Le Salvador et le Bitcoin : l’expérience de l’échec.

En septembre 2021, Le Salvador a été le premier pays au monde a accepter le Bitcoin comme monnaie légale. Après des années de discussion sur le potentiel théorique des crypto-monnaies en tant que moyen de paiement, on a aujourd’hui une expérience naturelle qui permet d’évaluer concrètement le potentiel du Bitcoin. Cet événement a été étudié par 3 économistes (F. Alvarez, D. Argente et D. Van Patten) qui ont publié leurs résultats en 2022, et ces résultats sont très intéressants pour parler du potentiel du Bitcoin comme monnaie. Ce sont ces résultats que je vais résumer ici.

Le contexte

Le Salvador est un pays en développement d’Amérique Centrale qui a, par définition, une économie assez fragile. Quand un pays a une économie fragile, c’est difficile d’attirer des capitaux étrangers parce que les investisseurs (les grandes banques, les fonds d’investissements…) ne sont pas sûres d’avoir un retour sur investissement intéressant : la monnaie peut perdre sa valeur rapidement, le gouvernement peut être déstabilisé, etc… C’est pour cette raison qu’en général, et c’est le cas pour le Salvador, les pays en développement adoptent une autre monnaie, le dollar dans la plupart des cas, pour remplacer la monnaie locale fragile.

Entre août et septembre 2021, le Salvador a rajouté une nouvelle monnaie légale (sans retirer le dollar) : le Bitcoin, un actif totalement numérique et décentralisé qui a pour avantage principal d’être sécurisé. C’est une première dans l’histoire, et le FMI (Fonds Monétaire International) était moyennement chaud : le Bitcoin est très volatile (sa valeur varie beaucoup sur des courtes périodes de temps) et on n’arrive pas concrètement à comprendre sa capitalisation.

Prix du Bitcoin

Source : Alvarez & al. (2022)

Le trait noir représente la date à laquelle le Bitcoin a été accepté comme monnaie légale. Le trait rouge représente la date de lancement de l’application « Chivo Wallet »

Pour familiariser les citoyens avec le Bitcoin, le gouvernement du Salvador a créé une application (« Chivo Wallet ») via laquelle les habitants peuvent accéder à leur portefeuille de Bitcoin et de Dollars. Et les habitants étaient d’ailleurs payés pour installer l’application (30$, une somme relativement importante pour les résidents du Salvador), c’est ce qu’on appelle en économie un incentive (un « incitateur » en français ?).

Les résultats

Après plusieurs mois, les économistes ont récolté les données utiles, et ont fait ressortir de nombreux résultats.

Déjà, malgré l’incitation des 30$, seulement 60% de la population a téléchargé l’application. La récompense de 30$ n’était donc pas suffisante pour faire changer les habitudes des citoyens. Quand on leur pose la question, la motivation principale des citoyens était effectivement d’obtenir le bonus de 30$. Ça se voit encore plus quand on regarde sur le plus long-terme : 60% des personnes qui ont installé l’application ne s’en sont servi *que* pour utiliser les 30$, et rien d’autre. À peine 5% des habitants ont utilisé le Bitcoin pour payer leurs impôts.

« Avez-vous utilisé l’application après avoir dépensé les 30$ ? »

« Avez-vous utilisé l’application pour payer vos impôts ? »

Source : Alvarez & al. (2022)

Pourquoi les habitants n’utilisent pas le Bitcoin ?

En grande partie parce que les entreprises n’acceptent pas le Bitcoin comme moyen de paiement : seulement 20% des entreprises acceptent d’être payées en Bitcoin. Ce sont majoritairement les grandes entreprises d’ailleurs qui acceptent le Bitcoin.

Ça s’explique par le fait qu’une entreprise ne veut pas avoir à modifier ses prix souvent. Or, le Bitcoin est trop volatile pour laisser les prix fixes d’une semaine sur l’autre. Et changer les prix a un coût : ce sont les menu costs. Lorsqu’il y a ces coûts supplémentaires, les prix pratiqués sont forcément plus hauts, et si une entreprise vous fait payer un bien plus cher dans une monnaie (en Bitcoin) que dans une autre (le Dollar), vous aurez tout intérêt à utiliser le Dollar.

Les grandes entreprises, elles, ont l’avantage de pratiquer des marges en moyenne plus importantes. Elles peuvent donc adopter le Bitcoin et compenser les menu costs en baissant leurs marges (qui restent sans doute supérieures à celles des petites entreprises). C’est pour ça que ce sont majoritairement ces grosses entreprises qui peuvent se permettre d’accepter le Bitcoin. Au final, la grande majorité des habitudes de paiement n’ont pas été modifiées après l’introduction de l’application.

Malgré des dépenses assez importantes de la part du gouvernement pour faire accepter le Bitcoin (non seulement pour développer l’application, mais aussi pour payer les incentives, ou encore pour installer des Distributeurs automatiques partout dans le pays qui permettaient de transférer du cash sur l’application pour potentiellement l’échanger en Bitcoin), c’est difficile de faire changer les habitudes de consommation et de paiement.

Le dollar reste plus pratique et la confiance accordée est beaucoup plus grande que dans le Bitcoin, à la fois par les citoyens mais aussi par les entreprises.

Même s’ils sont relativement peu nombreux, le profil des personnes qui ont accepté le Bitcoin facilement, et qui utilisent l’application Chivo le plus fortement, ont un profil assez similaire (qu’on retrouve d’ailleurs dans d’autres études d’économistes pour d’autres pays) : ce sont des jeunes hommes, éduqués et bancarisés : ils ont déjà les moyens suffisants pour accéder au système bancaire.

Conclusion

Malgré le potentiel des crypto-monnaies, il est difficile de les considérer théoriquement comme des vraies monnaies : une monnaie est avant tout le produit d’un État. Avec le Salvador, le Bitcoin est devenu (en partie) le produit d’un État, mais ce n’est pas suffisant : déjà, s’il existe une deuxième monnaie, les habitants vont préférer celle dans laquelle ils ont le plus confiance (et en général celle avec laquelle ils ont l’habitude de payer) ; ensuite, le fait que le Bitcoin soit volatile l’empêche d’être adopté par la majorité des entreprises, et surtout par les petites entreprises (en plus grand nombre).

Est-ce que ça veut dire que le Bitcoin ne sera jamais une monnaie ? Ça, personne ne peut y répondre. Peut-être qu’avec le temps, les résidents du Salvador vont utiliser de plus en plus l’application, et se familiariser progressivement avec le Bitcoin. Mais ce n’est qu’une supposition, plein de scénarios différents sont possibles.

Surtout, dans un scénario où le Bitcoin devient populaire dans les moyens de paiement du pays, les entreprises locales vont être très dépendantes de la situation du Bitcoin. Si le Bitcoin s’effondre (ce qui arrive fréquemment vu qu’il est volatile), toutes les entreprises qui sont endettées risquent de faire faillite, et c’est la situation globale du pays qui peut être impactée.

Source :

Alvarez F., Argente D., et D. Van Patten (2022), “Are Cryptocurrencies currencies ? Bitcoin as Legal Tender in El Salvador”, NBER.org

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