Les YouTubeurs, futurs employeurs préférés des journalistes ?

De plus en plus de YouTubeur·euses font appel à des journalistes pour les aider dans la création de contenus. Une opportunité souvent intéressante face à des médias traditionnels en crise, mais qui soulève aussi son lot de questions.


Le YouTubeur Squeezie est connu principalement pour ses vidéos très produites, bourrées de surprises et d'invité·es prestigieux·euses. Mais ses abonné·es adorent également ses formats face caméra, où le jeune homme de 28 ans narre des histoires souvent effrayantes, parfois étonnantes. Récemment, il a ainsi parlé d'Alain Jollois, un mythomane qui a longtemps essayé de faire croire qu'il était un espion britannique. Un récit fascinant, qui a captivé son audience et récolté plus de cinq millions de vues.

Ce que Squeezie n'a pas expliqué néanmoins, c'est que sa vidéo a été écrite en coulisse par une journaliste, Justine Reix, également Cheffe vidéos chez Slate.fr.



Depuis l'explosion en popularité des formats récits et interviews, de plus en plus de créateur·rices de contenus font appel à des journalistes pour les aider à la préparation et l'écriture de leurs formats. Certain·es y voient du potentiel pour le futur du journalisme. D'autres les prémices d'un challenge déontologique et administratif.

L'auteur, figure de l'ombre de longue date

Pour les YouTubeur·euses vulgarisateur·rices, avoir des auteur·rices et co-auteur·rices est loin d'être un phénomène nouveau. Karim Debbache écrivait déjà pour des émissions très populaires comme "Joueur du Grenier" et "3615 Usul" au début des années 2010. Nota Bene a également très vite faire appel à des historiens qualifiés pour écrire, co-écrire ou relire ses scripts de vidéo.

Et puis il y a eu l'explosion des nouveaux médias, incarnés par des influenceur·euses-journalistes, que certains ont décidé d'appeler un peu hasardeusement "jinfluenceur·euses" ou "néo-journalistes". Avec en tête, bien sûr, Hugo Décrypte, qui emploie une dizaine de journalistes titulaires de la carte de presse. Gaspard G. ou Simon Puech, qui embauchent en CDI ou en piges pour leurs productions après de longues années en solo. Ou même Jean Massiet, streameur politique, accompagné par des journalistes et producteurs issus des médias traditionnels et internet pour son émission Backseat (dans laquelle je suis chroniqueur, NDLR). Même Popcorn, émission animée par Domingo, a également fait appel très tôt aux services de Florent Derue, alors jeune diplômé d'une licence en journalisme deux ans plus tôt.

Mais c'est très récemment que l'on a vu émerger des plumes journalistiques au sein de chaînes YouTube plus mainstream, voire très éloignés en apparence d'une ligne éditoriale d'information. Avec en tête Lena Situations.

Apprendre à interviewer, savoir raconter

En lançant son podcast en octobre 2022 chez Spotify, Lena Situations a dû apprendre un nouvel exercice : l'interview. Jusqu'alors, la caméra, et le micro, étaient essentiellement tournés vers elle. Mais avec Canapé Six Places, elle a dû apprendre à gérer des discussions avec des invité·es toujours plus prestigieux·euses. Et pour y arriver, elle a fait appel en coulisses à des journalistes, pour préparer des fiches, des questions et l'aider à mener l'interview. Malgré plusieurs polémiques sur la légitimité ou non de Lena à enfiler la casquette de journaliste, Canapé Six Places a trouvé est devenu un rendez-vous incontournable dans le circuit promotionnel de nombreux·euses artistes et s'est hissé au sommet des podcasts les plus écoutés sur Spotify.



Son compagnon, le vidéaste Seb, a lui aussi dû apprendre à s'entourer lorsqu'il a décidé de délaisser les sketchs pour les "histoires", genre désormais très populaire sur YouTube. Depuis son documentaire en Papouasie, le jeune homme a en effet décidé de raconter des histoires vraies, souvent déjà relayées par des médias plus traditionnels, mais en y insufflant du storytelling, du suspens, du rebondissement, des anecdotes, pour capter et retenir l'attention de son audience.

"Beaucoup des choses dont parlent Seb ou Sofyan existent déjà ailleurs, reconnaît Thomas Graindorge, journaliste et ancien auteur pour Sofyan. Mais leur audience s'y intéresse plus car ce sont eux qui incarnent. C'est une alternative pour certains internautes, mais peut être pas encore un concurrent effectif et à long terme aux médias plus classiques." Dans une récente étude du Reuters Institute, on apprenait que 55% des internautes se tournent vers les influenceurs pour s'informer, contre un tiers vers les médias traditionnels.

Face à cette demande accrue du public, ce format "Histoire vraies", plus long, a désormais trouvé sa place dans la "méta" YouTube. Sofyan a retracé l'épopée des Simpsons ou de Marvel. Squeezie oscille entre histoires d'horreurs et récits bien réels. Bien écrites, bien illustrées et bien incarnées, ces vidéos peuvent cumuler des millions de vues en quelques jours à peine.

Et pour bien raconter, informer, il faut un savoir-faire, des compétences à la fois en recherche, en écriture et en vulgarisation. Il était donc naturel pour les vidéastes de démarcher directement des journalistes.

Pour autant, il existe d'autres raisons, plus pragmatiques, pour comprendre ce point de rencontre étonnant entre YouTubeur·euses et journalistes.


L'indispensable source

La première est sans surprise économique : plus leur visibilité grandit, et plus les créateurs·rices de contenus manquent de temps. Inondés de mails et de sollicitations sur tous les réseaux, iels ont dû apprendre à déléguer des tâches qu'iels assuraient jusque-là seul·es, et souvent de façon amateure.

Des moyens indispensables dans un secteur où l'ambition des vidéos, et les attentes du public, explosent. Pour Seb ou Squeezie, finies les vidéos tournées en quelques heures en rentrant des cours. Désormais, il faut un rétro-planning, une équipe de production, des monteur·euses, des agents commerciaux pour trouver les financements, et parfois donc des auteur·rices.



Les journalistes leur permettent de déléguer l'écriture pour se concentrer sur l'incarnation. Mais iels sont aussi gage de qualité dans un domaine bien particulier : les sources. Par le passé, Squeezie s'est par exemple fait épingler pour une vidéo sur l'origine des pyramides, où ses propos frôlait dangereusement avec des théories complotistes ou totalement farfelues. Charlie Danger, elle-même vidéaste, s'était fendue d'une réponse sourcée et le YouTubeur avait retiré la vidéo et présenté ses excuses. Seb aussi s'est fait avoir par de fausses informations en ligne. Face à certains messages sur des réseaux comme X (ex-Twitter), on a vu plusieurs vidéastes rajouter des liens dans la description de leurs vidéos. Squeezie et Seb le font désormais systématiquement. Après avoir été assez opaque sur le sujet, Sofyan met désormais en place des Google Doc regroupant l'entièreté des sources de ses vidéos. Et quand certains tweets se sont montrés critiques ou quelque peu moqueurs à l'encontre de l'absence de relais de certaines vidéos existantes, ou de certains angles morts dans les vidéos quotidiennes de Seb en décembre 2023, son équipe a rajouté des liens en description. "Ils ont fait attention pour être hyper minutieux à partir de là, pour éviter des erreurs factuelles", se souvient Etienne*, un ancien collaborateur, qui rappelle que ces ajustements ont eu lieu en pleine polémique autour de TheGreatReview, alors critiqué pour ne pas avoir cité ses sources sur sa chaîne.

Contactées pour cet article, les équipes de Seb et de Sofyan n'ont pas donné suite à mes demandes d'interview.

"Je trouve ça vraiment super de voir des vidéastes se remettre en question et faire des efforts pour proposer du contenu de qualité", note Thibaut*, journaliste et collaborateur de plusieurs YouTubeur·euses.




La description d'une vidéo de Seb, à quelques jours d'intervalle après sa mise en ligne le 2 décembre 2023.

Un cadre de travail parfois plus sain que dans certains médias

Le journaliste salue par ailleurs la qualité du cadre de travail avec plusieurs vidéastes. "Etant des personnalités publiques, iels savent qu'iels sont scruté·es, estime Thibaut*. Je me souviens d'un vidéaste qui faisait très attention aux horaires, par exemple. Et tu vois la différence avec des médias traditionnels, c'est jamais la joie."

Antistar, ancien journaliste de jeuxvideo.com, a commencé à collaborer avec Conkerax pour écrire des histoires liées au jeu vidéo. "Il cherchait quelqu'un capable de lui écrire des scripts sur l'histoire de certaines consoles. En tant que journaliste, on sait écrire de longues histoires. Mais ce qui est intéressant avec ce format YouTube, c'est qu'on endosse un peu le rôle d'un parolier pour un chanteur, c'est une collaboration vraiment enrichissante pour moi. Je prends beaucoup de plaisir en retrouvant le temps d'écrire, de fouiller des sujets. Surtout que faire long, sur YouTube, c'est pas un problème."



"Travailler avec des influenceur·euses, c'est pas facile, ce sont des gens très occupés, estime pour sa part Marie*, ancienne collaboratrice d'une influenceuse. J'avais du mal à avoir du temps pour l'aider dans sa préparation, qu'on devait faire parfois quelques heures à peine avant un enregistrement. Ce n'est pas sa faute, elle avait un emploi du temps très chargé, mais c'était difficile de créer du lien, et surtout qu'on devait de notre côté se rendre disponible très vite."

D'autres journalistes, s'iels soulignent des timing parfois très serrés, parlent d'un cadre de travail assez fluide, avec un processus assez structuré : le choix d'une histoire, la recherche et la validation du corpus de source, la structuration d'un plan, et la rédaction du texte. Chaque étape étant soumise à des validations et des modifications de la part du ou de la YouTubeur·euse, notamment pour y insuffler son ton et son vocabulaire oral.

"Côté humain et gestion des équipes, c'est vraiment trop cool, estime de son côté Laura*, ancienne collaboratrice chez Hugo Décrypte. Les équipes sont jeunes, il y a aucune pression et je me suis sentie vraiment bien pendant mon temps là-bas." Point très positif également pour la journaliste au sein du premier média jeunes : proposer elle-même ses prix. "J'ai pu imposer mes tarifs et ça n'a pas été négocié. Ça m'a vraiment aidé."

Un revirement complet vis-à-vis des médias traditionnels qui, pour l'immense majorité, ont leur propre grille de tarifs, non-négociables et souvent très bas.  

Un statut d'auto-entrepreneur qui pose question

Pour autant, les tarifs pratiqués par certain·es YouTubeur·euses très populaires demeurent encore assez bas. Clément*, journaliste, a ainsi grincé des dents en discutant avec l'équipe de Sofyan. "On m'a dit qu'il y avait un budget allant de 800 à 1000€, pour un texte de 7500 mots, ce qui est vraiment peu. Il a compris que ça me faisait chier, et je n'ai jamais eu de nouvelle."  "C'est difficile, quand tu es journaliste, de savoir quel tarif demander, ajoute Thibaut*. Moi, avec les vidéastes, j'ai augmenté mes tarifs, et notamment avec un YouTubeur bien implanté, j'ai demandé environ 250 euros nets la journée, donc environ 1000-1300 euros nets la vidéo. Ce qui est énorme en comparaison avec les médias traditionnels. Sauf que quelqu'un du milieu m'a dit, au vu des budgets de certains, que c'était très mal payé. C'est un grain de sable."

La question de la rémunération se pose d'autant plus lorsqu'un partenaire commercial sponsorise le ou la YouTubeur·euse. Le budget, plus important, n'entraîne pourtant pas de revalorisation de la rémunération. Des pratiques que l'on retrouve également chez les monteur·euses. Mais pour les journalistes, tenu·es de maintenir leur indépendance vis-à-vis des annonceurs, les vidéos sponsorisées peuvent en plus devenir un challenge éthique et déontologique. "Concernant les contenus sponso, c'est vrai qu'on pourrait remettre en question le côté journalistique, car les marques sont directement associées à son image, concède Laura*. Mais si on prend un peu de recul, la télévision a le même modèle, avec moins d'incarnation. C'est un peu la limite entre pub, télé, et influence."

A cela s'ajoute un autre obstacle : le statut d'auto-entrepreneur·euse. "Le collaborateur de Sofyan m'a dit qu'il ne faisait que des factures pour auto-entrepreneurs, avec en plus cession de droits d'auteur, explique Clément*. Je lui ai dit que je suis journaliste, qu'il me semblait qu'ils cherchaient des journalistes, et un journaliste on le paie en fiche de paie. Et on m'a répondu que ce n'était pas possible." Clément* n'est pas le seul à s'être vu proposé ce système de rémunération. C'est le cas de la majorité des personnes interrogées dans le cadre de cet article, certaines ayant même créé leur auto-entreprise pour travailler avec des YouTubeur·euses.

"Le statut d'auto-entrepreneur est la plus grosse des douilles pour les journalistes, estime pour sa part Clara*. Je l'ai déjà eu par le passé, y compris au sein de médias encore jeunes, car ils veulent faire des économies. Mais les entreprises ne paient aucune cotisation sociale, donc ça impacte ta retraite. Si tu dépasses un certain montant, à partir d'un certain âge, ça te revient très cher. Et puis, journaliste, c'est un statut salarié, nécessaire pour demander la carte de presse par exemple. Désormais, quand je collabore avec des vidéastes, pour moi, c'est pigiste ou rien." Il existe en effet une "présomption de salariat pour les journalistes", comme l'a expliqué le SNJ-CGT (dont je suis membre, NDLR) en 2022.

Plusieurs créateur·rices de contenus, en plus des contrats en CDI engagés, proposent désormais d'être payé·e à la pige, en fiche de salaire, comme dans les médias traditionnels.

Certains expliquent également avoir dû signer des clauses de confidentialité, avec interdiction d'évoquer leur collaboration sous toute forme que ce soit.

Et le crédit ?

Le dernier enjeu, plus pernicieux, touche à la visibilité et au crédit des auteur·rices, essentiel pour développer leur réseau de piges et pistes d'emploi. "Conkerax me remercie à plusieurs reprises dans la vidéo, en redirigeant vers mes réseaux, et quand il partage le contenu, il me cite également", se félicite Antistar.

Pour autant, la plupart des YouTubeur·euses, et notamment les plus suivis, peinent encore à créditer leurs co-auteurs. Certains doivent même négocier pour voir leur nom apparaître au moins une fois. "Le crédit n'est pas un souci majeur pour moi, je ne cherche pas à travailler dans ce milieu, note Thomas Graindorge. Mais j'estime que c'est une marque de respect que de citer ses collaborateurs. Cela se ferait dans des médias traditionnels, je ne vois pas pourquoi des YouTubeurs ne le feraient pas."

On commence néanmoins à voir la mention des journalistes dans la description des vidéos chez Seb, ou sur les Google Doc chez Sofyan. Quelque chose d'impensable il y a encore quelques mois..


Extrait d'un Google Doc de Sofyan.

"Il y a parfois des problèmes d'intitulé, ou de connaissance des pratiques dans le monde des médias, confirme Thibaut*. Mais il faut se rappeler qu'il y a une concurrence entre YouTubeur·euses, qu'ils ont peur de se faire "piquer" leur monteur·euse ou leur auteur·rice. Certains·es ne créditent donc pas par crainte de voir leur collaborateur·rice partir ailleurs." Une posture étonnante alors que l'immense majorité de ces travailleur·euses sont freelances et n'ont aucune obligation légale d'exclusivité vis-à-vis de ces employeur·euses 2.0.

"Il faut évidemment faire attention aux méthodes des YouTubeur·euses, mais ce sont des formes de travail vraiment intéressantes pour moi, ajoute Thibaut*, avant de conclure : "Si les journalistes étaient bien payés par les médias, il y en auraient sûrement moins qui seraient tentés par les YouTubeur·euses." "Je veux continuer à travailler dans la presse jeux vidéo classique, estime Antistar. Mais dans l'état actuel des choses, je ne veux plus y retourner pleinement. C'est pour cela que travailler dans la création de contenus m'intéresse."

Face à une économie médiatique qui ne connaît plus que la crise, le temps où les journalistes se bouchaient le nez face aux offres d'emplois chez Hugo Décrypte semble déjà révolu.

*le prénom de ces personnes, et parfois le genre, a été modifié pour garantir leur anonymat

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