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La montée du vote d'extrême-droite dans la communauté LGBTIA+ est factuelle et se confirme. Elle n'est, en fait, pas une surprise. Le fétichisme prégnant et son racisme inhérent dans la communauté en sont le terreau.
AVERTISSEMENT
Cet article aborde des sujets sensibles susceptibles de heurter la sensibilité des lecteurs et lectrices :
- Racisme et xénophobie (insultes, propos discriminatoires, mécanismes coloniaux).
- Fétichisation et objectification raciale.
- Violences sexuelles (mentions de viol et de schémas de domination/soumission).
"Bonjour, j'adore les beurres [sic] [les arabes, NDLR] et on a tous un fantasme. Je peux te parler de mes fantasmes", "je kiff les queues circonscises [sic], (...) la puissance, la virilité, le sentiment de pouvoir me faire violer", "Je vois plus de racisme anti-blanc que personne d'origine arabe ou noir ! Donc avant d'essayer de faire des articles, renseigne toi vraiment sur les vrais problèmes !"
Toutes ces citations ont été recueillies sur un compte créé sur les applications de dating gay Grindr et PlanetRomeo. L'intitulé du compte créé est à chaque fois le même : "journaliste enquête". Le but est aussi clairement affiché : recueillir la parole de personnes racisées, victimes de fétichisme et/ou d'essentialisme pendant le dating.





Sur ces applications, protégées et rassurées par l'anonymat, les langues se délient et beaucoup ne se gênent pas pour afficher leur préférence dans leur bio : "Petit faible pour les renois", "Black only", "je pompe rebeu"... Si Grindr et PlanetRomeo ne permettent pas de faire des recherches sur critère racial, on peut y indiquer son ethnicité. Sur la première, il était même possible jusqu'en 2020 de trier ses recherches par ethnicité. Récemment désactivé, un compte Instagram a pendant des années documenté ces messages racistes : @pracisees_vs_grindr. Il aura fallu l'affaire George Floyd pour que l'application américaine mette fin à cette pratique.
Ces fétichismes sont le terreau d'une réalité bien concrète : le racisme (parfois non conscientisé) dans la communauté LGBTIA+, réputée pourtant plutôt de gauche. En 2022, les candidats d'extrême-droite à la présidentielle sont plébiscités par un tiers des électeurs (23,15% pour Marine Le Pen, 7,07% pour Eric Zemmour et 2,02% pour Nicolas Dupont-Aignan). Chez les LGBTIA+, un tiers ont affirmé avoir eu l'intention de voter pour l'un de ces candidats. Plus récemment, un sondage IFOP pour Têtu indique que 32% des personnes "LGBT+" auraient l'intention de voter pour le Rassemblement national. Le parti d'extrême-droite est en tête, devant la France insoumise. Le sondeur indique : "On observe une consolidation de cet électorat, qui vote par adhésion au RN et non plus seulement par rejet des autres partis."
En parallèle, des collectifs et influenceurs homosexuels et identitaires ont pris de l'ampleur sur les réseaux et à la télé. Téléguidés par la Bollosphère, le Collectif Eros et son chef de file Yohann Pawer ont trouvé une chambre de résonance pour leur "combat" contre le "wokisme" qui, selon eux, pousserait les gens à devenir trans (ils se revendiquent être un mouvement "LGB", en enlevant le T de trans) et à accepter l'"immigration massive" et la "cancel culture". En faisant la promotion de ces mouvements, Bolloré et l'extrême-droite utilisent l'homonationalisme, un terme théorisé par Jasbir Puar, désignant l'instrumentalisation des droits LGBTQIA+ pour justifier des politiques ou des prises de positions racistes, comme outil et tentent de banaliser leurs idées. Cela permet également de diffuser l'idée d'une division entre un Occident libéral, ouvert d'esprit, qui accueillerait les personnes LGBTQIA+ et les femmes, et un Sud représentant une partie du monde arrêté dans des idées anciennes, dangereuse pour les droits des personnes minorisées.
En toile de fond, un jeu nationaliste
Pour cette enquête, un formulaire a également été mis à disposition des personnes voulant témoigner anonymement. Vingt personnes y ont répondu (dont six femmes cis, trans, lesbiennes et/ou bi). Un homme bisexuel raconte : "Je suis arabe, et même quand je suis en train de coucher avec un homme, on me dit que je suis hétéro. Et si je veux être pénétré, l'homme en face est choqué. Il y a toujours ce fantasme qu'ils projettent sur moi, du rebeu actif dominateur." Par ailleurs, à la question "As-tu déjà eu le sentiment d'être fétichisé-e lors d'un moment de drague ?", 90% des personnes racisé-es ayant répondu au questionnaire ont répondu par l'affirmative. :


Cité dans le livre Ce que Grindr a fait de nous (Thibault Lambert, JC Lattès), le chercheur Marc Jahjah développe la théorie du prototype. "Le but de ces gars est de concevoir le type auquel je dois pouvoir correspondre, poursuit l’universitaire. (...) Je suis censé avoir une grosse bite, être poilu, masculin, viril, etc. Autant de qualités qui, pour des raisons complexes, sont très recherchées dans la communauté gay et dont les racisés sont les exemples les plus aboutis, à la faveur de l’histoire coloniale." Interrogé par Stup.media, il précise : "Il n'y a pas plus de fétichisation raciale chez les homosexuels que chez les hétérosexuels, mais il y a une fétichisation spécifique chez les gays". Il va se nicher dans des choses qui sont spécifiques chez les hommes gays, continue le chercheur. Par exemple, "certains vont dire qu'ils ont été 'nourris par un arabe' en parlant de son sperme, vont parler de 'nectar de cité'. Il y a aussi un script très présent dans la communauté gay du jeu de soumission/domination, où l'arabe sera souvent le dominateur. C'est, en toile de fond, un jeu nationaliste". Marc Jahjah a d'ailleurs décelé une nouvelle figure montante dans l'imaginaire pornographique gay depuis 2024 : "le suprémaciste blanc."
Quotidien banal des racisés sur les appli gay
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"C’est du racisme et même de l’homonationalisme : on veut bien des arabes au lit, mais pas dans la vie et surtout pas avec des droits. C’est une mutation très fine du racisme : il s’invisibilise en passant par la sexualité, le "goût", le "jeu sexuel"", explique le chercheur en sciences sociales.
En passant par le fantasme, toute accusation de racisme est ainsi balayée : "Je ne suis pas raciste, j'adore coucher avec lui". Si une critique est faite, c'est que la personne ne respecte pas les fantasmes, c'est du goût personnel. Pourtant, en réduisant une personne à son ethnicité et à ses attributs supposés, c'est tout un imaginaire issu des temps coloniaux qui est convoqué. "On a un héritage colonial de ce fétichisme par la peinture, la littérature, le cinéma, les petites annonces, souligne Marc Jahjah. Cet héritage colonial est orientaliste : on exposait, dans le temps, des corps jugés bizarres, étranges, et on réfléchissait à comment ces corps pouvaient être violés". Et d'illustrer avec la "figure de l'arabe", qui "a également été largement utilisée par la colonisation française."
Il résume : "L'image des noirs et des arabes violeurs, c'est tout droit issu de l'héritage colonial". En réutilisant ces préjugés racistes, on justifie des politiques racistes, xénophobes, et on oppose les personnes racisées aux LGBTQIA+ blanc-hes.
La fétichisation des cités
Zeineb* raconte : "On m'a souvent demandé mes origines. Mon père est Français, ma mère Marocaine. Une fois qu'on sait mes origines, on me demande si je suis musulmane, comment ça s'est passé avec mes parents… Les gens partent du principe que tu as forcément un package", à savoir une relation compliquée avec la sexualité et la famille. "Il te prennent en pitié. C'est sûrement des bonnes intentions, mais ils ne se rendent pas compte", confie la jeune femme. Le poids de vivre avec ses origines raciales et son identité sexuelle est en effet parfois lourd. Quentin, , un trentenaire gay réunionnais, par exemple, a pendant un temps "rejeté ma culture. J'ai fait un gros travail de réconciliation", souligne-t-il.
Le sociologue Axel Ravier, qui a travaillé sur l'homosexualité et les préconçus dans les grands espaces urbains, analyse : "Il y a une fétichisation raciale par la localisation spatiale. On va chercher un rebeu actif, mais aussi dans la cave" de sa cité. Ainsi, un arabe vit forcément dans les "quartiers". "On va pouvoir demander 't'es un vrai rebeu de cité ?'. Dans ce cas-là, ce n'est pas toi qui les attire, c'est ce que tu représentes". Dans ce contexte, "la sexualité est utilisée pour nourrir un discours raciste". Axel Ravier pointe également le rôle prépondérant des médias et du porno gay.
Un studio français dédié existe même, "Citébeur", qui met en avant des acteurs pornos perçus comme arabes ou noirs. Le nom de leurs séries ne laisse pas de place au doute quant à leurs objectifs : "Wesh cousin", "Matos de Blackoss", "Quartier chaud", "Lascars de téci"... Tout l'imaginaire des "arabes de quartier" est utilisé. Même dans la presse LGBTQIA+, un certain racisme voire un homonationalisme plus fin parce qu'il est patiné par les codes de la communauté existe. Le sociologue rappelle que dans les années 80, un grand média de la communauté avait créé "le symbole de la frapette", un mélange de "petite frappe" et de "tapette". "Ce même média n’avait fait la couverture de son magazine avec une personne racisée que trois fois entre 1995 et 2008", pointe Axel Ravier. Il continue : "Grindr n'est qu'un miroir grossissant. Le tri ethnique existait déjà avant dans les petites annonces". Et les préjugés continuent.
L’absence de safe place
Les rares hommes racisés qui sont venus se confier en messages privés sur les applications se sont montrés désabusés et fatigués de la situation. "On vit ça du matin au soir", envoie un homme qui a pour pseudo un drapeau marocain. "Soit c'est baise moi en arabe stp, ou alors je veux baiser un bougnoul je suis un blanc domi (...). Mais il n'y a personne qui m'a traité comme une personne normale". Quand on lui demande comment il le vit, il répond ironiquement : "Par quatre ans de célibat !" Un autre utilise la stratégie de l'évitement et se définit comme blanc pour contourner tout fétichisme.
Le racisme dans la communauté ne se limite pas aux applications, ni aux hommes. "Je sortais avec une femme plus vieille, qui ne sortait qu'avec des maghrébines, raconte Zeineb, il y avait un intérêt pour mon ethnie. Cela pouvait se traduire par des compliments sur le physique, sur mon apparence, ma couleur de peau… Cela peut relativement bien passer en couple, mais est-ce que c'est quelque chose qui l'intéressait chez moi ?" Et d'analyser : "Être racisée, ça crée un rapport de domination. Aujourd'hui je suis dans une relation très heureuse, mais ma partenaire le comprend mais elle ne le vit pas. Même avec toute la bonne volonté du monde, il peut y avoir des décalages."
Certains décident alors de ne plus tenter de relationner avec des personnes blanches. "C'est déjà compliqué de faire marcher une relation, mais si en plus on a la charge pédagogique", souffle Quentin. "On doit expliquer le pourquoi du comment, déconstruire des idées pour éviter les conflits, prendre sur soi, et encore une fois être dans une posture de soumission sur les idées des autres", regrette cet ancien militant de SOS Homophobie. "Dans mes relations avec des personnes blanches, j'ai dû expliquer les enjeux et la violence de l'appropriation culturelle, et je suis rentré en conflit avec un autre parce qu'il estimait que la France n'avait pas à s'excuser pour la colonisation", retrace-t-il. Des exemples violents pour le jeune homme, qui a depuis décidé de ne relationner "qu'avec des gens qui ont le même vécu."
Dans le formulaire, la question "Comment fais-tu pour te sentir dans une safe place quand tu dragues ?" a été posée. Les réponses passent souvent par des stratégies d'évitement. "Je me détourne de toute personne n'ayant pas conscience des enjeux de racisation et des mécanismes coloniaux" pour l'un, "je ne mentionne plus forcément quelles sont mes origines, j'élude la question parce que je n'ai pas envie de me lancer dans mon arbre généalogique"... Jusqu'à la réponse la plus terrible, mais qui correspond visiblement à une immense partie des LGBTQIA+ racisé-es : "Je pense ne jamais vraiment être dans une safe place."
Une habitude qui se traduit dans l'urne
Bien aidé par les influenceurs propulsés par la sphère Bolloré, l'extrême-droite se taille donc la part du roi dans l'électorat LGTBQIA+, qui s'est habitué au fétichisme des personnes racisées, terreau du vote RN. Le Rassemblement national a opéré la mue, passant de parti ouvertement homophobe au soit-disant mouvement politique le plus gay-friendly de France. Depuis le passage de Florian Philippot, le parti d'extrême-droite a accueilli et fait monter dans le parti plusieurs représentants homosexuels : Bruno Bilde, Steeve Briois, Jean-Philippe Tanguy… Celui-ci comparait, dans une interview à France Info, Marine Le Pen et Mylène Farmer [une icône gay, NDLR]. Selon lui, elle "comprenait les homosexuels" parce qu'elle avait été "discriminée toute sa vie" à cause de "son nom". Pourtant, comme l'a relevé Jean-Michel Aphatie sur Quotidien, à Faches-Thumesnil et Elnes, nouvelles mairies RN, on supprime les symboles LGBTQIA+ et les manifestations.
Mickaël Durand, docteur en science politique, alertait à ce propos dans une enquête de Mediapart menée par Youmni Kezzouf et David Perrotin sur les homosexuels au RN : "Ce ne sont pas n’importe quels gays qui vont voter pour le RN. Leur orientation est mise au second plan. Ce ne sont pas des personnes qui sont conscientisées sur la dimension politique de la vie sexuelle". Il développe : "Il n’y a pas de haine de soi, mais ce sont des gens qui adhèrent à certaines valeurs hétérosexistes, ou qui en tout cas ne remettent pas en cause l’hétérosexisme, l’inégalité structurelle entre les sexualités."
Avec cette politique d'ouverture apparente, le Rassemblement national tente de se trouver une nouvelle réserve de voix et de finaliser sa dédiabolisation. Alors que le fond de ses idées et de son programme reste profondément LGBTphobe, et que son soutien de façade repose sur un homonationalisme latent : en opposant les LGBTQIA+ aux "immigrés", le RN se permet de taper sur une minorité pour en "sauver" une autre. Dans un article, Nicolas Scheffer pour Têtu souligne comment Marine Le Pen s'est emparée des idées de l'homme politique hollandais d'extrême-droite Geert Wilders, qui a proposé d'interdire le Coran, le comparant au Mein Kampf. Marine le Pen n'a pas hésité à apporter son soutien, en 2026, à Viktor Orban, qui a fait voter une loi interdisant "la promotion de l'homosexualité" en 2021 et interdit la Pride de Budapest en 2025. Plus lissé, Sébastien Chenu affirme lui : "Nous défendons la liberté sexuelle de chacun ; aujourd’hui, les adversaires de la liberté, ce sont les islamistes". En résumé : soyez gay, soyez RN, mais surtout, soyez blancs.
*Les prénoms ont été modifiés pour des raisons de confidentialité.