Lycées Bloqués : les raisons économiques du -mouvement

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Crédit photo : @Valentin Levetti 6 Octobre 2026 Montpellier

Beaucoup de Français sont passés dans les mêmes classes, alors il peut être tentant de croire que l’on sait à quoi ressemble un lycée en 2026. C’est bien le problème : certaines classes peuvent avoir vu trois générations d’élèves sans connaître de rénovation majeure.

Un élève de lycée a commencé sa seconde en 1968 dans un bâtiment quasi neuf. Sa fille est entrée dans le même établissement en 1996 ; entre-temps, le lycée a vieilli, il a connu un désamiantage, on lui a ajouté une aile ou des préfabriqués pour accueillir les élèves en plus. Le petit-fils, lui, arrive en 2026 dans des bâtiments vétustes ou des préfabriqués posés avant même qu’il soit né. Si ce scénario spécifique est peu probable parce que les familles déménagent, il est théoriquement possible puisque plus de 58 % des lycées et des collèges ont été construits avant 1980 et seuls 7 % ont été construits après 2010. Le parc immobilier éducatif est donc dans un état de vieillissement avancé.

Crédit photo : @Valentin Levetti 6 Octobre 2026 Montpellier

Un vieillissement qui concerne aussi le personnel de l’Éducation Nationale : si rien n’indique que cela pose de problème en termes de qualité de l’enseignement, ce vieillissement est le symptôme d’un problème majeur. Ces deux vieillissements combinés expliquent pourquoi, malgré les 199 milliards par an de « dépense intérieure d’éducation », les revendications des lycéens sont économiquement justifiées. Les lycées publics souffrent d’un manque de moyens exacerbé par des inégalités, puisque certains lycées bénéficient de plus de moyens que d’autres.

Le coût élevé de la vétusté et de l’inadaptation

Une partie des revendications des lycéens concerne la vétusté des bâtiments. Au-delà des vidéos de lycées dégradés, les chiffres montrent que ce problème est majeur et permettent de comprendre la double inadaptation des batîments. Ils sont à la fois inadaptés aux évolutions du climat et inadaptés aux évolutions économiques.

L’inadaptation climatique, ce sont les cours qui doivent se faire dans des pièces à 30 degrés en juin et la difficulté d’y enseigner pendant des périodes de plus en plus longues. Les bâtiments construits il y a plus d’un demi-siècle n’ont pas été conçus pour le bon climat. Les deux mois de vacances estivales sont aujourd’hui indispensables car la chaleur serait insupportable dans les classes. Le mois de juin commence à être de plus en plus problématique pour la poursuite des cours en France. Il est probable que nous nous dirigions vers le modèle italien ou espagnol avec une interruption d’été de trois mois.

L’autre inadaptation est économique, puisque l’immobilier utilisé par l’Éducation Nationale coûte de plus en plus cher à faire fonctionner. Les régions sont responsables des lycées : ce sont elles qui paient le chauffage de bâtiments principalement chauffés au gaz. Or, la facture énergétique des lycées métropolitains est passée de 271 millions d’euros en 2020 à 388 millions d’euros en 2022 pendant la crise énergétique. Depuis, les prix restent à un niveau élevé et les tensions de la guerre en Iran menacent de faire exploser les prix pour l’hiver 2026-2027. En plus de la difficulté de faire cours pendant l’été, les régions qui gèrent les lycées risquent d’avoir du mal à supporter économiquement la tenue des cours pendant les mois d’hiver.

Un mur d’investissement  

L’adaptation des bâtiments à ces nouveaux environnements est lente, puisque seuls 14 % des lycées sont aux normes d’isolation BBC des années 2010, qui sont l’ancêtre de la norme RE 2020. Sur les 3 700 lycées, dont 60 % de lycées publics, ce sont des milliers de chantiers qu’il faudrait lancer pour améliorer leur confort thermique. Au total, les lycées publics représentent 52 millions de mètres carrés sur les 157 millions de m2 de l’ensemble des bâtiments scolaires publics. En comptant la rénovation de 86 % des surfaces à hauteur de 1 000 € du m2, on arrive à un budget de 45 milliards d’euros seulement pour rénover les lycées. Avec l’augmentation durable des prix de l’énergie, plusieurs milliards vont devoir être trouvés d’une manière ou d’une autre. Soit ils seront dépensés en rénovation, ce qui a l’avantage de permettre au lycée d’améliorer le confort d’hiver comme d’été tout en traitant les autres problèmes de vétusté, comme les infiltrations d’eau récurentes. Soit des milliards vont devoir être trouvés uniquement pour chauffer les lycées dans les décennies à venir, et cela sans répondre au délabrement des bâtiments. Éviter les travaux est la solution la moins coûteuse à court terme, mais elle n’améliore pas les conditions d’enseignement.

La main-d’œuvre et le coût de l’enseignement

Les bâtiments ne sont pas les seuls à prendre de l’âge : le personnel de l’Éducation nationale est lui aussi vieillissant. Selon le rapport de l’OCDE (Regards sur l’éducation), près de 4 enseignants sur 10 dans le secondaire ont plus de 50 ans. Rien ne suggère qu’un enseignant plus âgé soit moins performant, là n’est pas le problème. En revanche, il y a plusieurs effets financiers qu’il faut considérer, notamment la part de financement des retraites dans le budget de l’Éducation nationale et le phénomène du « glissement vieillissement technicité ».

Sur un budget global de l’Éducation nationale d’environ 90 milliards d’euros, près d’un tiers est consacré au financement des retraites. C’est une pratique comptable qui se comprend, mais qui fausse les comparaisons internationales trop rapides pouvant laisser croire que la France a une dépense d’éducation largement supérieure aux autres pays et qui se perd principalement en manque d’efficacité. L’OCDE, de son côté, publie une étude qui permet de corriger les différences de comptabilités nationales. Elle trouve pour la France une dépense d’éducation 24 % plus élevée que la moyenne de l’OCDE, et l’explique par le financement du lycée professionnel, qui n’existe pas dans de nombreux systèmes éducatifs, et par le fait que les lycéens français ont plus d’heures de cours.

L’autre phénomène à prendre en compte, c’est le « glissement vieillissement technicité » (GVT), qui a lieu quand la rémunération est revalorisée avec l’ancienneté. C’est une pratique courante dans les organisations où l’expérience et la fidélisation de la main-d’œuvre sont importantes. Le GVT conduit à une augmentation des salaires automatique puisque les enseignants prennent de l’âge.

Pour contrecarrer cela, les différents gouvernements ont gelé l’autre élément clef du calcul des salaires des fonctionnaires : le point d’indice. Ainsi, d’un côté les salaires augmentent avec l’ancienneté, de l’autre ils sont stabilisés par le gel du point d’indice. Pour les enseignants déjà embauchés, cela permet plus ou moins de maintenir la rémunération. Cependant, cette stabilisation du salaire est partielle et conduit à une dégradation du niveau de vie des nouvelles recrues. C’est ce que montre assez clairement le graphique suivant produit par le collectif « Nos services publics ». Le pouvoir d’achat de Maxime, le dernier recruté, est inférieur et se dégrade comparé à celui de Sophie et de Nadia.

À cette dégradation du pouvoir d’achat des nouveaux profs, il faut ajouter que des contraintes particulièrement fortes pèsent sur leurs premières années de carrière. Après le concours national, la plupart des recrues sont envoyées là où la pénurie est la plus sévère. Ce sont des académies où le logement est cher, comme celle de Versailles par exemple. Pour les nouveaux profs qui débutent dans des académies plus rurales, il y a là aussi un système qui organise les mutations et qui nécessite parfois de travailler loin du domicile. Les nouveaux profs ont donc des dépenses contraintes particulièrement élevées vis-à-vis du logement et des transports, deux postes de dépenses ayant connu une forte inflation depuis 2020.

Le manque de candidats au concours a conduit au recrutement de contractuels, c’est-à-dire de profs en CDD d’un an recrutés sans concours. L’avantage pour ces travailleurs, c’est qu’ils gardent le contrôle sur le choix des établissements et peuvent donc éviter des coûts de transport ou de logement trop élevés par rapport à leur salaire. Les contractuels n’ont aucun intérêt à déménager dans l’académie de Versailles par exemple, et ne postulent pas non plus pour travailler dans des établissements situés trop loin de leur domicile ; la contrepartie, c’est la précarité de leur contrat. Ce mode de recrutement permet de pallier le manque de profs dans certaines zones plutôt attractives, mais cela accentue les problèmes dans les zones qui le sont moins. Les lycées de banlieue parisienne ou les lycées ruraux ont du mal à trouver des profs, surtout pour des remplacements.

Le recrutement de contractuels a l’effet pervers d’augmenter la difficulté des nouveaux profs certifiés à être mutés dans la zone de leur choix. Les jeunes profs certifiés sont placés dans les académies les moins attractives, le temps pour eux d’accumuler les points nécessaires pour demander leur mutation dans l’académie de leur choix. Mais ces académies n’ont pas tant besoin de nouveaux profs puisqu’elles peuvent recruter des contractuels relativement facilement. Cela contribue à augmenter le nombre de points pour certaines académies, à rigidifier le système de mutation, et donc à dégrader encore plus l’attrait du concours. Le vieillissement du personnel de l’Éducation nationale est le symptôme d’un problème majeur de recrutement.

La désorganisation des réformes

La situation est rendue d’autant plus tendue que les réformes du lycée ont ajouté des difficultés sans en retirer. La réforme mise en place par le gouvernement d’Édouard Philippe en 2018 a multiplié le nombre d’options et de parcours possibles pour les lycéens. Les emplois du temps doivent prendre en compte toutes ces options, deviennent difficilement optimisables.

Dans le même temps, aucune réforme n’a cherché à réduire le nombre d’heures de cours par élève, qui est beaucoup plus élevé que dans les autres pays de l’UE comme l’indique l’OCDE, en rappelant également qu’elles sont la cause de dépenses supplémentaires. Éric Charbonnier, qui travaille sur l’étude PISA, indique qu’en France : « Les lycéens suivent 1 224 heures de cours par an, contre 960 en moyenne dans l’OCDE. Sans compter que ces heures sont concentrées sur 36 semaines contre 38 semaines en moyenne. » Combiné avec la réforme du lycée de Blanquer en 2018, cela produit des journées à rallonge avec des trous de plusieurs heures, qui sont très critiqués par les lycéens.

En considérant tous ces éléments : la vétusté des bâtiments, les problèmes de recrutement notamment dans les académies moins attractives et l’impact des dernières réformes, les revendications des lycéens sont bien réelles et fondées. Si le gouvernement peine à y répondre, autrement que par la force, la décrédibilisation des lycéens et des mesures de mobilisation d’enseignants d’urgence, c’est que les solutions systémiques sont coûteuses. Rénover des millions de mètres carrés de bâtiments ou revoir la rémunération et les conditions de travail de centaines de milliers de profs condamne le plan d’économies mis en avant par le Premier ministre pour le budget 2027. 

Les solutions qui n’impliquent pas de dépenses supplémentaires pour améliorer les conditions d’études, comme celle de baisser le nombre d’heures de cours enseignées, de revenir sur la réforme Blanquer de 2018 ou de fermer les lycées pendant les mois devenus trop chauds, n’ont visiblement pas été considérées. Au contraire, le président Emmanuel Macron indiquait en février 2026 dans une interview accordée à Brut : « On pourrait reprendre un peu plus tôt au mois d’août, on pourrait partir un peu plus tard en vacances. Je pense qu’un gros mois de vacances, ce serait envisageable. »

Quelques mois plus tard, la chaleur et l’inadaptation des établissements scolaires perturbent jusqu’à la tenue du bac. Qui aurait pu prédire ce mouvement lycéen ?

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