Comment les scénaristes vous rendent accro ?

Une toupie qui tourne, et un générique qui arrive avant de savoir si elle va s’arrêter… ou non !

Voilà le genre de frustration cinématographique provoquée par ce que l’on appelle un Cliffhanger  (une fin ouverte), un procédé qui ne date pas d’hier.

Entre 1872 et 1873, Thomas Hardy publie en plusieurs parties son roman A Pair of Blue Eyes. C’est à la fin d’une de ces parties qu’il laisse son personnage principal, Henri Knight, accroché au bord d’une falaise (littéralement “cliff hanger”). Le suspense et l’attente sont alors insoutenables pour les lecteurs, et le terme rentre alors dans la culture comme définition d’une fin abrupte, laissant le souffle coupé.

Depuis, ce concept est omniprésent au cinéma. On peut citer Fight Club, Usual Suspect, Inception, Shutter Island, Blade Runner…. Et si certains dénoncent, dans cette façon de faire, de la paresse d’écriture ou des facilités de narration, une chose est sûre, le procédé est efficace. Une fin ouverte, pas vraiment terminée, marque les esprits. Mais alors, pourquoi ces fins qui n’en sont pas tout à fait, marquent les esprits ? Surtout, dans le cas du cinéma, lorsqu’il n’y a pas de suite de prévue, et donc pas d’incitation à aller voir la suite, juste une fin qui ne se termine pas ? Pour trouver la réponse,il faut observer les serveurs et serveuses au restaurant…

C’est ce qu’à fait Bluma Zeigarnik, une psychologue Russe dans les années 20. Alors qu’elle est dans un café, elle remarque un phénomène. Les serveurs prennent des commandes et les retiennent jusqu’à qu’elles soient réglées. Après le service, la psychologue les interroge sur les commandes qu’ils ont retenues, mais à ce moment-là, le vide, les serveurs les ont totalement oubliés. Bluma Zeigarnik a alors une intuition, celle que nous gardons beaucoup plus facilement en mémoire une tâche inachevée.

Pour explorer cette idée, Zeigarnik met en place une expérience. Presque 200 participants sont invités à effectuer quelques tâches anodines. Enfiler des perles, faire un château de carte et autres broutilles. Mais les participants sont divisés en deux groupes, l’un d’eux à le temps de terminer chaque tâche, l’autre groupe en revanche est interrompu à chaque fois pour passer d’une tâche à l’autre. Quelque temps plus tard, chacun est interrogé sur les tâches qu’il avait à faire. Sans surprise, le groupe qui ne terminait pas ses activités citait en moyenne deux fois plus de tâches. Zeigarnik comprend alors que lorsque l’on commence une activité, notre cerveau se met en tension. Pour métaphoriser : c’est comme si un nouveau tiroir s’ouvrait pour y déposer des dossiers. Lorsque la tâche est considérée comme terminée, alors le tiroir se ferme. En revanche, quand l’activité est inachevée, parfois brutalement, alors le tiroir bloque et reste ouvert… Et les maniacs en nous le savent, on n’aime pas que les tiroirs restent ouverts.

Malgré tout, cet effet est très discuté et à prendre avec des pincettes, chaque tâche ne provoque pas ça, beaucoup de facteurs vont entrer en jeu, principalement l’investissement personnel porté à l’activité en question. Ne pas finir un verre d’eau ne provoquera pas la même obsession que de s’interrompre en plein milieu d’une chirurgie cardiaque… Assez instinctif, ce principe est utilisé un peu partout. Par exemple, depuis quelques années, les réseaux sociaux n’ont plus de fin, pas de signal d’arrêt, à vrai dire on peut scroller sans relâche, sans avoir à passer à une page suivante par exemple. La page est infinie. Et bien, supprimer ce signal d’arrêt et donc supprimer une possible “Fin” à l’activité “scroller sur les réseaux”, augmente considérablement le temps d’utilisation des plateformes, et incite à y revenir encore et encore… Certains pontes de la productivité invitent à exploiter le phénomène pour augmenter son efficacité en proposant d’arrêter son activité, de l’écriture par exemple, en plein milieu d’une phrase, tout en sachant déjà ce qui vient en suite, plutôt que d’arrêter après un point final. Ce serait en effet beaucoup plus efficace, surtout au moment de s’y remettre.

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