Accéder à des toilettes publiques gratuites, propres et sécurisées concerne tout le monde sans exception, mais les femmes plus particulièrement. Elles ont besoin d’y aller plus souvent, y passent plus de temps à chaque fois, ont souvent un budget plus restreint à gérer au quotidien, surtout avec des enfants à charge. Loin d’être un sujet scabreux, c’est un véritable enjeu pour investir aussi librement que les hommes l’espace public.
« Ma vie est régie par ma vessie ». Sophie souffre depuis l’enfance d’une cystite interstitielle, une pathologie rare de la vessie touchant en très grande majorité les femmes (nouvel onglet). « J’ai besoin d’aller plus souvent et plus rapidement aux toilettes que la plupart des gens, sinon ça brûle, c’est douloureux. » Après des années d’errance médicale, sa maladie est diagnostiquée vers ses 25 ans. Aujourd’hui Sophie a 37 ans, vit à Rennes et construit toute sa vie autour de celle-ci. « C’est ma priorité. Je regarde en détail tous les trajets pour vérifier s’il y a des toilettes, je compte ce que je bois avant de partir, je suis souvent en retard car je fais pipi au dernier moment. » Bien que la ville soit équipée de 83 toilettes publiques (nouvel onglet), l’offre reste insuffisante, quand elle n’est pas « dégueulasse ». Une difficulté pour les femmes qui dépendent de toilettes publiques pour se déplacer librement.
Les femmes dans la rue, les toilettes aussi
« L’histoire des villes pourrait se résumer à celle de leurs toilettes, et vice-versa » écrit le sociologue Julien Damon dans son essai Toilettes publiques, Essai sur les commodités urbaines (Presses de Sciences Po, 2023). Durant l’empire romain on fréquente les latrines publiques, « des rangées de banquettes percées d’orifices donnant sur des rigoles latérales » à l’abri des regards extérieurs, sans cloisons à l’intérieur. L’empereur Vespasien reste célèbre pour son impôt sur l’urine imposé aux tanneurs récupérant le contenu d’amphores en argile – les urinoirs de rue d’alors. Ceux installés à partir des années 1830 à Paris sont désignés sous le terme populaire de vespasiennes. C’est le début des toilettes publiques modernes, mais réservées aux hommes, uniquement pour uriner.

« L’espace public était essentiellement masculin. Les femmes étaient sensées rester à la maison, dans la boutique ou l’atelier, et très peu se déplaçaient » explique par téléphone Julien Damon. À cette époque il existe néanmoins quelques « chalets de nécessité » dans les rues. On peut y faire ses besoins assis, chacun·e dans son compartiment à l’abri des regards. Ils sont accessibles aux femmes, invitées à se rendre d’un côté et les hommes de l’autre. Même s’ils ne feront pas date, ce sont les premières toilettes en non-mixité. Au début du XXème siècle des « lavatories » souterraines à Paris sont aussi pensées pour les femmes, mais trop coûteuses pour perdurer. « La préoccupation pour la mixité, c’est-à-dire que les femmes aient accès à des toilettes, date des années 1970 » poursuit Julien Damon, dans la continuité des luttes féministes pour avoir un compte en banque, un emploi, une vie sexuelle et familiale à soi. « Il y a la « révolution Decaux » au début des années 1980 avec la mise en place des premières toilettes à nettoyage automatique qui sont de fait mixtes. » Jean-Claude Decaux pallie au manque de toilettes publiques à Paris en concevant les sanisettes, à l’accès d’abord payant, puis gratuit à partir de 2006.
Payer l’accès aux toilettes serait la garantie d’un service irréprochable, sans risques sensoriels ni physiques, et de pouvoir rémunérer le personnel d’entretien. En réalité, ce choix est exclusivement motivé par la volonté de « repousser les indésirables » tranche Julien Damon : les personnes sans abri, toxicomanes, se livrant à des activités sexuelles tarifées ou non, avec qui le reste de la société ne veut pas se mélanger même quand les vessies pressent. Cette ségrégation écarte aussi les personnes précaires et pauvres pour qui chaque dépense pèse, ou qui n’ont pas de moyen de paiement sur elles. Sophie confirme : « Je dois toujours garder de la monnaie au cas où, et le paiement sans contact est souvent en panne ». Dans les toilettes des trains, réservées aux personnes à bord, l’expérience n’est pas toujours à la hauteur du prix du billet. « Une fois sur trois il n’y a pas de savon » déplore Marie. Elle anticipe toujours de quoi se laver les mains, désinfecter la cuvette et s’essuyer. Sa mère lui a appris jeune à uriner debout pour s’épargner les cuvettes douteuses, méthode qu’elle transmet à sa fille de six ans. « C’est nous les femmes qui trouvons des stratégies pour utiliser les toilettes. »
Files d’attente et pisseurs impatients
« Où que vous soyez, il y a des files d’attentes plus importantes chez les femmes que les hommes » poursuit Julien Damon. « C’est une inégalité qui éclate aux yeux en permanence, de l’opéra aux événements sportifs. » Faire dans un urinoir est bien plus rapide qu’assise aux toilettes, d’autant plus s’il faut changer de protection périodique ou rincer sa cup puis la remettre, et les urinoirs prennent beaucoup moins de place que les cabines individuelles. « Si on veut une véritable égalité de service il faut mettre plus de surface chez les femmes » conclut-il. Même constat pour Amandine Jacquet, formatrice pour les bibliothécaires. « En bibliothèque on fait de l’accueil pour tout le monde », y compris les personnes de passage juste pour utiliser les toilettes, gratuites et réputées pour leur propreté. « Le public des établissements culturels c’est 80% de femmes. Elles ont besoin de faire pipi plus souvent et ça prend plus de temps. On se retrouve avec des locaux égalitaires mais pas équitables en terme de mètres carré dédiés pour les hommes et pour les femmes. C’est une grosse injustice. »
Les toilettes mixtes, avec du savon, un accès PMR, une table à langer et des protections périodiques à disposition, semblent être la solution idéale. « Comment tu fais quand tu es un papa avec une fille, ou une maman avec garçon ? » questionne Julie Auzou, documentariste sonore et autrice de « Pause pipi » (nouvel onglet). « La non-mixité ne se justifie pas. On est tou·tes des êtres humains qui urinons. » « Ça peut faciliter les choses, mais certaines femmes ne se sentent pas à l’aise » nuance Amandine Jacquet. Mixité ou pas, elle interpelle sur les logiques de prédation. « Des collègues bibliothécaires m’ont raconté qu’il y a eu un viol dans leurs toilettes. C’est horrible. Ce qui se passe aux toilettes est le reflet de ce qu’on n’a pas géré ailleurs. Déjà, il faut une hygiène irréprochable, et aller vérifier régulièrement qu’il n’y a pas de problème matériel ou humain. » Aucune porte avec une signalétique indiquant un usage réservé aux femmes n’a le pouvoir de dissuader un agresseur de passer à l’acte. Aux Pays-Bas et en Scandinavie un système d’alarme en cas de violence, de malaise cardiaque ou vagal du à des règles douloureuses est mis en place dans les toilettes des bibliothèques. « C’est un fil qui fait tout le tour de la pièce, à 10 cm du sol » explique Amandine Jacquet. « Ce n’est pas seulement contre la prédation mais pour la sécurité en général. »
Partager des toilettes publiques c’est aussi s’entendre sur la façon de procéder. « Ça demande aux hommes de s’adapter, de prendre conscience qu’ils font à côté debout et qu’ils ne perdront pas leur statut social s’ils font pipi assis » observe Julie Auzou. « Il y a beaucoup de boulot. Des assistantes maternelles me disaient que très vite les petits garçons intègrent qu’ils doivent faire debout. » Maud Le Rest, journaliste spécialisée sur les sujets de santé, note que beaucoup d’hommes rechignent à faire le moindre effort. Jusqu’à sortir leur pénis en pleine rue pour pisser, jour et nuit. « Certains hommes me disent que c’est par manque de toilettes publiques. C’est prendre le problème à l’envers. Les femmes arrivent à se retenir, pourquoi pas eux ? Sinon personne ne se retiendrait. C’est juste parce qu’ils en ont envie, qu’ils se foutent de dégrader l’espace public, que ça pue et de s’exposer la bite à l’air. C’est loin d’être anodin. » Julien Damon rappelle qu’uriner sur la voie publique est sanctionné par l’article R632-1 du Code pénal (nouvel onglet) et peut être requalifié en exhibition sexuelle, « notamment quand les messieurs ne prennent pas beaucoup de précautions ou qu’ils s’amusent. » Certes des femmes urinent aussi dans la rue, mais bien moins souvent et en se cachant. « Pas mal de femmes m’ont dit que la seule fois où ça leur est arrivé elles ont été insultées » confie Maud Le Rest. Sophie a été « matée par un vieux pervers ».
Le trône de la justice sociale
« On ne devrait même pas faire cette action » soupire Me Emmanuel Nguyen. « L’accès à des toilettes est un droit élémentaire. Il faut rétablir la normalité. » Le jeudi 3 septembre, l’avocat annonce aux membres de l’association de consommateurs Indecosa-CGT 35 rassemblés devant la cité judiciaire de Rennes que le juge de la mise en état renvoie leur audience, prévue ce matin-là, au 7 janvier 2027. Depuis le printemps ils alertent et assignent en justice la SNCF afin de réclamer la gratuité des toilettes de la gare de Rennes, dont le contrat avec la société prestataire 2theloo (nouvel onglet) expire à la fin de cette année. Cette dernière facture 1€ l’entrée par personne. « Avec des enfants, vous voyez bien ce que ça donne » pointe Loïc Alliaume, vice-président d’Indecosa-CGT 35. L’association et leur conseil martèlent qu’un accès gratuit à des toilettes régulièrement entretenues n’est pas une question de confort individuel mais de salubrité publique. « Ce n’est pas une question de gauche ou de droite mais d’humanité » glisse Me Nguyen devant l’inertie de beaucoup d’élu·es.


La normalité c’est ce que Julien Damon nomme GPS, « pour gratuité, propreté, sécurité, les trois mots-clés de la gestion publique des toilettes ». Des toilettes qui reçoivent tout le monde pour soulager ses besoins physiologiques, se laver les mains, remplir sa gourde d’eau, jeter ses déchets, en bon état, en conscience des risques d’agression sans stigmatiser les populations marginalisées. « Je paie des impôts, ils devraient aussi servir à payer un bon service de toilettes publiques » souligne Sophie. « Fermer des toilettes à cause de la drogue éloigne le problème sans le résoudre. » Devenue mère d’un petit garçon, elle se demande où sont les toilettes près des aires de jeux pour enfants, où elle peut changer sa couche et rentrer avec la poussette. « J’y pense tous les jours. Je ne sais pas quoi faire : risquer de perdre une poussette à 200€ en la laissant à l’extérieur ou me pisser dessus. »
Reste à espérer une prise en compte significative des pouvoirs publics pour que chaque ville propose une offre réellement suffisante de toilettes publiques accessibles à tout le monde. « Ça commence à bouger, mais ça coûte de l’argent et ce n’est pas simple à mettre en place » commente Julie Auzou. « À Nantes on n’est pas trop mal lotis mais ça reste pas assez. Il existe aussi des listes de bars qui acceptent que tu ailles aux toilettes sans consommer. » Sophie mise aussi sur une meilleure éducation des garçons. « Déjà, j’espère que mon fils n’aura pas une cystite interstitielle comme moi, ni qu’il développe de l’anxiété à cause de ses besoins naturels. Je veux lui apprendre le respect : faire pipi assis de préférence, ne pas faire partout pour impressionner les copains, nettoyer s’il salit, se laver les mains après. » Même avis de la part de Julien Damon. « Je suis partisan de deux choses : faire pipi assis pour les garçons, et que les petits enfants nettoient collectivement les toilettes à l’école, comme au Japon. Ça ne se fait pas du jour au lendemain, mais c’est une éducation à la propreté et au respect de l’autre. Ça participe aussi à développer un autre regard sur les métiers de service, sans cette hiérarchie qui fait que les métiers de nettoyage sont considérés comme les plus impurs. Ce ne sont pas des solutions miracle mais ces deux pistes peuvent avoir un impact très valable sur le long terme. »
