2050 : Quel futur après la crise agro-alimentaire ?


En 2024, la France connaît encore une crise agroalimentaire.

D’un côté, les agriculteurs sont pris en étau par des prix de vente faibles et la hausse des coûts des énergies fossiles, des conséquences de catastrophes naturelles ou de leurs préventions. De l’autre côté, les consommateurs sont confrontés à l’augmentation des prix, ce qui conduit de plus en plus de Français à la précarité alimentaire.

Entre les deux, les entreprises agroalimentaires, en position de force, connaissent des profits records sans que leurs marges puissent servir à corriger des problématiques sociales et environnementales de plus en plus pressantes.

Images : Arnaud Gantier, Montpellier

Une modernisation du système agroalimentaire apparaît urgente pour que les marges du secteur ne soient pas faites aux dépens des travailleurs, des consommateurs et, accessoirement, de leur futur.

Je vous propose, à travers la visite d’une ferme française de 2050, d’explorer ce à quoi pourrait ressembler cette modernisation agricole. À l’instar des autres articles de cette série, il ne s’agit pas de présenter une prédiction, mais de proposer un futur possible basé sur des tendances expliquées par des spécialistes du sujet.

Ce scénario est très largement inspiré par le travail de l’IDDRI, un laboratoire d’idées de développement durable qui a produit un rapport détaillé “pour une Europe agroécologique en 2050”.

Charlie Brocard : “Au niveau historique, on a pu voir qu’il y a eu un grand changement des pratiques alimentaires. Avec une grosse augmentation de la consommation de viande, de l’ordre de plus de 20 %.”

Ces changements alimentaires ont été causés et permis par des évolutions radicales de la production. Les techniques d’irrigation, la chimie, la maîtrise génétique et la mécanisation ont entraîné une augmentation sans précédent des rendements agricoles. Cette révolution verte a impacté l’espèce humaine, qui est passée de 2,6 milliards d’individus en 1950 aux plus de 9 milliards en 2050. Mais, si cette révolution a pu éloigner les famines et garantir l’abondance en France, peut-elle évoluer pour répondre à de nouvelles contraintes ?

Une agriculture minière

Aurélie Catallo : “Une plante, pour pousser, a besoin d’azote. Elle peut le tirer de plusieurs endroits, de plusieurs manières. Soit elle prend l’azote qu’il y a dans l’air, et ça, c’est typiquement ce que les légumineuses savent très bien faire : prendre l’azote de l’air et le fixer dans le sol. Soit elle va prendre l’azote qu’on lui apporte en plus, ou qui est déjà présent dans le sol, et là, il y a deux manières de le faire à nouveau.

La première manière, c’est que, auparavant, j’avais apporté de la matière organique à mon sol. Donc, par exemple, je vais avoir mis du compost, du fumier, pour prendre des exemples assez courants. Ou une autre manière de faire, c’est d’apporter de l’azote liquide, donc l’azote de synthèse connu sous le nom d’engrais. En raison de la concentration de l’élevage, on se prive de la possibilité d’exploiter les déjections animales dans les régions où le sol est insuffisant pour absorber ce qu’il y a. On n’a pas de pipelines de lisiers de la Bretagne à la Beauce. Et donc, on a un problème : on a trop de lisier en Bretagne et on n’a pas assez d’apports organiques d’azote dans la Beauce.”

De la même manière qu’une usine manufacturière, l’exploitation agricole cherche à baisser ses coûts en intensifiant sa production. Cette recherche d’économies d’échelle a changé en profondeur les espaces ruraux. Des régions entières ont été dédiées à la culture du blé, les champs ont été agrandis pour réduire les coûts de main-d’œuvre avec l’utilisation de machines de très grande taille.

Structurer un système agricole autour des économies d’échelle a une conséquence difficilement évitable : une dépendance totale aux énergies fossiles. C’est ce qui explique qu’en 2024, l’agriculture est la source de 20 % des émissions de gaz à effet de serre en France.

La filière d’engrais à base de nitrate de soude du Chili, développée dans les années 1800, marque le début d’une agriculture minière en Europe. Ce paradoxe est au centre de nombreuses filières agricoles. En 2020, ce sont des usines au milieu du désert comme celle-ci qui, par un procédé demandant beaucoup d’énergie fossile, produisent les engrais qui font pousser le blé, le soja ou le maïs cultivé ou utilisé en France.

Alors, ce ne sont pas les pets de vaches qui sont responsables de la pollution du secteur agricole. C’est juste que cette vache est en partie nourrie au gaz. C’est ce qui explique que l’élevage représente plus de 50 % des émissions de gaz à effet de serre en France et que les variations de prix de l’énergie fossile peuvent faire varier les prix alimentaires.

En 2050, des crises énergétiques, des politiques publiques et l’évolution des prix des ressources fossiles ont rendu le modèle agricole basé sur l’économie d’échelle trop instable. Les fermes qui prospèrent sont celles qui ont développé des manières de se protéger, notamment en transformant, une fois de plus, le paysage rural.

Aurélie Catallo : “(En 2050) je vais voir un paysage beaucoup plus complexe et diversifié. Ce sont des mots que je vais souvent répéter : complexification, diversification. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que je ne vais pas avoir une seule chose, mais je vais voir une diversité de choses.

Il n’y a pas de raison de croire qu’en 2050, on n’aura plus de céréales dans la Beauce. Au contraire, la céréale restera la base de l’alimentation humaine. Peut-être que la différence est qu’auparavant, on voyait surtout une ou deux variétés, comme un blé tendre ou un blé dur. Alors que là, dans un paysage un peu plus complexifié, diversifié, je vais continuer à avoir des graminées, mais je vais voir encore plus de variétés de blé. Puis je vais avoir du seigle, de la triticale, peut-être de l’avoine, etc. (…) Et puis je ne vais pas non plus avoir que des graminées, je vais aussi avoir des légumineuses.

Pourquoi ne pas imaginer qu’on va remettre un peu d’art fruitier dans la Beauce aussi, et donc je vais peut-être voir des pommiers, et pas qu’un seul. À priori, je vais peut-être voir aussi du légume de plein champ qui va être cultivé. Donc, je vais peut-être me retrouver devant des choux-fleurs.(…) L’élevage ne disparaît pas, bien au contraire, notamment parce qu’il est l’élément indispensable qui permet enfin de boucler le cycle de l’azote. Notamment par le biais des déjections des ruminants, mais aussi des monogastriques. Les monogastriques, ce sont les porcs et les volailles essentiellement. Ils ont aussi un rôle essentiel dans le système agricole, car leur alimentation est essentiellement composée de coproduits de la production végétale. Ils vont manger des parties des plantes que les êtres humains ne mangent pas directement, et donc, comme ça, au lieu de faire sortir cette énergie des plantes qui sont produites sous forme de calories de la production alimentaire, en nourrissant des monogastriques avec, cela nous permet, à nous, êtres humains, d’en tirer des calories consommables par nous. Donc on a bien un rôle et une place pour à la fois les monogastriques et les ruminants dans notre production agricole de demain. Par contre, ce qui change par rapport à aujourd’hui, c’est déjà le nombre d’animaux. Demain, on aura moins d’animaux qu’aujourd’hui, ils seront beaucoup plus répartis sur le territoire, donc on aura déconcentré l’élevage par rapport à ce qui se fait aujourd’hui. Et on aura une plus grande diversité. C’est-à-dire que sur un même territoire, on aura un peu de ruminants, un peu de monogastriques.”

Après un court abandon, notre ferme a été reprise en 2042. Comme la plupart des nouveaux installés, les repreneurs ne sont pas issus du milieu agricole. Une formation et une filière d’organismes publics et privés ont aidé à lancer la production. L’élevage porcin, par exemple, a été recommandé et encouragé sur cette ferme pour répondre à un excédent de coproduits céréaliers de la région.

Si les pratiques ont pu changer aussi rapidement, c’est aussi parce que le secteur connaît, depuis les années 2020, une crise sociale profonde. Une vague de départs à la retraite massive vide les champs, un tiers des chefs d’exploitation en 2020 ayant plus de 55 ans. Pour trouver la relève, certaines régions prennent une décision radicale : une redistribution des terres agricoles permet à des jeunes de s’installer sans qu’ils aient besoin d’hériter de terres ou d’une fortune pour en acheter.

Aurélie Catallo : “Nous avons aujourd’hui déjà des travaux de sociologie agricole, notamment ceux de François Purcell, qui montrent que la forme d’agriculture familiale, telle qu’on l’a connue lors des précédentes décennies en France, est en train de disparaître. C’est un phénomène qui s’observe déjà. La nécessaire complexification de la production agricole donne probablement un avantage aux formes dites collectives d’exploitation agricole où plusieurs personnes exercent sur une même ferme, ce qui permet à ces personnes d’exprimer chacune leur talent, leur savoir-faire particulier.

Plus il y a de personnes qui travaillent sur une ferme, plus cela permet d’envisager l’agriculture comme une activité relativement normale dans laquelle on peut aussi avoir des week-ends, ne pas travailler la nuit ou prendre parfois des vacances. Donc ces formes collectives d’agriculture ont aussi l’avantage de normaliser un peu les conditions de travail du métier de paysan.”

Cette grande ferme de 350 hectares est assez commune en 2050. Les six personnes qui y travaillent au quotidien sont spécialisées dans un ou plusieurs aspects de la production. Ces grandes fermes, qui sont de petites entreprises, varient dans leur organisation interne, mais elles ont changé radicalement l’image du métier. En 2050, une émission comme « L’amour est dans le pré » n’a plus aucun sens. La féminisation, la normalisation des conditions de travail et le regain d’attractivité des métiers agricoles ont changé les regards.

Il existe de très fortes tensions dans ce secteur en 2050. Les oppositions entre la productivité agricole et les considérations environnementales sont encore au centre de débats difficiles, mais derrière ces tensions inévitables, des tendances aux effets catastrophiques en 2020 ont été inversées.

Aurélie Catallo : “(En 2050) on doit voir plus d’insectes, plus d’oiseaux autour des champs, autour des animaux d’élevage. C’est vraiment quelque chose d’indispensable, pas seulement pour le plaisir du promeneur ou de l’habitant des zones rurales, mais aussi pour la capacité fonctionnelle de notre production agricole. Il semble absolument indispensable d’ici 2050 d’être arrivé, sinon à un arrêt complet, du moins à une baisse très importante des pesticides chimiques, parce qu’aujourd’hui on connaît leurs effets délétères sur la biodiversité, et que cette même biodiversité est absolument indispensable pour permettre d’avoir une agriculture productive.”

La diminution de l’utilisation des pesticides et des engrais faisait consensus dès 2020 et se retrouve dans les communications du gouvernement français et des syndicats agricoles majeurs.

La réduction de la taille des parcelles pour limiter l’usage de produits phytosanitaires a été facilitée par une nouvelle vague de mécanisation qui n’est plus basée sur le gigantisme des outils pour travailler vite, mais sur des équipements plus légers et surtout automatisés.

Oui, on aura bien sûr encore besoin de machines pour nous aider à la production alimentaire.

Aurélie Catallo : “On peut imaginer que la créativité, le génie technique humain, va peut-être nous permettre d’inventer des machines qui soient un peu plus adaptées à chaque territoire, à chaque production. Typiquement, on sait qu’il y a des tâches qui sont très pénibles humainement, physiquement, à faire, comme le désherbage manuel ou la récolte. Beaucoup d’acteurs misent aujourd’hui sur le développement de ces technologies, notamment pour faire face à la raréfaction de la main-d’œuvre. Donc on voit émerger des machines qui permettent de réaliser des tâches en se passant de l’être humain, par exemple un robot désherbeur qui va désherber à la place d’une personne.(…)

Pour savoir si ce genre d’outils pourra toujours être présent en 2050, cela suppose de sortir un peu de la réflexion centrée sur l’agriculture et de savoir de quelles ressources, au sens très large, on disposera. Pourquoi pas, si les ressources le permettent, continuer à compter sur la technologie pour nous permettre d’avoir une agriculture plus performante économiquement et environnementalement parlant.”

Ces machines automatiques et polyvalentes sont utilisables avec différents outils pour accomplir de nombreux travaux agricoles. La robotisation a accéléré l’évolution des paysages ruraux. Les champs sont de plus en plus conçus et marqués pour faciliter des parcours automatisés, et de plus en plus de routes agricoles sont fermées à la circulation au profit des robots agricoles qui y circulent lentement et silencieusement, de jour comme de nuit.

Cette mécanisation permet de maintenir une productivité par agriculteur élevée. Mais cela ne résout pas la question d’une baisse de la productivité par hectare liée à une diminution de l’utilisation d’engrais minéraux. Si cette exploitation permet de nourrir sa part d’humains, c’est que d’autres changements ont eu lieu pour améliorer l’efficacité du système alimentaire.

Aurélie Catallo : “Dans un système agroécologique, en tout cas en grande culture, comme lorsque l’on fait du blé ou du maïs, l’agroécologie a des rendements un peu plus faibles que l’agriculture dite conventionnelle aujourd’hui. Cela signifie qu’on produit moins sur un même hectare. Ce qui est souvent vu comme un synonyme de décroissance, de fin du monde. En fait, si on le replace dans l’ensemble d’un système alimentaire agroécologique, en soi, ce n’est pas forcément un problème.

Pour deux raisons principales. Première raison, on a tendance à penser que les niveaux de rendement, tels qu’on les connaît aujourd’hui, qui sont permis par la chimie, par la technologie, vont pouvoir continuer à se maintenir dans le temps, voire on va pouvoir continuer à les augmenter. Alors qu’en fait, probablement qu’en France, on est en train d’atteindre des limites de niveau de rendement et qu’à l’avenir, on ne va pas pouvoir continuer ni augmenter ni même maintenir exactement nos rendements, notamment en raison des effets actuels du changement climatique.

C’était la première raison. La deuxième raison pour laquelle ce n’est pas forcément un drame, si par hectare on produit un peu moins en grande culture en agroécologie demain que ce qu’on sait faire aujourd’hui, c’est qu’en fait, ce qui compte, ce qui importe vraiment, c’est combien de calories notre système alimentaire produit en tout et combien il lui a fallu de calories pour produire cela. Donc, à quel point il est efficace dans sa capacité à générer des calories. Et là, le système agroécologique est beaucoup plus efficace pour produire des calories, car il lui faut aussi moins de calories pour produire des calories humaines.”

En 2050, les flux alimentaires se sont resserrés. Plutôt que de dépendre d’importations d’engrais fossiles, d’importations de soja ou de débouchés sur des marchés d’exportation, les exploitations françaises sont dépendantes de flux plus courts.

Les partenaires sont régionaux, comme cet organisme de gestion de l’eau et des déchets d’une métropole qui livre des engrais organiques de qualité et a investi pour permettre que ses eaux usées puissent participer à irriguer ses alentours.

Si ces flux locaux ont pris de l’importance dans ce modèle, l’agriculture reste mondialisée. Les variations climatiques créent des surplus de production qui sont écoulés ailleurs. Des navires vraquiers transportent encore des céréales à travers le monde pour répondre aux besoins de pays disposant de peu de terre cultivable.

Aurélie Catallo : “Contrairement à l’idée reçue, l’Union européenne est importatrice nette de calories et importatrice nette de protéines. Donc aujourd’hui, ce n’est pas l’Union européenne qui nourrit le monde, c’est le reste du monde qui nourrit l’Union européenne.”

La valeur ajouté au détriment de la valeur nutritionel

Il s’est développé une industrie agroalimentaire basée sur la production de valeur ajoutée. Il s’agit de transformer du raisin peu cher en vin AOC mis en bouteille au château, du cacao importé en tablettes de chocolat de marque, ou de transformer du maïs et du soja des Amériques en viandes sous drapeau français.

Ce modèle avait une logique : il accompagnait les rapides évolutions du régime alimentaire d’une classe moyenne française qui s’est enrichie plus vite que le reste du monde. Entre 1950 et 1990, la consommation de viande des Français est passée de 44 kg/an à 91 kg/an par habitant.

Charlie Brocard : “Or, pour avoir une consommation carnée de cet ordre-là, il faut avoir des productions de viande très importantes, ce qui entraîne des problématiques environnementales sur les émissions de GES, l’eau, etc. La seconde conséquence est sur la santé : on a une alimentation trop carnée, mais aussi trop riche, en calories et en nutriments comme les graisses et les sucres. La troisième conséquence de notre modèle alimentaire, ce sont les conséquences sociales.”

La précarité alimentaire a augmenté sensiblement en France en 2022. Les banques alimentaires témoignent de la difficulté qu’elles ont à répondre à la demande, ce qui est confirmé par les chiffres du CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie).

En même temps, l’alimentation de beaucoup de Français est trop riche. La consommation de viande, par exemple, a peu diminué en France par rapport aux objectifs de santé publique ou environnementaux.

En 2050, des politiques ambitieuses ont cherché à limiter les gaspillages pour éviter les différentes formes de malnutrition, qu’elles soient causées par une alimentation trop riche ou trop pauvre.

Charlie Brocard : *“Typiquement, on va observer une réduction de la part de viande dans la consommation des ménages de l’ordre de 50 %, et une hausse de la consommation de légumes et de fruits. Donc là, il y a aussi un enjeu de santé, et

on aura une hausse des substituts végétaux qui permettent aux consommateurs de conserver une praticité tout en ayant un apport végétal plus important.”*

Des politiques publiques de réduction du gaspillage alimentaire ont été mises en place depuis 2013, mais le peu de communication chiffrée sur le sujet laisse penser à un échec. En effet, une grande partie de ces inefficacités se trouvent au cœur du système agroalimentaire de transformation. Par exemple : « Les estimations du Sénat établissent en 2022 qu’il faut 11 calories végétales pour produire 1 calorie de bœuf, 8 calories végétales pour 1 calorie de lait et 4 calories végétales pour produire 1 calorie de porc. »

En 2050, la notion de gaspillage alimentaire s’est élargie. Elle concerne les déchets de production, les aliments non mangés, mais aussi la surconsommation de viande par rapport aux besoins nutritionnels, qui détourne des calories végétales de l’alimentation humaine.

Charlie Brocard : “S’il n’y a pas une refonte de la place du travail, il n’y aura pas de changement au niveau du temps que les personnes sont prêtes à consacrer à la cuisine. Une alimentation plus végétale et brute pourrait demander plus de temps. Nous allons devoir répondre à cette demande-là ; ces demandes de praticité et de prix bas vont rester importantes.”

La nourriture industrielle prête à consommer, qui s’est développée dans les années 1980, reste très commune en 2050, mais elle cède du terrain par rapport à d’autres manières de manger. La tendance qui se poursuit, c’est celle des années 2020, avec de plus en plus de repas pris hors du domicile. Devant l’importance de ce mode de consommation, ces commerces ont dû adapter leurs pratiques, notamment via l’affichage systématique d’informations alimentaires. En 2050, l’origine des aliments, les nutri-scores et les processus de fabrication sont obligatoirement affichés sur tous les produits transformés, y compris dans les snacks et restaurants qui, jusqu’en 2024, échappaient largement à ces pratiques.

Charlie Brocard : “Pour une série de pratiques, on peut s’attendre à ce que l’on ait aussi des changements très importants dans la manière de se nourrir, dans la manière de partager un repas, et que le fait de manger ne soit pas une activité uniquement familiale ou solitaire, mais qu’elle se déroule dans des espaces collectifs. On peut imaginer que dans les années 2050, on ait une utilisation plus importante de la restauration collective, qui accueillerait les personnes pour consommer.”

C’est peut-être le changement le plus surprenant ayant lieu en 2050 : le retour en force de la restauration collective. L’installation de cette cantine a été encouragée par les pouvoirs publics. En 2050, cette forme de restauration est pensée comme une extension des politiques agricoles. En signant des contrats d’approvisionnement à long terme, elles permettent de créer un débouché fiable et local pour notre ferme. Beaucoup des jeunes installés par les régions dans les années 2050 peuvent se lancer grâce à des contrats de long terme avec ce type de partenaire.

Ces contrats permettent de garantir des repas de qualité à prix modéré, mais ce qui permet de réduire d’autant les coûts des repas, c’est l’insertion de ces structures dans les cycles agricoles. La restauration collective réduit le coût de la récolte des déchets alimentaires, qui sont valorisés sous différentes formes, y compris en engrais agricoles. Mais ce type de restauration se développe aussi en réponse au vieillissement de la population, pour produire des repas de qualité en maîtrisant les coûts et en limitant le besoin en main-d’œuvre, qui est trop rare.

Aurélie Catallo : “Pour qu’un système agroécologique tel qu’on le décrit ait vu le jour d’ici 2050, il est certain que l’on a besoin d’une évolution assez radicale du cadre politique qui, aujourd’hui, contraint et soutient l’agriculture française et européenne. Il y a bien sûr la politique agricole commune, qui est mise en place à l’échelle nationale, mais c’est aussi tout un ensemble d’autres types de règles, par exemple la politique commerciale, les accords de libre-échange.”

Un changement radical

Si les changements politiques doivent être radicaux pour faire advenir ce scénario, c’est parce qu’il est radical.

La question est de savoir si notre présent n’est pas lui-même un scénario radical ! Nos arrière-grands-parents, pour la plupart paysans, pourraient-ils nous croire si on leur racontait que l’on mange tous les jours du poulet, que le moins cher est élevé en Amérique du Sud, que l’obésité est un problème de santé majeur et que seuls 2 % de la population française travaillent la terre ?

Dans une société du progrès, les bouleversements d’ampleur sont la norme. Dès aujourd’hui, de plus en plus d’exploitations agricoles et d’acteurs de cette filière agroalimentaire ont un fonctionnement qui cherche à provoquer et à anticiper un changement de modèle. Ce positionnement de précurseur est coûteux en argent et en temps. Car ce qui permet la productivité d’une entreprise ou d’une exploitation agricole, c’est moins sa compétence interne ou ses outils que son insertion dans une filière.

La ferme typique des années 2020, comme celle de 2050, dépend de nombreux acteurs qui aident à fertiliser et à irriguer les sols, qui subventionnent certaines activités, qui forment les travailleurs et qui peuvent même influencer les attentes des consommateurs.

La présence de marges importantes sur les ventes dans une partie de la filière, les inefficacités et le gaspillage alimentaire à grande échelle laissent penser qu’une modernisation radicale du modèle agricole est possible.

De quoi sera fait notre futur ? Que deviendront les agriculteurs ou les chiffres de la précarité alimentaire dans les 25 prochaines années ? Et surtout, quelles seront les luttes et les crises qui auront entraîné ces changements ?

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