Les Dépenses Publiques et leur Impact sur le PIB : Une Analyse Critique
La France est un enfer fiscal. Ou en tout cas, c’est ce que ce graphique semble indiquer.
On y voit les dépenses publiques des principaux pays riches rapportées à leur PIB et, effectivement, la France sort numéro 1 du classement avec un score de 56 %. Puisque les dépenses publiques sont financées par les impôts et cotisations sociales, alors ce graphique pourrait être renommé : « impôts et cotisations (en % du PIB) ». La conclusion est sans appel : rapporté aux richesses créées – le PIB – la France est le pays qui taxe le plus sa population.
On pourrait proposer une analogie : pour des habitants avec un revenu moyen de 100€, l’État français prendrait 56€ au Français moyen, là où l’État américain ne prendrait que 38€. La France serait donc un enfer fiscal. En plus d’être inacceptable, cette politique confiscatoire serait également inefficace économiquement ! Car qui voudrait investir dans un pays où l’État vous prend 56 % de l’argent durement gagné ?
Sauf que, j’espère que vous l’aurez deviné, ce raisonnement est totalement faux, et on va en faire la démonstration.
Dépenses publiques, redistribution et services
Premièrement, le titre originel du graphique mentionne des « dépenses ». L’État confisque via les impôts et cotisations, mais il dépense en contrepartie. Et vous le savez : les dépenses des uns sont les revenus des autres. Si la France est un enfer fiscal parce qu’on y paie beaucoup d’impôts, alors elle est aussi un paradis de la redistribution et des services publics accessibles sans conditions de revenus. Les 56€ prélevés ne disparaissent pas dans le néant : ils sont bel et bien rendus à la population.
Soit ils servent à payer les salaires des fonctionnaires : armée, police, justice, éducation, santé. Soit ils sont une aide financière : retraite, remboursement de soins, chômage, RSA, allocations familiales… et aides aux entreprises. Soit ils servent à investir : routes, ponts, chemin de fer, bâtiments publics. On pourrait donc choisir de lire le graphique différemment : l’État français est le champion du monde de la redistribution. Sur 100€ de revenus, le Français moyen touche 56€ de la part de l’État quand l’Américain moyen, lui, n’en touche que 38.
Attractivité économique : un mythe ?
Deuxièmement, l’attractivité d’un pays n’a aucun lien direct avec le niveau général des impôts et cotisations. Pourquoi ? Prenons Michel, le travailleur français, dont le salaire brut est de 100€. Michel ne touche que 80€ sur les 100, car 20€ de cotisations permettent d’assurer à l’ensemble de la population française une couverture santé et une retraite. Michel doit donc se loger, se nourrir et se divertir avec un budget de 80€. Malgré tout, du point de vue de l’entreprise qui l’emploie : Michel lui « coûte » 100€.
Aux États-Unis, puisqu’il n’y a presque pas de cotisations, une entreprise américaine pourrait-elle se permettre de payer John 80 dollars plutôt que 100 ? Bien sûr que non. En effet, en plus des 80 dollars pour se nourrir, se loger et se divertir, John doit souscrire une assurance santé et retraite qui va lui coûter… au moins 20 dollars par mois, si ce n’est plus. Finalement, pour que John et Michel aient le même niveau de vie, le coût pour l’entreprise est, sinon le même, au moins très similaire.
La retraite, la santé, et on peut même rajouter l’éducation, sont des services indispensables à la “reproduction” de la force de travail. Sans eux, parce que stressés, blessés ou mal formés, les travailleurs deviennent moins efficaces. Et puis, sans eux aussi, on a une société qui ressemble à celle du 19ème siècle… pas certain que la majorité ait envie de ça.
La redistribution au cœur du PIB
Troisièmement, les 56€ prélevés aux Français ne sont pas réellement 56€. Prenons un petit exemple. Michel est désormais trader, il gagne 100€. Aline est infirmière dans la fonction publique et Jean-Noël est retraité. Michel paie 20€ d’impôts divers, ce qui permet à l’État de verser un salaire à Aline. Le PIB – les richesses créées par cette mini-économie – est de 100 : 80€ de richesses de trading + 20€ de richesses de soins.
Petite parenthèse : notez comme la valeur des richesses créées par les services publics dans le PIB dépend directement du niveau des impôts. Parce que les soins sont accessibles à tous, il faut un autre moyen que le “marché” pour faire apparaître la valeur du travail d’Aline et donc… lui verser des revenus. Cet autre moyen, c’est : des impôts et des taxes.
Michel a donc l’impression que l’État lui “prélève”, lui “vole” presque 20€… mais en réalité, il s’agit d’une correction sur la richesse qu’il crée. Son travail de trader ne “vaut” pas 100, il vaut 80. C’est donc bien l’État qui, via le niveau des prélèvements, choisit la valeur que l’on donne aux services publics.
Pour verser une retraite à Jean-Noël, l’État prélève 5€ de cotisations sociales à Aline et Michel. De même, pour verser des allocations familiales à Aline et Michel, l’État prélève 2€ à Jean-Noël. On peut noter ici qu’on pourrait très bien écrire notre PIB différemment, mais les cotisations sociales sont comptabilisées comme une “aide financière” et non comme un revenu permettant de valoriser une activité créatrice de richesses. Il s’agit d’un choix de société, d’une décision politique.
Bref.
Pour conclure, ce graphique ne veut pas dire grand-chose. S’il correspond bien à la somme des prélèvements bruts (et donc aussi des versements bruts) issus de l’État, parce que certains de ces flux se compensent, le total ne veut pas dire grand-chose. On ne peut pas se servir de ce graphique pour affirmer que la France est un enfer fiscal, et encore moins pour affirmer que notre pays est un repoussoir à investissements privés.
Sources :
INSEE – « Redistribution et services publics »
https://www.insee.fr/fr/statistiques/7669723
Alternatives Économiques – « Dépenses publiques et PIB : un calcul trompeur »
https://www.alternatives-economiques.fr/depenses-publiques-pib-un-calcul-trompeur/00101579
OCDE – « Dépenses publiques par destination »
https://www.oecd.org/en/data/indicators/general-government-spending-by-destination.html