Crise politique et déficit démocratique : Rémi Lefebvre appelle à repenser nos institutions

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L’annonce de la démission express (13h56 minutes) du premier gouvernement Lecornu, le 6 octobre dernier, a plongé la France dans une crise politique inédite sous la Vème République. Et le sursis qui semble être accordé au deuxième gouvernement Lecornu, mardi 14 octobre, est pour le moins précaire, tant il dépend de l’attitude du Parti socialiste sur la question du budget 2026.

Un homme souriant avec une barbe et des cheveux courts, portant un sweat à capuche gris, s'appuie sur sa main dans un cadre intime.
Rémi Lefebvre : Maître de conférences à l’Université de Lille

De quoi vivre une crise de régime ? Pas tout à fait, mais « on s’en rapproche », estime le politologue Rémi Lefebvre auprès de Stup.media. Le maître de conférences à l’Université de Lille, favorable à une VIème République parlementaire, considère toutefois que le changement institutionnel ne sera pas suffisant face à une crise démocratique et une fragmentation de la société française. Interview.

« On a une société politique qui est beaucoup plus éclatée que par le passé. Il faut un régime plus parlementaire »


Rémi Lefebvre : Maître de conférences à l’Université de Lille

Qu’est-ce que vous inspire le retour de Sébastien Lecornu en tant que Premier ministre, ainsi que la composition de son deuxième gouvernement ?

Le déni de démocratie d’Emmanuel Macron continue. On est face à un président qu’on peut qualifier de forcené, claquemuré à l’Élysée, qui se replie sur son dernier carré de fidèles, qui est de plus en plus étroit; et qui n’a pas pu s’empêcher de nommer un fidèle puisque Lecornu est ministre depuis 2017.

Cela m’inspire une fin de règne assez dramatique, où la concentration du pouvoir n’a jamais été aussi forte, alors que la légitimité d’Emmanuel Macron est très faible. C’est une forme de jusqu’au-boutisme institutionnel et de confirmation de la non prise en compte du fait qu’Emmanuel Macron aurait dû proposer à la gauche de gouverner, même si elle était minoritaire.

Pensez-vous que ce gouvernement, avec les concessions faites auprès du Parti socialiste, va pouvoir éviter une motion de censure ? Est-ce que le PS prend le risque de faire un compromis qui pourrait être vu comme une compromission pour le reste de la gauche ?

On est dans une période d’extrême confusion et pour la gauche, il n’y a que des mauvaises solutions à prendre. Le PS a fait un pari très risqué et hasardeux, dans une situation où la gauche est extrêmement divisée, où une dissolution n’est pas la solution parce qu’elle amènerait très probablement une victoire du RN. Le PS se dit que pour des raisons politiciennes et tactiques, ménager ses intérêts en vue des élections municipales, il va jouer la carte du compromis. Ce faisant, il obtient la suspension de la réforme des retraites. Il ne faut pas négliger ce que cela représente, à l’issue d’un mouvement social important. 

Mais en même temps, il prend le risque de prolonger le macronisme. Il conforte le gouvernement Lecornu et ne le sanctionne pas. Mais penser que censurer le gouvernement, conduisant à une dissolution, serait une bonne solution, c’est aussi très contestable. Aujourd’hui, malheureusement, cette situation de crise amène à beaucoup de calculs tactiques tous très aléatoires. LFI fait un calcul tactique en voulant précipiter l’élection présidentielle parce qu’il a un candidat, Jean-Luc Mélenchon. Le Parti socialiste fait un autre calcul tactique. En prenant cette décision, qui peut paraître légitime, le PS prend le risque de diviser encore plus la gauche. Il s’isole des écologistes. Tout cela va nourrir la défiance politique. C’est pour ça que je suis très pessimiste sur cette situation. Elle est délétère pour la démocratie, pour la gauche. Elle nourrit l’extrême-droite et divise la gauche.

Pour autant, l’avenir du gouvernement Lecornu est très incertain. Si la discussion budgétaire, qui va maintenant se développer, est très défavorable à la gauche, le Parti socialiste peut à nouveau censurer le gouvernement. Je ne crois pas du tout qu’on soit sorti de la crise parlementaire et institutionnelle dans laquelle on est. On est dans une petite pause. Peut-être que ce qui s’est passé mardi ne sera qu’une péripétie dans une crise qui va s’approfondir. 

Quel regard portez-vous sur la démission express du premier gouvernement Lecornu et la crise politique qu’elle a suscité ces derniers jours ?

On est dans une situation qui oscille entre le vaudeville et la tragi-comédie. Une situation tout à faite inédite sous la Vème République. L’instabilité politique n’a jamais été aussi forte. Les partis politiques sont très faibles car ils ont peu d’assise. Leurs leaders sont faibles. On a vu Retailleau qui ne donne pas l’impression de contrôler son parti et change de stratégie de manière un peu aléatoire. Je n’ai jamais rien vu de tel sous la Vème République. On a l’impression que tout est précaire. Tous les mécanismes classiques de stabilisation de la vie politique ont disparu. Ce qui fait que la situation est rocambolesque. En même temps, Lecornu est conforté comme Premier ministre, après avoir démissionné. Il a réussi à trouver un pacte de non-censure provisoire.

Cette crise illustre-t-elle des limites de la Constitution de la Vème République ? Si oui, pourquoi ?

Le problème de la Vème République, c’est qu’elle donne un pouvoir considérable au Président de la république. Mais ce pouvoir n’existe que s’il y a un fait majoritaire. Or aujourd’hui, on a un Président de la république qui garde beaucoup de pouvoirs. Notamment celui de nommer le gouvernement. Néanmoins, il ne peut plus s’appuyer sur une majorité. En fait, la Vème République est déstabilisée dans ses fondements. On n’a pas des outils pour faire face à cette situation.

Par ailleurs, je pense que les institutions de la Vème République sont essoufflées. Il faut en changer parce qu’il y a une hystérisation autour du Président de la république, de l’élection présidentielle qui prend trop de place. On a une société politique qui est beaucoup plus éclatée que par le passé. Il faut un régime plus parlementaire.

Peut-on dire que la centralité de l’élection présidentielle dans la vie politique française est un des facteurs à l’origine de cette crise politique ?

Quand on a un système politique aussi fragmenté, une société aussi fragmentée, je pense que concentrer beaucoup de pouvoirs sur un Président de la république, qui est fatalement mal élu car une bonne partie de la société ne se reconnaît pas en lui, cela crée d’énormes problèmes de légitimité. C’est ce qu’on voit actuellement.

Ce qui se passe depuis 2022, voire 2017, c’est qu’on a un Président de la république qui est élu avec une base électorale très faible, autour de 25% au premier tour, élu par défaut au second tour, et qui fait comme s’il avait obtenu un mandat très large de la part des citoyens. Et ce président quoique mal élu utilise toutes les ressources institutionnelles de la Vème République, qui sont énormes et qui lui donnent un pouvoir considérable.

Cela crée un déni de démocratie, une situation où il n’est pas perçu comme légitime pour une partie de la population. Ce système de concentration du pouvoir pour une seule personne ne fonctionne plus. Il faut un régime parlementaire qui équilibre un peu plus la représentation des forces. Avec un problème toutefois. C’est qu’on n’est pas du tout habitué au compromis, contrairement aux régimes politiques européens. On a, aujourd’hui, une situation d’éclatement des forces politiques; mais pas du tout la culture du compromis pour y faire face. C’est très compliqué parce que pour une partie des Français, tout compromis est perçu comme une compromission. Je pense qu’il faut changer les institutions. Mais cela ne va pas résoudre la crise démocratique parce qu’il y a un décalage entre la fragmentation de la société et une culture parlementaire qui est encore faible en France.

Quelles conséquences cette crise pourrait-elle avoir sur l’avenir de la Vème République ?

Difficile à dire. On n‘est pas encore dans une crise de régime, mais on s’en approche. Le problème en France, c’est que les changements de constitution ont toujours eu lieu, depuis la fin du 19ème siècle, à l’occasion de guerres. On n’est pas dans cette situation-là. La question est de savoir si on peut changer les règles du jeu institutionnel sans un choc externe comme une guerre. Surtout qu’il n’y a pas de consensus dans le système politique pour changer les règles du jeu.

L’idéal serait un processus constituant, qui redonne aux citoyens via une assemblée constituante la possibilité de choisir de nouvelles institutions. Je suis favorable à une VIème République. Mais attention, il ne faut pas trop attendre d’un changement institutionnel. Aujourd’hui, il y a une crise démocratique qui n’est pas seulement française, mais mondiale. Toutes les démocraties représentatives sont affaiblies, attaquées par des forces populistes d’extrême-droite. La politique, aujourd’hui, est un exercice très compliqué dans une société éclatée. Ce n’est pas simplement une constitution qui changera tout.

Propos recueillis le 15 Octobre 2025 par Jonathan Baudoin

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