Comment BPI France finance la surveillance

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En moins de quinze ans, la Banque française d’investissement est devenue un acteur incontournable de l’écosystème tech français. Parmi ces start-up préférées : celles qui investissent le secteur de la surveillance. Quitte, parfois, à financer des projets illicites voire illégaux.

Le 21 juin 2024, le Conseil d'État français a rendu une décision discrète. Son sujet ? L'illégalité de certaines technologies de surveillance. Sa cible ? La société Veesion, une start-up française qui revendique à l’époque, en 2024, 150 employés et un chiffre d'affaires de plus de 8 millions d'euros. Spécialisée dans la vidéosurveillance algorithmique, l'entreprise commercialise une technologie censée détecter les vols dans les grands magasins. Le cadre juridique est clair. L’utilisation des technologies de vidéosurveillance algorithmique, en dehors des rares exceptions prévues dans le cadre des Jeux Olympiques de Paris, est prohibée dans l’espace public. Rappelée à l’ordre par la CNIL, l’entreprise saisit le Conseil d’État en urgence. La décision de l’institution, explique le PDG de l’entreprise Veesion dans un courrier à la CNIL, que Stup Media a pu consulter, signifie pour l’entreprise “une interdiction de commercialiser” et la condamne “à la faillite avec le licenciement de ses salariés”. Déboutée par le conseil d’État, définitivement sanctionné par la CNIL en juin 2025, l’entreprise est loin d’avoir fait faillite : fin mai 2025, l’entreprise annonçait avoir finalisé une levée de fonds de 38 millions d’euros. Parmi ces investisseurs de la première heure : la Banque publique d’investissement, l’établissement public chargé d’aider au développement des entreprises.

Le mastodonte BPI

Née le 31 décembre 2012, l'institution s’est imposée comme un pilier de l'écosystème start-up français. “La BPI a un rôle central dans l’organisation du marché du capital-investissement, analyse le sociologue spécialiste de la finance Théo Bourgeron. Elle finance d’importants fonds d’investissements, en particulier en cas de crise, comme ça a été le cas avec son ancêtre le Fonds Stratégique d’Investissement en 2008 et 2009”. Entre 2013 et 2023, comme l’expliquait Le Monde dans un article de mai 2025, la BPI a ainsi souscrit 5,9 milliards d’euros dans près de 180 fonds privés français.Dans le même temps, l’institution a investi directement 4,6 milliards au capital de 500 jeunes pousses tricolores. “Être soutenu par la BPI agit comme un label de qualité pour un fonds d’investissement. C’est la même chose que les capitaux directement investis par les entreprises dans laquelle la BPI co-investi, reprend le chercheur. C’est un signal envoyé aux investisseurs, notamment car la BPI va aider les entreprises à organiser leur gouvernance de manière à prendre en compte les intérêts des investisseurs”. Comme l’explique elle-même l’institution, “près de 80 % des start-up ayant levé des fonds ont bénéficié d’un soutien direct ou indirect de Bpifrance (aide à l’innovation, investissement direct, fonds de fonds).”  

Sans surprise, les 60 milliards injectés par la BPI en 2024 dans l’économie française - selon son dernier bilan d’activité daté de 2024 et disponible ici - profite particulièrement au secteur de la tech. De multiples fonds, dédiés en vrac à l’accélération de jeunes pousses françaises (French Tech accélération), à soutenir des entreprises deeptech (deeptech Venture) ou à sécuriser le développement d’entreprises souveraines françaises (French Tech Souveraineté), profitent aux entreprises qui peuvent aussi répondre à des appels à projet porté par la BPI ou se tourner vers des fonds régionaux ou orienté, par exemple, vers la transition écologique. Ce soutien aux entreprises passe aussi par d’importants dispositifs de soutien à l’innovation, 5 milliards d’euros au total pour l’année 2024. Des dispositifs qui s’ajoutent à ceux plus classiques de soutien aux entreprises, comme le crédit impôt recherche qui octroie des déductions fiscales aux boites qui pratiquent la recherche et développement.

Des technologies illicites

La BPI inonde aujourd’hui les jeunes pousses françaises dont un grand nombre du secteur de la surveillance. “Dès 2018, nous avons identifié la BPI comme un partenaire essentiel de la technopolice”, détaille Martin Drago, militant à la Quadrature du Net, la principale association de défense des libertés publique et numérique. L’institution multiplie pour cela les dispositifs, qui s’ajoutent souvent à d’autres mis en place par l’État comme le crédit impôt recherche. Particulièrement vivace en France, le secteur de la vidéosurveillance algorithmique bénéficie des largesses des technologies de surveillance. L’écrasante majorité de ces technologies sont pourtant illégales : seules quelques cas d’usages, autorisés à titre expérimental pour les Jeux Olympiques de Paris puis prolongés à plusieurs reprises par le gouvernement, sont aujourd’hui prévu par la loi. 

Cela ne freine pas la BPI. En 2019, l'institution travaille avec Datakalab, à l’origine d’une expérimentation illégale de détections du port de masque dans le métro parisien. La même année, elle décerne un prix à Aquilae, une autre entreprise de surveillance spécialiste de la vision assistée par ordinateur. L'institution finance aussi pêle-mêle, XXII, l’incontournable leader français du secteur, l’entreprise de vidéosurveillance algorithmique Two-i (notamment utilisé à Saint-Denis) ou encore Sensivic, à l’origine d’une technologie de surveillance audio dont la solution a été jugée illégale par le tribunal administratif d’Orléans. “A chaque fois, il y a un flou juridique voir une illégalité totale, reprend le juriste. La BPI finance sans tenir compte de la la légalité des logiciels développés et participe du coup directement à la normalisation des technologies de surveillance.”

Même si la BPI met en avant des pratiques “éthiques”, le critère phare qui détermine un investissement reste sa rentabilité possible. “Jusque dans les années 70, la politique d’investissement de l’État avait pour l’objectif le maintien des industries stratégiques et de l’emploi, reprend Théo Bourgeon. La stratégie de la BPI vise à maintenir la profitabilité du secteur privé en faisant porter au public les risques de l'investissement. Sans se prononcer précisément sur le cas de Version ou de Sensivic, le chercheur ne s’étonne pas des pratiques de la BPI. “L’histoire du capital-investissement, c’est l'histoire d’illégalisme, parfois soutenu par l’Etat, que les entreprises essaient ensuite d’inscrire dans le droit grâce à leur influence et leur pratique de lobbying”. 

Interrogée, l’institution n’a pas répondu aux questions de Stup Media. Une habitude pour la BPI, à l’activité difficilement lisible et qui, comme le dénonce Martin Drago, n’a jamais répondu aux demandes d’accès aux documents administratifs adressés par la Quadrature du Net. 

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