Taxe Zucman : autopsie d’un renoncement politique


Après des semaines de débats sur les moyens d’augmenter les recettes de l’État, le regard semblait enfin se tourner vers les plus privilégiés d’entre nous avec l'examen par le Parlement de la taxe Zucman. Mais le vote de l’Assemblée a rapidement enterré la proposition.
Revenons sur les raisons pour lesquelles cette mesure pourtant populaire a fini piétinée par les députés. Faut-il abandonner tout espoir de voir les plus riches contribuer davantage au budget de l’État ?

Depuis le gouvernement Lecornu 2, Olivier Faure conditionne son soutien à la suspension de la réforme des retraites, mais le Parti socialiste pensait également avoir trouvé un levier politique pour peser et faire passer une « taxe sur les ultra-riches », dite taxe Zucman.
Les partis de gauche ont tenté d’inscrire dans le projet de loi de finances 2026 une taxation des très grandes fortunes, inspirée des travaux de l’économiste Gabriel Zucman. Celui-ci propose une taxe de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros.
Malgré un soutien populaire massif, plus de 70 % des Français y sont favorables, quelle que soit leur catégorie sociale ou leur orientation politique, selon une enquête IFOP, les partis centristes et de droite bloquent toute mesure s’en approchant.
La couverture médiatique, elle, s’est rapidement enflammée contre ce projet, thème central de notre prochain épisode d’Argent magique. Reste que la plupart des critiques adressées à la taxe Zucman illustrent les contradictions de ceux qui, tout en prônant le sérieux budgétaire, s’opposent à une mesure susceptible de générer des milliards d’euros de recettes.

PETIT RAPPEL

“Selon les estimations, l’évasion fiscale représenterait 80 à 100 milliards d’euros par an, soit plus que les 60 milliards de hausse de recettes et d’économies demandés par le gouvernement dans le cadre du projet de loi de finances pour 2025”

Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire sur le projet de loi de finances pour 2025 (n° 324), par M. Charles de Courson.

Le cœur du problème : le patrimoine professionnel

La taxe Zucman est simple dans son principe : elle cible le patrimoine des grandes fortunes et, surtout, elle n'exclut pas leur patrimoine professionnel, au cœur de l’injustice fiscale.
Le patrimoine des ultra-riches français est constitué presque exclusivement d’actifs professionnels : holdings, participations, chaînes d’entreprises imbriquées. Comme le montre notre épisode d’Argent magique consacré à la famille Pinault, une grande partie de leur fortune est sous forme de patrimoine professionnel, mais suit des logiques qui ressemblent à de l’épargne, notamment avec une diversification importante.
Ne pas taxer le patrimoine professionnel, c’est donc exclure les grandes fortunes. D’où le seuil fixé à 100 millions d’euros par Gabriel Zucman : il permet de cibler efficacement les ultra-riches tout en épargnant les « petites fortunes », ces foyers aisés mais nombreux qui se sentent, à tort, menacés par les discours visant à améliorer l’efficacité fiscale. Les études économiques de Zucman et d’autres chercheurs le montrent : les patrimoines inférieurs à 100 millions d’euros contribuent proportionnellement beaucoup plus que ceux qui les dépassent.

Une stratégie perdante

Plutôt que de défendre un texte clair et populaire, le Parti socialiste a choisi de proposer une version édulcorée de la taxe Zucman. Une « taxe Zucman light » qui contredit pourtant les principes de base du travail de Zucman.
D’abord, elle abaisse le seuil d’imposition à 10 millions d’euros, mettant sur un même plan les simples millionnaires et les milliardaires, comme si l’optimisation fiscale des uns et des autres relevait des mêmes mécanismes. Ensuite, cette version vide la taxe de son essence, en épargnant à nouveau le patrimoine professionnel, ou du moins en y créant des exceptions, l’outil favori de l’optimisation fiscale.
À l'issue du vote du vendredi 31 octobre, le résultat est sans appel : toutes les taxes Zucman, pures ou light, ont été rejetées. Estelle Mercier, députée PS à l’origine de l’amendement, a résumé la frustration de son camp en déclarant lors des débats du vendredi : « Je ne comprends pas l’obstination à protéger des milliardaires ! »
Cette obstination est coupable, mais facilement compréhensible de la part de partis qui bénéficient des largesses médiatiques des milliardaires français. En réalité, c’est plutôt la stratégie du PS, celle d'affaiblir des idées populaires, qui apparaît difficilement compréhensible. Ce n’est pas en introduisant des fissures dans un texte ou dans un argumentaire que l’on parviendra à taxer des milliardaires capables de s’infiltrer dans la moindre faille réglementaire pour préserver et accroître leur fortune.

L’improductif impôt sur la fortune improductive

Le même jour, l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) a été modifié pour être supposément élargi et devenir une forme de taxe sur la fortune.

C'est un impôt avec une base taxable plus large en théorie, puisqu'elle vise aussi bien les petites que les grandes fortunes, elle cible toutes les fortunes de plus de 2 millions d’euros de patrimoine. Mais c’est aussi un impôt truffé d’exceptions. De ces 2 millions, il faut retirer tout ce qui est considéré comme "productif", c'est-à-dire pour les parlementaires l'ensemble du patrimoine professionnel. Par cette seule exception, les plus grandes fortunes françaises sont largement dispensées de cette taxe.

Chaque exception additionnelle ouvre la porte à de nouvelles optimisations fiscales. Une autre exception de ce dispositif permet à chaque foyer fiscal d'exclure un bien dans la limite de 1 million d'euros. Une exception de plus qui complexifie encore cette imposition et un trou de plus dans une passoire qui déjà ne retenait pas grand-chose. L'abattement de 1 million d'euros est issu d'un amendement socialiste. Il s'agit de protéger les petites fortunes qui pourraient connaître une taxation trop forte. Mais il s'agit surtout d'une niche fiscale de plus qui sera optimisée en premier lieu par les foyers disposant d'un bon avocat fiscaliste. C'est aussi le signe que le Parti socialiste n'à pas encore saisi qu'un impôt simple et qui cible uniquement les grandes fortunes s'impose.

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