Les néoclassiques n’existent pas (ou plus)

J’ai vu passer dernièrement, à la fois sur les réseaux et aussi dans des médias traditionnels, des critiques contre la science économique. Bon, outre le fait que les résultats sont remis en cause (c’est sain dans une certaine mesure), ce sont surtout les économistes qui sont remis en cause directement. J’ai pu lire que tous les économistes (sauf les gentils) sont des néoclassiques, c’est-à-dire ultra-libéraux, qui défendent à tout prix le marché et qui veulent que l’État ne touche pas à l’économie.

Pour bien comprendre ce qui ne va pas dans l’affirmation, et surtout pour qu’on arrête d’utiliser le terme néoclassique à outrance, je vais prendre un petit exemple historique.

En économie, pour faciliter la compréhension de l’évolution de la science, on aime bien utiliser l’image des courants de pensée. Un courant de pensée, c’est une sorte de philosophie commune à plusieurs économistes, et à partir de cette philosophie, on en déduit les méthodes qui seront utilisées.

Selon les courants, les résultats apportés à une question identique sont différents — en raison des méthodes d’analyses différentes, et des hypothèses de base qui sont posées.

Par exemple, à la question « Le salaire minimum permet-il de créer des emploi ? », deux approches sont possibles : l’approche par l’offre et l’approche par la demande.

Avec l’approche par l’offre, on considère qu’un salaire est essentiellement un coût : si les salaires sont hauts, une entreprise aura du mal a recruter suffisamment de travailleurs, donc ne produira pas dans des quantités suffisantes pour que son activité soit rentable, et pourra faire faillite (et donc licencier le peu de travailleurs qui sont en activité). Avec cette approche, le salaire minimum (supérieur au prix « naturel » du marché qui existerait sans salaire minimum) est néfaste pour l’emploi sur le long-terme.

L’approche par la demande considère que le salaire est un revenu avant tout : quand on reçoit un salaire, on peut consommer. Donc, si on fixe un salaire minimum (supérieur au prix « naturel » du marché encore une fois), la consommation va augmenter, donc l’entreprise va vendre plus de produits (donc augmenter ses revenus) et va pouvoir recruter grâce aux rentrées d’argent. Avec cette approche, le salaire minimum est bénéfique pour l’emploi.

À une même question, deux approches donnent deux résultats et deux recommandations politiques opposés, sans que l’une ou l’autre ne soit totalement fausse sur le plan théorique.

Les deux approches présentées ont été défendues par deux courants de pensée pendant les années 1930 : les néoclassiques (approche par l’offre) et les keynésiens (approche par la demande).

Résumer l’opposition des deux approches en une opposition entre deux courants de pensée permet de simplifier l’ensemble des points de discorde qui existent entre les deux approches (parce que la question du salaire minimum n’était pas le seul point qui les oppose).

Mais ça ne veut pas dire qu’au sein d’un courant de pensée, tout le monde pense la même chose, emprunte une méthode identique ou donne des recommandations politique similaires. C’est une simplification (sûrement abusive) des débats qui ont lieu.

Pour revenir aux néoclassiques, c’est un courant de pensée qui est né au début des années 1870, autour de trois grands auteurs (Carl Menger, Léon Walras et William S. Jevons) qui vont être en désaccord avec les classiques (grosso modo, les économistes qui étaient là avant eux) et qui vont modifier la théorie.

Étant donné qu’ils s’inspirent de la théorie classique, et qu’ils la modifient, on les a appelé les « néo-classiques » (nouveaux classiques) — même si on utilise beaucoup le terme « marginalistes » pour les désigner mais ça c’est un autre débat.

Après eux, John M. Keynes va faire une critique assez importante de la théorie néoclassique dans les années 1930 et va formuler sa théorie qui se base sur l’approche par la demande (la théorie keynésienne). Mais comme pour les marginalistes avec les classiques, la théorie keynésienne ne s’oppose pas forcément à la totalité de la théorie néoclassique. Et en 1937, John Hicks va faire une synthèse du modèle néoclassique et du modèle keynésien, qu’on appellera…. La synthèse néoclassique (ou néokeynénienne).

Donc on se retrouve dans les années 1930 avec deux théories néoclassiques : celle de Walras, Menger et Jevons (et Alfred Marshall qui y a beaucoup contribué) ; et celle de la synthèse néoclassique. Donc deux courants « néoclassiques » qui donnent des résultats et des recommandations politiques différentes. Déjà, à ce moment là, le terme néoclassique a commencé à perdre du sens. Mais c’est que le début.

Dans les années 1970 et 1980, la théorie issue de la synthèse néoclassique (celle des années 1930) est critiquée parce qu’elle ne permet pas de comprendre pourquoi on a des crises et comment les résoudre. Un courant de pensée voit le jour derrière l’économiste Robert Lucas : les Nouveaux Classiques. Par abus de langage, on appelle les économistes de ce courant les « néoclassiques ». Un troisième courant néoclassique voit le jour, plus d’un siècle après le premier.

Mais la théorie des Nouveaux Classiques n’est pas parfaite, et certains économistes vont créer le courant des Nouveaux Keynésiens, en s’inspirant des travaux des Nouveaux Classiques des années 1980, et de la synthèse néoclassique des années 1930. Et par abus de langage (et aussi parce que les méthodes sont assez proches des Nouveaux Classiques), on les appelle les néoclassiques.

4 courants de pensée relativement différents, pour un même nom : néoclassiques.

C’est pour cette raison que quand on utilise le terme « néoclassique » pour désigner quelque chose, ça ne veut rien dire. Ou plutôt, ça veut dire tellement de choses que ça englobe presque tout.

En plus de tout ça, avec les années et la méfiance du grand public vis-à-vis de la science économique, le terme néoclassique est connoté négativement : ils sont ultra-libéraux, anti-État, pro-marché, ils sont responsables des crises financières et du réchauffement climatique…

Donc si je résume jusque là

1- un courant de pensée, c’est une simplification abusive des débats qui ont lieu au sein de la pensée scientifique. Au sein d’un même courant, les économistes ont des points de vue différents, et des conclusions différentes. Dire de tous les économistes d’une école de pensée qu’ils sont ultra-libéraux ou anti-État, c’est déjà un peu abusé.

2- il existe au moins 4 courants qui sont désignés par le terme néoclassique (je vous ai épargné d’autres écoles de pensée qui sont assimilés aux néoclassiques), alors qu’ils sont totalement différents. Donc dire des néoclassiques qu’ils sont ultra-libéraux ou anti-État, c’est encore plus abusé.

Qu’est-ce qu’on en retire ?

Si vous voulez parler des néoclassiques, précisez de qui vous parlez. Et partez du principe que, de base, les néoclassiques sont les économistes qui ont exercé entre 1870 et 1930 (grosso modo).

Si vous voulez parler des économistes de la synthèse néoclassique, parlez des néo-keynésiens (ça évite de confondre).

Si vous voulez parler des économistes du courant Nouveau Classique (ou Nouveau Keynésien), dites « les nouveaux classiques » (ou « nouveaux keynésiens »). Alors, oui c’est moche, mais c’est précis.

Et surtout, pensez bien qu’attribuer des idées à un courant de pensée hétérogène, c’est souvent faire des généralités qui deviennent ensuite des fausses vérités avec le temps.

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