NOTE DE LA RÉDACTION
Le 16 octobre, Ricardo Parreira nous remettait ce texte. Le lendemain, il subissait à son tour la violence qu’il y décrit : alors qu’il couvrait la mobilisation lycéenne à Montpellier, il a été blessé à la cuisse par un tir de LBD.
La rédaction lui exprime toute sa solidarité et condamne fermement les violences policières contre les journalistes comme contre l’ensemble des citoyen·nes.
À la fin du mois de septembre 2026, d’abord dans l’outre-mer, puis dans l’Hexagone, des lycéen·nes manifestent et organisent des blocages de leurs établissements afin de dénoncer leurs conditions d’études déplorables et de réclamer davantage de moyens pour l’Éducation nationale. Face à ces jeunes lycéen·nes, la police « aux ordres » déploie une violence inouïe, avec un usage totalement disproportionné des armes de guerre : gaz lacrymogènes, lanceurs de balles de défense (LBD) et grenades. Les blessé·es graves sont nombreux·ses.
Fin mai, la France subit sa première canicule. Face à la détresse des élèves, contraint·es de suivre leurs cours dans des salles de classe où la température atteint 34 °C, la Macronie, dans une opération de communication, lance son « plan » contre la chaleur. Sur les 190 millions d’euros annoncés, pas un euro ne parvient aux départements d’outre-mer. À Mayotte et en Guyane, les lycéen·nes se mobilisent dès le début du mois de septembre, bien avant les lycéen·nes de Créteil. Leurs revendications sont simples : de meilleures conditions d’étude, des salles de classe adaptées, des toilettes, de l’eau potable et des enseignant·es. Oui, des élèves réclament des profs ! Mais du côté du bloc central comme des figures de la droite dure et de l’extrême droite, le discours dominant s’évertue à réduire ces blocages à de simples prétextes pour “sécher les cours”.
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Beaucoup de Français sont passés dans les mêmes classes, alors il peut être tentant de croire que l’on sait à quoi ressemble un lycée en 2026. C’est bien le problème : certaines classes peuvent avoir vu trois générations d’élèves sans connaître de rénovation majeure.Dans l’Hexagone, le mouvement commence au lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne. Après une mobilisation des enseignant·es dénonçant le manque de personnel, environ 200 élèves décident de bloquer leur établissement pour soutenir leurs professeur·es et réclamer davantage de moyens. À partir du 21 septembre, d’autres lycées rejoignent progressivement la mobilisation. En quelques jours, le mouvement dépasse l’Île-de-France et touche de nombreuses villes comme Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Nice, Nantes, Rennes, Bordeaux, ou encore Tours.
Le 29 septembre, plus de 400 actions sont recensées dans les lycées, selon Amnesty International. Le mouvement s’intensifie : des centaines d’établissements scolaires sont concernés, plus de 800 sont bloqués le 6 octobre. Dès le 30 septembre, la réaction autoritaire du gouvernement ne se fait pas attendre. La France connaît alors des interpellations massives de lycéen·nes d’une ampleur rarement vue. En quelques jours seulement, plus de 6 000 étudiant·es et lycéen·nes subissent des privations de liberté et des violences d’État qui les accompagnent. À titre de comparaison, pendant le mouvement des Gilets jaunes, environ 66 personnes étaient interpellées lors des journées de manifestation, contre plus de 700 par jour dans le cadre de la mobilisation des lycéen·nes. Ces chiffres doivent nous interroger sur la dérive autoritaire et policière qui règne au sein de la Macronie.
Mepris de classe
Paternalisme, racisme, sexisme et mépris de classe : sur les plateaux des chaînes d’information en continu, le cadrage médiatique contribue trop souvent à déformer la réalité des luttes sociales. Éditorialistes et politiques de la droite et de l’extrême droite s’y relaient jour après jour pour dénigrer des lycéen·nes qui se mobilisent, malgré une féroce répression, pour leur droit à étudier dans des conditions dignes.
Pour ces spécialistes de l’opinion, le problème, ce sont les blocages et les poubelles qui brûlent. Le mouvement lycéen est constamment présenté à l’envers, pour une seule raison : rendre invisibles ses revendications et cimenter un rapport de classe. Une lecture de ces rapports sociaux, que Parcoursup illustre parfaitement et que le mouvement lycéen a identifié ces mécanismes avec justesse et précision.

@ACRIMED-2026.
Le refus de Parcoursup, la plateforme utilisée pour l’accès à l’enseignement supérieur, prend tout son sens. Des organisations lycéennes et étudiantes demandent la suppression de cet outil de start-up défaillant, qui pousse les jeunes à étudier là où ils ne le souhaitent pas et qui contribue à renforcer les inégalités sociales déjà existantes dans l’accès aux études supérieures.
Armes de guerre
La police est une institution dont les membres disposent, au contraire de ce que nous pouvons penser, d’un pouvoir discrétionnaire. Ainsi, à leur propre initiative, souvent avec l’aval et la protection de leur hiérarchie, des policiers se permettent d’être sadiques, violents et d’utiliser, parfois sans aucune retenue, des armes de guerre pour infliger un maximum de blessures à la population civile, soi-disant au nom du maintien de l’ordre.
La doctrine du maintien de l’ordre et le peu de cohérence qui subsiste encore en matière de proportionnalité dans l’usage de la force, reste cantonnée au papier. Sur le terrain, la police a recours à des armes qui sont conçues pour blesser, dont la précision, pour le LBD 40, se mesure au centimètre. La légitimation de l’usage des armes par la police va de pair avec les discours violents des syndicats policiers et d’autres acteurs qui prônent l’escalade de la violence. Mais le consentement à la violence au sein des forces de l’ordre se forge et se cultive dès les écoles de police, où les citoyens qui manifestent sont présentés comme des « ennemis de la République », des « Black Blocs » ou des « gauchiasses ».
« La perte de compétence de la police française, qui ne sait plus gérer les foules sans arme à feu sublétale. Au contraire de toutes les démocraties approfondies, ces armes à feu n’ont rien d’indispensable. »
Sébastien Rocher, chercheur CNRS et spécialiste du maintien de l’ordre.
Agressions sexuelles et sexistes, violences verbales racistes et homophobes : la police ne se prive de rien pour opprimer et réprimer les jeunes lycéen·nes. À cela s’ajoute l’usage massif des armes dites « non létales » ou à « usage intermédiaire », selon le vocabulaire du Ministère de l’intérieur, dont la police a multiplié l’utilisation ces dernières années. Le but ? Ces dix dernières années, la doctrine du maintien de l’ordre s’est focalisée sur une seule logique, qui d’ailleurs n’est pas exclusive la France : mutiler des centaines de personnes pour restreindre la liberté de millions d’autres. Ces logiques sont étudiées, et les travaux de recherche en attestent avec une précision remarquable : au lieu de privilégier la réponse sociale, le gouvernement adopte une posture de non-dialogue, dans laquelle l’usage de la force devient la seule solution pour maintenir un statu quo fondé sur le refus de négocier avec les différents acteurs et actrices de la société civile.
En 2014, plus de 600 grenades (soit près d’une grenade par militant écolo) ont été tirées lors de l’intervention sur le barrage de Sivens, qui a coûté la vie à Rémi Fraisse. En 2018, plus de 11 000 grenades (8 000 lacrymo et 3 000 explosives) ont été tirées en 8 jours pendant l’évacuation de Notre Dame des Landes.
Paul Rocher, Que fait la police et comment s’en passer ? – La fabrique, 2022.
Dans l’arsenal des armes de police dites « non létales », on trouve plusieurs armes classées en catégorie A2. Il s’agit d’armes ou de matériels de guerre désormais utilisés, avec très peu de retenue, contre des populations civiles. Mais de quel type d’armes de guerre parlons-nous ? De presque toutes celles que le ministre de l’Intérieur s’efforce de désigner haut et fort comme des « armes intermédiaires » et qui composent 90% de l’arsenal utilisé par la gendarmerie et la Police nationale dans le cadre du maintien de l’ordre. Parmi ces armes figurent notamment des grenades lacrymogènes, des grenades assourdissantes ou à effet mixte (lacrymogène et assourdissant), comme la GM2L, la GM2F, la GENL, la GLI-F4, l’ASSD et l’EF-SON. Ces armes provoquent des intoxications, parfois graves et des blessures permanentes, pour ce qui concerne les grenades assourdissantes.
Nombreuses de ces mutilations qui font le tour des réseaux sociaux, sont dues à des grenades, car les policiers, les images et témoignages se multiplient, jettent tout simplement les grenades en cloche (ce qui est expressément interdit) sur des manifestant·es, alors qu’ils sont pleinement conscients de la puissance de frappe de ces armes et de leurs conséquences sur les corps. Pourtant, et c’est le cas d’un lycéen de 15 ans grièvement blessé lors d’une manifestation à Lens, le 5 octobre 2026, lorsqu’une grenade, qui doit être tirée au niveau du sol, mais qui est tirée en l’air, finit par lui arracher une main. Une enquête de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN) a été ouverte afin de déterminer les circonstances précises de l’accident et de vérifier les conditions d’utilisation de cette grenade. Comme pour nombre d’autres cas, les parents de cet enfant mutilé peuvent rêver d’une sanction et encore moins d’une affaire qui finira devant les tribunaux.
De plus, ces grenades de désencerclement et assourdissantes ne sont pas censées exploser à proximité immédiate du corps des manifestants, mais à une distance de sécurité théorique de 10 mètres, afin d’éviter les blessures graves. Une pratique qui n’est pas du tout respectée sur le terrain, voire une consigne qui semble avoir été effacée de la documentation, alors même que les effets de ces grenades sont mesurés à ces distances. Les conséquences sur l’audition peuvent être catastrophiques : le seuil de risque de lésion immédiate pour l’oreille humaine se situe autour de 120 décibels (dB).
À cette histoire de violences et d’armes de guerre s’ajoute l’utilisation massive de grenades CS (lacrymogènes) par les policiers et les gendarmes lors des manifestations. Elles sont tirées à l’aide de différents lanceurs, pouvant atteindre des distances allant jusqu’à 200 mètres : des lanceurs comme le Cougar, des lanceurs multicoups et, depuis 2025, les Cobra. Ces grenades sont loin d’être inoffensives : elles peuvent être toxiques pour l’organisme et entraîner des complications de santé, des difficultés respiratoires, des maux de tête et des troubles de la mémoire, jusqu’à des dérèglements du cycle menstruel rapportés par de nombreuses femmes. D’ailleurs, plusieurs personnes ont été blessées par des tirs tendus de ce type de grenades effectués par des policiers. Les tirs tendus sont illégaux. Pourtant, alors même que la conception de ces lanceurs est prévue pour permettre des tirs orientés vers le haut, certains policiers retournent leur arme afin d’effectuer des tirs tendus.
Rappelons que, dans le droit international, ces agents chimiques sont interdits en tant que méthode de guerre, alors qu’ils sont utilisés pour le maintien de l’ordre et le contrôle des foules en France.
À ces armes de guerre s’ajoutent les Flash-Ball, toujours utilisés par certaines polices municipales, ainsi que les LBD 40, dont les versions sont fabriquées par les entreprises suisse B&T et française Alsetex. Ces armes de guerre et les policiers qui les manient sont responsables de la mutilation de dizaines de personnes, dont de nombreux mineurs. C’est notamment le cas d’un lycéen de 16 ans à Tours, qui a définitivement perdu l’usage de son œil droit après avoir été touché le 30 septembre 2026.
Questionné par Stup Média sur l’acharnement dans l’usage des armes mutilantes contre la société civile, le sociologue et expert des polices nous explique succinctement qu’il existe des déterminations politiques, sociales et économiques derrière cette violence d’État.
Socialement, il s’agit de régénérer le socio-apartheid. C’est un soulèvement, une mobilisation offensive qui naît de la révolte contre la ségrégation socio-raciale. Pour y répondre, l’État français puise en permanence dans des répertoires d’action de type contre-insurrectionnel, appliqués aux quartiers populaires, avec une férocité qui caractérise généralement ces interventions.
Politiquement, il existe une forme de gouvernementalité inscrite dans une longue histoire impérialiste et coloniale, où l’écrasement quotidien des corps dans les quartiers populaires, comme lors de chaque révolte, fait partie du logiciel central de l’État. Lorsque Laurent Nuñez parle de « violences urbaines », il s’inscrit précisément dans cette logique : il applique un régime de violence d’État normalisé dans les quartiers populaires et les périphéries coloniales, puis le réagence face à l’offensivité du mouvement lycéen.
Sébastien Rocher, chercheur CNRS et spécialiste du maintien de l’ordre.
Aujourd’hui, les États tissent des collaborations permanentes avec l’industrie de l’armement, qui propose ces matériels de guerre dans le maintien de l’ordre. Parmi les entreprises concernées figurent le fabricant français Alsetex, le brésilien Condor, l’américain Penn Arms et beaucoup d’autres qui font marché en France. Ces industriels n’ont aucun scrupule à s’appuyer sur le cas français et sur l’utilisation de ces armes contre la population, soit disant dans le « pays des droits de l’Homme », pour légitimer, voire présenter comme « démocratique », l’exportation de leurs matériels de guerre vers d’autres pays, parfois gouvernés par des régimes quasi totalitaires.
C’est ici que cette troisième détermination s’articule parfaitement avec la doctrine du maintien de l’ordre. Pour le sociologue, « les industries militaro-sécuritaires occupent une place centrale dans le capitalisme français. Ces firmes fournissent d’importantes quantités d’armes, notamment des armes dites “sublétales”. Les utiliser, c’est écouler les stocks, en commander de nouveaux, mais aussi les mettre en vitrine et les expérimenter. Cette dynamique constitue donc également un facteur qui pousse à leur utilisation. »
Malgré l’ampleur des violences policières et les blessures engendrées par ces politiques antisociales, le mouvement ne semble pas faiblir. De leur côté, de nombreuses associations, comme SAVE, Flagrant Délit et Amnesty International, parmi bien d’autres, continuent de dénoncer le recours croissant des forces de l’ordre à des armes dites « non létales », dont l’utilisation peut pourtant entraîner des blessures graves et des mutilations. Paul Rocher, spécialiste du maintien de l’ordre et des armes policières, évoque un « choix de doublement briser la jeunesse : une fois par le démantèlement de l’éducation publique, une autre par l’augmentation spectaculaire des moyens alloués à la police, chargée de réprimer la contestation face au manque de moyens dans l’éducation ». Le « choc autoritaire », la loi « Ripost » et la sémantique guerrière qui les accompagne contribuent à banaliser cette logique répressive et semblent entériner un choix politique : celui d’un exécutif qui préfère blesser et mutiler la jeunesse plutôt que de l’écouter.



