
N’oublions pas que le grand public a subi dans sa chair, cette canicule. On a même eu un taux de mortalité de plusieurs milliers de personnes qui n’a jamais été observé depuis 2003. En réalité, le grand public a été convaincu parce qu’il a souffert, parce qu’il a été concerné, parce que les prix de l’alimentation augmentent, voire même des manques dans certains magasins parce qu’on n’a pas pu les produire à cause de cela.
J’aimerais bien que certains agriculteurs comprennent que les pertes de rendement qu’ils ont eues cette année, ce n’est pas l’écologie qui est punitive, c’est le changement climatique qui est punitif en réalité. C’est le changement climatique en lui-même qui nous a enfermés dans nos maisons tous les après-midi de juillet-août parce qu’il faisait trop chaud dehors pour sortir en famille, pour faire des randonnées ou pour aller à la plage. Donc ça a plombé notre PIB et notre croissance. Certains politiques se sont dédouanés en accusant les canicules d’avoir généré un manque de croissance. Or c’est à cause de l’impréparation politique à ces canicules ! On a l’impression que le climat va être central, que c’est des choses qui sont importantes, mais dès que l’hiver va arriver, qu’il va faire un peu plus frais, un peu plus de pluie, je peux vous dire que certains politiques vont dire, bon, ben vous voyez, il fait plus froid, il y a de la pluie, la sécheresse est terminée.
C’est ça qui est dangereux : c’est que l’élection présidentielle n’est pas en été, elle est à la sortie de l’hiver. C’est le pire moment. Par contre, si l’élection présidentielle se faisait au mois de juin, alors qu’il fait 40 degrés, en vigilance rouge, comme on a eu en juin 2026, je peux vous dire que dans le débat et dans le choix politique, l’écologie aurait été plus importante. Mais on va nous faire une amnésie climatique très rapidement, nous mettre des débats qui semblent plus importants sur d’autres aspects de la société et nous faire oublier rapidement cet été.
C’est à nous, climatologues, agro-climatologues, personnes qui travaillent dans l’écologie, dans les forêts, de forcer pour que cette question reste dans les débats malgré la fin de l’été et malgré l’hiver arrivant avant l’élection présidentielle.
Estimez-vous que la situation actuelle correspond aux pires scénarios émis par le Giec sur le réchauffement climatique ou est-ce encore pire que cela ? Comment y remédier, notamment dans le cas de la gestion de l’eau ?
Sur les scénarios médians, on est dans cette moyenne haute. Néanmoins, depuis quelques mois, plusieurs climatologues ont émis l’hypothèse que le scénario du changement climatique s’accélère depuis 2017. Mais il n’y a pas encore un consensus mondial à ce sujet. On le verra lors du prochain rapport du GIEC par rapport à l’évolution de ces connaissances. Par contre, une chose est probable, c’est que on a eu une sous-estimation des extrêmes caniculaires en eux-mêmes en Europe. 2022 et 2026 qui nous ont montré que les 45-46 degrés ont été atteints et pas de façon ponctuelle.
Sur les précipitations, on a beaucoup plus d’incertitudes. On sait que sur le Nord-est de la France, on a une bonne probabilité pour recevoir plus d’eau à l’année, avec des hivers plus humides. Dans le sud de la France, on a une probabilité qu’on reçoive moins d’eau à l’année. Et sur, on va dire, 80% du territoire, on a de très fortes incertitudes sur l’évolution de l’eau. On sait qu’on aura moins d’eau en été. Par contre, on ne sait pas si en hiver on aura plus d’eau pour pouvoir stocker pour nous adapter à des étés plus secs. Cette incertitude sur une bonne partie du territoire fait que les solutions de réserve en eau peuvent être incertaines dans certaines parties du territoire.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin