sans brassard, ni RIO, sur son casque deux symboles prisés de l’extrême droite…
BILLET DE LA RÉDACTION
Au cours du mois de septembre, un mouvement lycéen d’ampleur se déclenche en France. Le 5 octobre, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, annonçait 215 élèves blessés depuis le début de la mobilisation lycéenne notamment suite à des interventions policières : Une main arrachée, une mâchoire brisée, des yeux mutilés…
Les images des journalistes ont permis aux Français de comprendre les revendications des lycéens et de voir leurs blocus. Des journalistes ont filmé l’incendie d’un lycée à Nantes ou des feux de poubelles, mais certains pointent leurs objectifs sur les actions de la police. Avec près de 6500 arrestations, pour la plupart de mineurs, et des centaines de blessés, l’action policière est inédite et doit être documentée. Il est essentiel de comprendre ce qu’il se passe dans les rues, de voir comment les fonctionnaires de police travaillent et quels sont les moyens mis en œuvre pour maintenir l’ordre.
Le 2 octobre, alors qu’il couvre un blocus lycéen à Montpellier, notre journaliste a été percuté par un policier à moto. L’agent a empêché, avec l’usage de la force, notre journaliste de filmer l’arrestation d’un mineur de 15 ans participant à un mouvement de protestation.
Ces images sont pourtant vitales pour une démocratie qui prend à cœur les valeurs de liberté, d’égalité et de probité de ses agents. C’est un droit pour les journalistes que de filmer ces arrestations qui ont lieu sur la voie publique, mais c’est aussi le devoir de notre profession. Nous devons pouvoir rendre compte de ce qu’il se passe devant un lycée public, dans un espace public, par la force publique.
La violence policière visant notre journaliste n’est pas un cas isolé, y compris à Montpellier. Le 6 octobre, en marge de la manifestation lycéenne, trois autres journalistes disent avoir été pris pour cible par des policiers, selon Le Poing. Aury Bouzar, Samuel Clauzier et Ricardo Parreira racontent avoir reçu des coups de bouclier, de matraque ou de coude alors qu’ils filmaient. À l’échelle nationale, Reporters sans frontières recense au moins douze journalistes agressés lors des dernières mobilisations.
C’est dans ce contexte de dégradation du respect de l’intégrité physique des journalistes que, le 8 octobre, Valentin Levetti a porté plainte contre X pour violences volontaires aggravées (art. 222-13 du Code pénal) par une personne dépositaire de l’autorité publique, avec usage d’une arme, la moto, comme arme par destination (art. 132-75).
Afin de garantir notre sécurité dans l’espace public, nous demandons au procureur de la République d’ouvrir une enquête et d’en confier les investigations à l’IGPN. Nous demandons également à la préfète de l’Hérault de reconsidérer sa position. Le 2 octobre au soir, dans une réponse écrite adressée à l’Ofalp (l’Observatoire Français des Atteintes à la Liberté de la Presse), la préfecture de l’Hérault a rejeté la faute sur notre journaliste, affirmant que « tous les policiers engagés sur le terrain sont porteurs d’un numéro RIO ». Nos images, elles, montrent sans aucune ambiguïté que ce n’est pas le cas.
Rappel des faits
Le 2 octobre, notre journaliste, Valentin Levetti, couvre le blocus du lycée Clemenceau de Montpellier dès 7h du matin
Pendant ce tournage, Valentin a filmé plusieurs interpellations de mineurs par des policiers, parfois en civil et sans aucune identification possible.
Notre journaliste est, lui, parfaitement identifié par un brassard, un casque et un sac floqué “Presse”.
Vers midi, rue Balard, il filme l’interpellation d’un jeune de 15 ans. Un motard en tenue civile, au guidon d’une BMW GS blanche, place d’abord sa moto dans l’axe de sa caméra. Notre journaliste continue de filmer, le motocycliste démarre alors dans sa direction et le percute au tibia, puis recule et reprend sa place.
Le conducteur du véhicule ne porte ni brassard ni numéro RIO, un foulard et une visière sombre masquent son visage. Sur son casque, la tête de mort du « Punisher » et ce qui semble être une croix pattée.


Les policiers présents refusent de communiquer son matricule et laissent le motard quitter les lieux. Sur une vidéo que la rédaction a pu visionner un fonctionnaire se présentant comme le chef de section affirme que « le collègue est identifié ».
Les symboles du casque, décryptés par Ricardo Parreira
Ricardo Parreira, journaliste pour Reflets Info, est cofondateur d’Indextrême, un projet qui recense les symboles utilisés et détournés par l’extrême droite en France.
À la suite de l’agression commise par ce policier à moto envers notre journaliste, deux symboles prisés des mouvances d’extrême droite apparaissent sur le casque « personnalisé » du policier : la tête de mort du Punisher, à l’arrière, et la croix pattée, à l’avant. Tous deux sont répertoriés par Indextrême.

Le Punisher est un personnage de Marvel créé par Gerry Conway en 1974. Après la mort de sa famille, assassinée par des criminels à Central Park, cet ancien Marine traumatisé décide de se faire justice lui-même et se lance dans une campagne d’assassinats contre les individus qu’il considère comme responsables de sa perte. Son emblème, une tête de mort inspirée de la Totenkopf nazie, est repris par des policiers qui, lors d’opérations de maintien de l’ordre, n’hésitent pas à l’arborer illégalement sur leur uniforme. Cette appropriation est particulièrement révélatrice : le Punisher incarne une justice extrajudiciaire, fondée sur la vengeance et l’élimination de ceux qu’il désigne à son bon gré comme coupables. Un tel symbole peut-il servir d’inspiration aux forces de police ? La hiérarchie et le ministre de l’Intérieur semblent complaisants à l’égard de cela.

Le deuxième symbole, la croix pattée, insigne historique des Templiers, renvoie à l’imaginaire des croisades. Si ce symbole ne constitue pas en lui-même une preuve d’appartenance à l’extrême droite, ses usages dans certains milieux identitaires s’inscrivent dans une idéologie qui présente l’Europe comme une civilisation chrétienne menacée et appelle à la défendre contre une partie de sa population, en particulier la communauté musulmane. Cette représentation alimente l’idée d’un affrontement entre une identité européenne chrétienne fantasmée et des populations construites comme étrangères ou incompatibles avec elle. Elle contribue ainsi à légitimer un projet discriminatoire, à la fois religieux et racial, au nom de la prétendue nécessité de « protéger » la culture chrétienne européenne. Cela pose un véritable problème de neutralité dans la police, qui, une fois de plus, ne semble pas inquiéter la hiérarchie policière et, plus concrètement, la préfète de l’Hérault.
Plusieurs organismes ont apporté publiquement leur soutien à notre journaliste en rappelant la gravité des atteintes au droit d’informer : le SPILL, RSF, Le Club de la Presse Occitanie, l’OFALP, l’Observatoire des Libertés de Montpellier et la Fédération Européenne des Journalistes.