Au mois de septembre 2024, un nouveau rapport a été remis à la Commission de l’Union Européenne. Celui-ci, rédigé par Mario Draghi et traite de la compétitivité de l’Union. Comme beaucoup d'autres rapports avant lui, il risque de finir dans les archives d'une bibliothèque à Bruxelles. Reste qu'il est ambitieux et qu'il permet de dresser un état des lieux de l’Union Européenne, de son économie et des défis qui se présentent.
Exister ou ne plus exister, telle est la question.
La menace serait existentielle, rien que cela. Par menace existentielle, on entend que l'économie européenne est tellement en difficulté qu'elle remet en question l’existence même de l'Union Européenne.
Il faut dire que l’expérience de vivre dans l’Union a changé, notamment parce que la zone est en période de stagnation économique ; seuls les pays de l’Est connaissent des augmentations notables de PIB. Cette stagnation survient dans un territoire représentant 17 % de la production mondiale pour 5,6 % de la population. Ce n’est donc pas une stagnation dans la pauvreté, loin de là. Cependant, sa part diminue face à la progression de la Chine, qui produit autant mais avec le double de la population, tandis que les États-Unis affichent 26 % de la production mondiale avec une population inférieure à celle de l’UE.
Il y a donc une forme de décrochage, puisque la part du PIB mondial de l’UE diminue. Cependant, se baser sur un seul chiffre pour parler de risque existentiel, c’est passer à côté du sujet. En réalité, le plus intéressant dans ce rapport c'est la publication d'une une liste assez pertinente des défis économiques de l’UE.
Une économie prise en étau
Le premier point est que l’UE a du mal à être compétitive dans les hautes technologies face aux États-Unis et dans les produits manufacturés face à la Chine. Ce constat se voit clairement en tant que consommateur : la plupart des outils numériques du quotidien sont américains, et la plupart des objets sont au moins en partie fabriqués en Chine.
Les États membres de l’Union en sont conscients et certains ont même des plans, comme le Cloud souverain proposé par Bruno Le Maire en 2022 ou les initiatives de réindustrialisation en France, notamment dans la production de médicaments. Dans tous les cas, pour développer ces deux axes sur le territoire de l'UE, il n’est pas possible de compter uniquement sur le “marché”. Les technologies américaines ont un avantage compétitif dans le cloud, et la Chine dans les produits manufacturés. Ces avantages sont souvent soutenus par des politiques d'aide, que ce soit sous forme de subventions directes en Chine ou souvent déguisées aux États-Unis. Sans oublier que ces deux économies ne sont pas des leaders en matière de protection des consommateurs ou des travailleurs.
En somme, ce que le rapport Draghi indique en creux, c’est qu’il n’est pas possible de compter sur la main invisible du marché quand autant de mains semblent le manipuler. Cela souligne aussi la fin de l’ère du libre-échange.
Un marché peu commun
Ce n’est pas que les pays membres n'ont aucun contrôle sur le marché ou qu’ils ne font rien. Le rapport indique que les politiques de relance et industrielles des différentes économies de l’UE ont été disparates et n'ont pas eu les effets escomptés. Nous avons déjà couvert plusieurs articles au sujet de cette désunion, qui pèse de plus en plus sur le dynamisme économique de l’UE, notamment parce qu’elle complique les politiques de relance. La France a fait du soutien aux entreprises un axe majeur de sa politique économique, que ce soit via l’aide aux startups ou à l’innovation, sans compter le “quoi qu'il en coûte” et diverses subventions anti-inflation qui ont également bénéficié aux entreprises.
Cependant, à chaque tournant, on s’aperçoit que si les aides sont versées en France, les profits sont réalisés ailleurs, souvent dans d'autres pays de l’UE. En 2017, les Malta Files ont révélé qu’un outil financier lié à l'assurances de crédits proposé par l'entreprise Renault était basé à Malte. Dans la newsletter de septembre, nous avons évoqué comment des entreprises énergétiques comme TotalEnergies peuvent réaliser un chiffre d'affaires considérable en France sans générer de profit. Il y a quelques années, nous avons également couvert l’amende record infligée à Google pour avoir rapatrié ses profits en Irlande. Pour donner un dernier exemple, le soutien aux activités de recherche et développement n’empêche pas Sanofi de délocaliser une partie de son département des ressources humaines en Hongrie.
À chaque fois, la décision est rationnelle et souvent légale, mais ces flux compromettent l'efficacité des politiques industrielles ou de relance des pays membres de l’UE.
Des prix de l’énergie qui pèsent lourd
Un autre grand défi, c’est le prix de l’énergie dans les pays de l’Union. En regardant rapidement les courbes de croissance, on pourrait même penser que c’est l’éléphant dans la pièce. Au-delà de leurs sourires éclatants, les Américains bénéficient d’un avantage considérable : les États-Unis sont le plus grand producteurs d'énergie fossile au monde.
La différence de prix des énergies est conséquentes entre l'UE et les USA et peut atteindre 158 % pour l’électricité et 345 % pour le gaz naturel, un écart qui aide à comprendre pourquoi l’UE n’est pas aussi compétitive. Le rapport souligne également l’importance des taxes sur l’énergie, qui accentuent cette différence.

L’UE peut difficilement devenir un pays pétrolier ; l’option qui reste est de transformer nos économies, notre production d’énergie et de chercher à améliorer l'efficacité énergétique. Clairement, l’UE a une avance sur ce point, étant le bloc avec la production la plus efficace sur le plan énergétique. Dans les articles de la série 2050, c’est presque la conclusion de chaque épisode : les pays membres de l’UE doivent agir différemment. Pour l’UE, l'action écologiste n'est pas juste une manière de bien agir, c'est une nécessitée économique. Le rapport de Mario Draghi renforce ce point, même s'il se limite aux questions de décarbonation sans traités d'autre problématique environmentales.
Une démographie qui n'aide pas
L’autre grand défi pour le développement européen, c’est la démographie : la plupart des pays membres vieillissent. L’Italie et l’Allemagne sont déjà à un stade avancé, mais tous les pays sont concernés, avec plus de 19 % de leur population âgée de plus de 65 ans. Nous avons déjà largement couvert ce sujet, que ce soit en évoquant les retraites, l’aide à domicile, ou la difficulté de mettre en place des politiques natalistes efficaces.
La solution la plus évidente est l’immigration, mais ce n'est pas l'idée la plus populaire du moment. Le rapport Draghi ne passe pas beaucoup de temps sur les solutions, mais évoque par contre l’importance de former et de veiller à ce que les employés de l’union soient mieux formés et plus productifs.
Une problématique non considérée dans le rapport c'est que la productivité des secteurs de l'aides aux personnes n'est pas élevé. En gros, tandis qu’une partie des Américains travaille sur des plateformes pétrolières, soulevant une tonne cumulée dans la journée, des Européens lèvent la même charge dans des maisons de retraite. La productivité n’est pas et ne sera pas la même ; pourtant, il faut bien que quelqu’un s’y colle. À mon sens, le rapport Draghi est un peu léger sur l'impact du vieillissement et sur la difficulté d'augmenter la productivité dans des secteurs qui peuvent difficielement bénéficier des innovations technologiques qu'il appel de ses voeux.
Les vulnérabilités géopolitiques
Enfin, le dernier grand défi c'est la vulnérabilité des approvisionnements des pays de l’UE sur une liste de matériaux critiques. Ces vulnérabilités sont réelles et ont été utilisée par le passé, comme en témoigne la menace de pénurie d'approvisionnement en gaz naturel par les Russes pendant l’hiver 2023. C'est aussi un moyen de pression pour dresser les membres de l'union entre eux. Sans compter que la vulnérabilité des approvisionnements s’applique même aux domaines militaires. Les chiffres évoqués dans le rapport sont très marquants : 78 % des armements achetés par les États de l’Union proviennent de l’extérieur, beaucoup des États-Unis.
Le frein de la désunion
La solution, celle que l'on peut lire entre les lignes c'est celle d'une Union Européenne Fédérale, c’est cette question qui est posée tout au long de ce rapport sans être clairement écrite. Toutes les solutions proposer visent à rapprocher l'Union Européenne d'un organisation fédérale, qui dépasse le fonctionnement avec "en communauté" qui donne à tous les États membres un pouvoir de blocage.
En lisant le rapport, on devine que pour Draghi, c'est cette Europe fédérale qui serait la bonne échelle pour répondre aux défis d'aujourd'hui et de demain. Une conviction qui est loin d'être partagée par tous les Européens, compte tenu de la montée des partis nationalistes dans de nombreux pays de l'Union.
Reste à savoir quelle organisation économique et politique permet de défendre vos intérêts. Est-ce faire partie d'une organisation économique de plusieurs centaines de millions d'individus ou revenir aux États-nations composés de dizaines de millions de personnes ? Cette question est éminemment politique. Si l'UE connais des difficulté aujourd'hui, la Chine et les États-Unis traversent également des crises politiques majeures qui pourraient remettre en question leur puissance économique et politique. Il n'est pas écrit que l'organisation politique dominante du 21ᵉ siècle soit celle d'un état composé de plusieurs centaines de milliers d'habitants.
Mais pour l'UE la position d'entre-deux devient de moins en moins tenable, et chaque crise, chaque monté des tensions internationales menace l'existence de ce subtil équilibre de cette union désunie.