L’inflation peut-elle décarboner la planète ?

Le prix de la farine, de l’acier, du lithium… Les prix comme les températures explosent.

Certains ont plus d’importance que d’autres, ils sont au centre de notre économie et posent des questions fondamentales.

La hausse du prix des énergies, peut-elle avoir un impact positif sur la transition énergétique ?

Pour essayer de répondre au mieux à cette question, j’ai demandé l’aide de Léa Bello journaliste au journal Le Monde :

Léa — J’ai travaillé sur la dépendance au gaz russe et en travaillant là-dessus, c’est effectivement une question que je me suis posée, étant donné qu’il faut se passer du gaz russe, est-ce que c’est plutôt une bonne chose parce que ça va nous aider à faire la transition ou non ?

La première chose à voir, c’est d’abord de faire un panorama très rapide de l’énergie utilisée dans l’Union européenne.

Dans les énergies fossiles il y a 35 % pétrole, 24 % gaz fossile et 12 % de charbon. Le non-fossile comprend 17 % de renouvelable et 13 % de nucléaire.

Ce graphique, est important parce que l’objectif pour réduire l’émission de gaz à effet de serre demande de passer de 71 % à quasiment 0 % et ça en 30 ans.

S’il y a des différences très importantes dans les mix énergétiques au sein de l’Union européenne, aucun pays n’est même proche des objectifs. Ce qui pose deux problèmes. Le premier, c’est que la terre se réchauffe, le deuxième nos économies sont et restent dépendantes du prix de ces ressources fossiles. Quand leurs prix explosent, les conséquences sont évidentes.

Révolution industrielle, l’addiction fossile ?

Cette dépendance à une histoire, avant la révolution industrielle, le territoire français comme tous les autres brûle principalement du bois pour ses besoins énergétiques. La plupart des forêts françaises y passent. Dans les années 1800 et 1900, c’est le charbon qui devient la source d’énergie principale.

La chanson du charbon.

Le pétrole arrive après la deuxième guerre mondiale surtout dans le transport et l’industrie. Le nucléaire se développe lui dans les années 60 à 80 pour produire de l’électricité.

Le sujet au centre des débats aujourd’hui, c’est celui du gaz naturel, ou plutôt du gaz fossil.

Léa— Historiquement, on a des champs gaziers, que l’on a commencé à exploiter juste pour le gaz, parce que souvent, on a découvert le gaz avec le pétrole. Et après, on a commencé à s’intéresser à ce gaz-là pour en faire des produits, par exemple des fertilisants, dans l’industrie chimique, d’abord, on l’a utilisé comme ça. Et puis on s’est aperçu que c’est une très bonne source d’énergie. Et puis on a commencé à cet effet-là.

Et cette énergie-là, ça a explosé plutôt dans les années 60, le royaume uni, a totalement fini son pic. Et la Norvège ça descend et les Pays-Bas ça descend, mais c’est un peu particulier, en fait, ils ont choisi. Arrêter d’exploiter leur gisement. Et enfin, c’était dangereux au niveau du sol. Donc, du coup comme l’Europe, elle n’a plus de gaz et elle a très peu de pétrole, elle va apporter énormément et ça va passer par des gazoducs. Et donc là, tu vois qu’il y a une polarisation, ça vient soit du nord, mais ce sont des gisements qui sont en train de se tarir, soit ça vient de la Russie, avec un premier gazoduc qui a été mis en place dans les années 60 en pleine guerre froide. Ça a été vu comme un moyen de garantir la paix, ce qui est un peu ironique aujourd’hui.

En plus d’être dépendant aux énergies fossiles, l’Union européenne est dépendante de pays exportateurs d’énergie fossile en dehors de l’union. Un point qui amène à des questions géopolitiques et si l’idée que le commerce peut promouvoir la paix, ça amène nécessairement à des questions difficiles quand la guerre au final arrive.

Léa — La première idée quand on veut se séparer du gaz russe, c’est de l’importer d’ailleurs. C’est un peu compliqué quand on veut le faire venir par gazoduc. On a quelques gazoducs qui viennent d’Algérie, de Libye, d’Azerbaïdjan. Mais ce n’est vraiment pas beaucoup.

L’autre possibilité, c’est d’importer du gaz par bateau. C’est possible parce que le gaz, peut-être liquéfié et transporté dans des navires méthaniers. Ce sont d’énormes bateaux, qui econtiennent du gaz permettent actuellement en France d’importer déjà, à max de gaz depuis les États-Unis. Le problème de ce gaz liquéfié, c’est que son bilan est forcément bien pire que celui du gaz qui amène par gazoduc parce qu’il y a la partie bateau, donc émission de GES pendant son transport.

Le plus gros problème pour importer du gaz par bateau, c’est qu’il faut avoir des terminaux méthaniers, c’est-à-dire des endroits, des ports, ou l’on peut accueillir ce type de bateau, et dans lesquels on va avoir un terminal de gazéification. En essayant de localiser les terminaux méthaniers en UE, je me suis aperçu qu’ il y avait plein de terminaux flottants notamment en Allemagne. La plupart date du mois de juin, avril, mai, tout est vraiment récent, et ces terminaux temporaires, ce sont des bateaux avec une unité de gazéification.

Il est quasi impossible de remplacer la totalité du gaz russe importée et surtout, ça ne se fera pas au même prix. La demande mondiale de gaz est en hausse constante et si la production a elle aussi augmenté au fil des années, ce n’est pas en suivant le même rythme.

D’abord dans un contexte de transition énergétique, les investissements des dernières années pour trouver et exploiter des nouvelles ressources fossiles ont été limités. Des institutions comme la Banque Mondiale n’aide plus à financer ces projets depuis 2019, la pandémie ralentit les économies, fait chuter les cours de l’énergie et à causer la fermeture et l’abandon de projets d’extractions de ressources fossiles.

En 2022, après une reprise économique, au milieu d’un été trop chaud et d’alertes environnementales, c’est cette hausse de prix qui met une pression très directe sur les gouvernements, les entreprises et les foyers européens.

La solution miracle pour produire de l’énergie en limitant au maximum l’impact économique, c’est de se tourner vers une technologie fiable qui a fait ses preuves pendant des décennies. Une technologie utilisée par de plus en plus de pays dans le monde parce qu’elle produit de l’énergie peu chère avec une ressource abondante.

Le retour du Charbon !

Et pourtant l’image que l’on en a, c’est celle de film d’archive. D’un passé aussi glorieux qu’épouvantable. Une technologie du siècle.

Mais le charbon, c’est fiable et aujourd’hui il n’y a jamais eu autant de charbon brûlé dans le monde pour produire de l’électricité. Il y à plein de nouveaux projets et c’est une technologie tellement moderne que l’Allemagne a mise en opération une nouvelle centrales de production au charbon en 2020 (Datteln) et que la France annonce ré-ouvrire l’usine de Saint-Avold pour l’hiver 2023.

Ce succès moderne s’explique en quelques chiffres.

Un rapport de la Cour des comptes explique qu’en France produire 1 MWh d’électricité au charbon coûtait 20 à 25 €, c’est moins cher que le nucléaire, les énergies renouvelables et le gaz fossile. Si le prix du charbon à lui exploser en 2022, il reste relativement moins cher et permet encore aujourd’hui de produire de l’électricité à faible coût, si on exclut les coûts environnementaux. Ce point explique pourquoi des pays pauvres, mais en forte croissance ont pour projet d’ouvrir des centrales à charbon. Les humains du monde entier semblent préférer devenir des pollueurs-pollués que pauvres et dénués d’énergie.

Pour revenir à la question du début. À court terme, il est évident que la hausse des prix de l’énergie actuelle est un désastre climatique et les solutions d’urgence aux pénuries et aux hausses des prix des énergies fossiles, c’est de se tourner vers des technologies plus émettrices de GES et plus polluantes. Mais ça, c’est à court terme.

Le cycle de l’investissement

Le prix du pétrole varie beaucoup plus que la quantité extraite et le graphique permet de voir des chocs, des périodes où les prix explose c’est le cas en 74, en 79 et entre 2003 et 2008.

En 2006, un document de Total fait le bilan de ce qu’il se passe.

Le prix du pétrole est très élevé, ça se vend bien, il en ont profité pour faire des investissements pour aller chercher du pétrole pour continuer à pouvoir produire du pétrole. Ils ont cherché au Nigeria, aux États-Unis, en Libye (etc.).

Cet engouement, pour investir dans de la production, se fait dans des moments où le prix augmente.

Léa— Même chose aujourd’hui, Total énergie vient d’être choisi par le Qatar pour exploiter le plus gros champ gazier au monde. Et il y a d’ailleurs des publications récemment sur les bombes carbones, tous ces projets, qui sont en cours ou en futur, et qui investissent sur le très long terme sur les énergies fossiles.

Le concept du cycle de l’investissement

Ce concept est important et très visible sur le marché des hydrocarbures. Dans ces marchés, les entreprises du secteur sont incitées à investir au même moment, quand les prix explosent. Tout le monde vous prête de l’argent, les profits sont maximum et les gouvernements autorisent tous les projets. Quelques années plus tard, le fruit de ces investissements paie et la production augmente au point où il y a presque trop de cette ressource en vente, ce qui mécaniquement baisse les prix. À ce moment-là, personne ne veut investir, la production stagne jusqu’au prochain choc. Ce phénomène s’est vu dans le pétrole, en 2015. Les prix avaient tellement baissé qu’ils sont même passé en dessous du prix d’extraction de certaines entreprises. C’est l’explication, un peu rapide, de beaucoup de faillites, comme celle de l’entreprise pétrolière Chesapeake, précurseur dans l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste par fracking, une méthode qui relativement chère.

Ce mécanisme du cycle de l’investissement est très pertinent parce qu’il permet de comprendre un peu ce qui est en train de se passer. Les prix élevés et les risques de pénurie actuelle sont irrésistibles pour les entreprises, en plus de ça, les états et à leurs populations sont plus motivés à oublier leurs engagements climatiques et leurs désirs de transition énergétique quand ils ont du mal à faire le plein.

Les listes de projets carbones.

Léa  —  L’idée que les projets sont de plus en plus rentables ça permet effectivement d’aller plus loin et d’envisager des ressources que l’on n’aurait pas envisager d’habitude. Ça me fait penser aux ressources en eau profonde.
Je ne sais pas si tu sais, mais en France, on a un très très grand domaine maritime ! Dans ce domaine les terres australes et antarctiques et la Polynésie, il se trouve que le canal du Mozambique est un endroit où l’on a découvert assez récemment des hydrocarbures.
Un autre exemple, c’est une ressource qui est dans la mer du Nord, donc au large du Royaume-Uni, il y a huit mois, on avait dit, ça faisait longtemps qu’il y avait du gaz. On avait dit non ce n’est pas rentable et ce n’est pas top écologique.
Donc le projet a été retoqué, et en fait, quelques mois après, quelques guerres en Ukraine entre temps, et une hausse de prix de ouf, d’un coup. C’est rentable pour notre sécurité énergétique ! 

Les projets et donc les investissements dans les énergies fossiles se multiplient et cela va continuer tant que les prix ne chuteront pas.

Il est possible que la production de gaz et de pétrole augmentent alors suffisamment grâce aux investissements actuels, mais pour ça, il faut de longs mois.

Il est aussi possible que la demande diminue. Historiquement, la consommation d’énergie fossile diminue lentement parce qu’elle est la source de dépendance. Il est difficile pour la plupart des Français de changer de mode de vie, d’habitation, de système de chauffage, ou de travail du jour au lendemain.

Mais si les prix de l’énergie sont trop hauts, trop longtemps, cela peut provoquer une crise économique. Dans ce cas, alors ce n’est pas le gouvernement et des mesures d’écologie punitive qui force des changements de modes de vie.

Une crise économique bouleverse les modes de vie d’un coup. Les personnes sans revenu chauffent moins pendant l’hiver, ne vont plus au travail, ne voyagent plus, ne font plus rien en fait et donc consomment moins d’énergie. C’est aussi vrai pour les entreprises qui ferment.

C’est ce qu’il s’est passé en 2008, le choc pétrolier de l’époque a été réglé en quelques semaines par cette immense crise financière globale qui a détruit la demande d’énergie en rendant les gens pauvres.

Ce risque bien réel touche pratiquement tous les pays européens ou non. Parmi les mentions spéciales il y a l’Allemagne, concerné au premier plan. Sa dépendance à l’énergie fossile pour le secteur des transports est très importante, comme en France, mais en plus son industrie tout entière dépend du gaz fossile pour faire tourner ses usines. Avec des prix du gaz élevés, le modèle qui faisait tant rêver se trouve en face d’un mur.

La réponse des gouvernements français

Pour éviter que la crise économique arrive trop vite et en espérant une baisse des prix dans les mois à venir, les gouvernements de différents pays ont pris des mesures. L’objectif, c’est surtout de protéger leur population d’une hausse des prix de l’énergie soudaine et importante.

En France, il y a eu deux mesures qui misent côte à côte pose pas mal de question sur la stratégie de la chose…

Pour l’électricité et le gaz, le gouvernement a mis en place un bouclier tarifaire, c’est une mesure de contrôle des prix qui impacte directement les profits des entreprises concernées, surtout EDF en l’occurrence.

Sur les carburants, la mesure est différente, il s’agit d’une subvention, donc d’utiliser l’argent de l’État pour baisser les prix pour le consommateur. Là, c’est une mesure qui n’impacte pas du tout les profits des entreprises comme Total Énergie par exemple.

D’un côté, une entreprise comme Total, historiquement spécialisée dans l’extraction d’énergie fossile, voit sa production subventionnée. De l’autre une entreprise spécialisée dans la production d’électricité peu émettrice de gaz à effet de serre, EDF, voit ses profits, et donc ses capacités d’investissements diminuer.

L’autre conséquence, c’est que ce genre de politique cherche à maintenir la consommation d’énergie fossile.

Selon le comité professionnel du pétrole, la consommation de pétrole d’avril 2019 et 2022 sont presque identique malgré un prix du baril de pétrole qui a doublé. Donc s’il est évident qu’il est nécessaire de protéger les foyers pour éviter une crise économique, ces mesures coûteuses en elle-même ne favorisent pas une transition énergétique, au contraire.

Surtout quand on considère aussi les conséquences des mesures qui ne sont pas prises. La plus emblématique, c’est le refus du gouvernement français de taxer les profits exceptionnels des entreprises comme Total. Cette mesure est en place en Italie et au royaume unis dans un contexte ou les groupes pétroliers profitent d’une aubaine financière pendant que tous les autres secteurs économiques souffrent.

Cette idée n’est pas nouvelle, la dernière fois que le prix du pétrole à exploser, la question de taxer les profits était déjà là en 2006, posée par la sénatrice Christiane Demontès.Il s’agissait de taxer pour financer des transports en commun. Aujourd’hui, ce sont ces mêmes transports qui nous manquent alors que le gouvernement doit se résoudre à aider des millions d’automobilistes dépendants.

Sans mesure de ce genre, l’argent de l’essence à 2 euros devient les profits de Total Énergie qui sert à exploiter de nouveau projet gazier aux Qatar, aux Mozambique et ailleurs.

Au-delà des questions environnementales, cette dépendance est devenue un non-sens économique. Le constat n’est pas encore partagé par tout le monde, mais le ridicule de la situation devrait quand même finir par nous toucher.

Les ménages français vont être contraints de payer cher pour chauffer des logements mal isolés, pour climatiser des villes en surchauffe et pour parcourir des distances quotidiennes, inutilement longues.

Et ça va continuer d’être le cas, parce que beaucoup de Français sont résistants aux réalités climatiques et aux changements de mode de vie qu’ils impliquent. Mais l’augmentation des coûts de l’énergie pour le transport l’énergie risque de les contraindre.

Ces contraintes risquent d’apparaître beaucoup plus rapidement et plus fortement dans d’autres régions du monde où les gouvernements n’ont pas les ressources financières pour atténuer les chocs qui risquent de causer une pauvreté énergétique et des crises économiques majeurs.

Sources :

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