Après l’invasion de l’Ukraine en février 2022, des sanctions occidentales ont rapidement été mises en place, ces sanctions ont été accompagnées de prévisions d’un effondrement économique rapide de la Russie. Des chocs significatifs ont effectivement eu lieu, la chute du rouble en 2022 le montre, mais depuis deux ans, les indicateurs montrent une société qui continue de croître et de consommer.
« Une station-service qui produit des tanks »
-Elina Rybakova-
Économiste spécialiste de la russie
C’est de cette manière qu’Elina Rybakova, économiste au Peterson Institute for International Economics, décrit le modèle économique russe. Malgré les sanctions, l’énergie fossile extraite du sous-sol russe est vendue à prix réduit mais en grande quantité. Le travail du Center for Research on Clean Air montre les flux de pétrole vers la Chine, l’Inde et la Turquie, tandis que le gaz naturel est encore acheté par l’Europe, ça c’est pour la partie station service.
Concernant la production de tanks, la Banque centrale de Finlande rapporte que le budget de la défense russe a triplé par rapport à 2021, atteignant 120 milliards de dollars. Cet argent finance la production de chars, de missiles et l’achat de tous les outils de guerre. L’industrie d’armement nécessite une main-d’œuvre importante et les milliards qui y sont alloués lui permettent d’offrir des salaires supérieurs à tous les autres secteurs industriels.
Les milliards étaient autrefois largement accaparés par les oligarques ou mis en réserve par le gouvernement, désormais ils sont plus largement distribués à la population. Notamment à travers les salaires élevés des ouvriers de l’armement ou via des politiques d’augmentations des pensions visant à renforcer l’adhésion populaire. Ces milliards servent également à payer les salaires et aux primes versées aux plus de 2 millions de militaires. Le journal Le Monde rapporte que les primes d’inscription des soldats peuvent atteindre des dizaines de milliers d’euros, mais ce sont les compensations en cas de décès des soldats qui illustrent de manière marquante le cynisme économique de cette guerre. La mort d’un fils ou d’un mari sur le front ukrainien est compensée par un versement qui peut dépasser la centaine de milliers d’euros. Dans les régions les plus pauvres de Russie, c’est un montant plus élevé que le travail d’une vie. Pour le dire de manière crue, la mort d’un fils est un gain économique inégalable pour de nombreuses familles. Le média Meduza commente la diffusion en 2022 d’un segment sur la télévision russe où une famille avait acheté une voiture à la mémoire de leur fils décédé avec l’argent de sa mort.
Ces milliards d’euros injectés dans l’économie créent une réelle croissance économique, notamment en stimulant la consommation intérieure. Les salariés de l’industrie militaire ont des revenus plus élevés qu’avant la guerre, tout comme les soldats et leurs familles. Cette politique de distribution d’argent par l’État pour stimuler l’économie ressemble à du keynésianisme. Un concept économique qui veut que l’intervention de l’État, notamment via l’augmentation des dépenses publiques, peut stimuler la croissance et entraîner un cycle vertueux permettant notamment de financer l’augmentation de ces mêmes dépenses publiques. La situation en Russie illustre la puissance de cette idée, mais en révèle aussi la limite ; toutes les croissances ne se valent pas.
Le modèle économique de la « station-service qui produit des tanks » permet une création de valeur mais celle-ci ne dure que tant que le conflit perdure. A la minute où une paix sera établie, les tanks, les usines militaires, les tranchées, les stocks de mines et la formation des millions de soldats perdront une grande partie de leur valeur.
Alors l’économie russe peut encore surprendre et déjouer les pronostics, les économistes spécialistes du sujet comme les membres du Carnegie Russia Eurasia Center ne pointent pas un effondrement de l’économie russe dans les mois à venir. C’est l’avantage de posséder des réserves importantes de ressources que toutes les économies du globe s’arrachent. Mais si les milliards peuvent éviter ou retarder l’effondrement économique, le prix à payer de ce keynésianisme de la mort, en plus de cette fuite en avant économique, c’est un effondrement démographique. Avec une population de 146 millions de personnes mais déjà vieillissante, avec la fuite d’un million de jeunes hommes pour échapper à la conscription et plus de 600 000 victimes sur le front ukrainien, ce keynésianisme de la mort risque de manquer de Russe.
Pour aller plus loin –
Édition cyclope 2024 – dispo dans votre bibliothèque universitaire la plus proche ! (sinon c’est très cher)
How Tyrants Fall, Marcel Dirsus
https://meduza.io/en/feature/2022/07/18/their-first-trip-will-be-to-the-cemetery
Carnegie Russia Eurasia Center What the 2025 Budget Says About the Russian Economy? | Gabue…