En 2017, S. Anitha jeune aspirante médecine fut la première victime connue du NEET, l’examen national d’entrée en médecine en Inde. Après avoir contesté devant la Cour suprême un concours qu’elle jugeait discriminant envers les étudiants issus des milieux les plus défavorisés, elle met fin à ses jours à l’âge de 17 ans. Huit ans plus tard, rien ne semble avoir changé. Le NEET reste associé à une série de suicides d’étudiants tout en continuant d’être accusé de creuser les inégalités sociales. En 2026, c’est un nouveau scandale de fraude qui a ravivé la colère à travers le pays. Dans l’État du Tamil Nadu, le frère d’Anitha, conduit une grève de la faim à Chennai pour réclamer l’abolition de l’examen.

Inde – C’est au siège du Thamizhaga Vazhvurimai Katchi (TVK), un parti politique nationaliste tamil porté sur les questions des travailleurs que S. Manirathinam a élu ses quartiers faute d’autorisation de la part de l’État de pouvoir disposer d’un espace où protester. Accompagné de Dhanasekar R., Pulianthope Mohan et Jeevarathinam N., des compagnons de lutte rencontrés lors des manifestations à Delhi, ils ont une exigence : « BAN NEET » (Abolir le NEET). Derrière ce slogan, une silhouette se distingue sur les murs, accompagnée d’une citation « Si ce n’est pas pour moi, battez-vous pour les personnes comme moi ». Ce visage, c’est celui d’Anitha, jeune étudiante de 17 ans qui a mis fin à ses jours suite à son échec au NEET. Un combat toujours d’actualité alors que plus d’une vingtaine d’étudiants se seraient suicidés suite aux fuites présumées des sujets du NEET ayant entraîné un report de l’examen en 2026, rapporte la BBC.
Pour alerter le public et les politiques, S. Manirathinam le frère d’Anitha conduit une grève de la faim menée par ses compagnons de lutte. Stup Media a pu partir à leur rencontre pour mieux comprendre les enjeux de cette protestation.
2017, la fin d’une exception
En Inde, les élèves ont la possibilité de suivre des cursus au niveau national ou bien au niveau étatique. Une spécificité qui n’empêchait pas les étudiants d’accéder aux études de médecine jusqu’en 2016. Cette année-là, le gouvernement central change les règles et lance un examen national d’entrée en médecine : le NEET. Seulement, ce dernier ne se base que sur le programme national. Un changement drastique qui met particulièrement en difficulté les étudiants ayant suivi les cursus étatiques. « La plupart des étudiants lorsqu’ils choisissent un cursus deviennent une charge pour leurs parents », précise Tangalakshmi Subramania, activiste présente sur les lieux. Elle poursuit : « Les parents issus de milieux modestes comme les agriculteurs ne peuvent pas se permettre de payer des études supplémentaires pour changer de cursus ».
En 2016, face à l’instauration du système, l’État du Tamil Nadu avait exceptionnellement pu obtenir une dérogation d’une année, rappelle The Hindu. Une exception qui n’a pas été renouvelée en 2017 malgré la plainte déposée par Anitha auprès de la Cour Suprême.
Un système profondément inégalitaire
Cette jeune étudiante venue d’une famille de Dalits, anciennement appelés les Intouchables en Inde, a suivi une scolarité exemplaire « uniquement sur la base du programme public de l’état et sans cours privés », précise Manirathinam. Lors de son passage du baccalauréat en 2017, elle finit par obtenir la note de 1176 points sur 1200 soit un score de 96.7%. Une note qui lui aurait normalement permis de sécuriser une place dans le cursus médical, mais c’était sans compter sur le NEET et sa sélection drastique.
« Quand le NEET est arrivé, les centres de préparation privée se sont multipliés », souligne Tangalakshmi. En juillet 2026, la Fédération des étudiants d’Inde (SFI) de Pondichéry indiquait à Stup Media que la préparation à l’examen, devenue indispensable, nécessitait un à deux lakhs de roupies (900 à 1800 euros). Une somme astronomique comparée aux nombreux foyers disposant d’un revenu mensuel allant de 20 000 et 25 000 roupies (180 à 227 euros). « Comment les parents peuvent payer ça à leurs enfants », proteste Tangalakshmi.

Pour Manirathinam, la solution passe par une décentralisation de l’enseignement supérieur : « l’éducation devrait revenir au niveau des États ». Un constat partagé par Pulianthope Mohan, l’un des participants à la grève de la faim. Aujourd’hui avocat, il attribue son parcours aux politiques éducatives mises en place dans le Tamil Nadu. « Sans les politiques publiques et l’obligation de poursuivre jusqu’en 8ème année*, j’aurais été très tôt en décrochage scolaire », explique-t-il.
*équivalent de la 4ème
Fils d’un chauffeur de Rickshaw, il estime que les concours d’entrée nationaux l’auraient exclu de l’enseignement supérieur. « Le NEET n’est pas une porte d’entrée, c’est une porte de sortie ! », précise-t-il. « Je ne peux pas rester deux ans à préparer un concours […] Mon père ne l’aurait pas compris, il m’aurait simplement dit que je ne peux pas le faire et que je dois trouver un travail ! ».
Dans un entretien accordé à The Hindu à l’occasion de la publication de son rapport sur l’impact du NEET en 2021, le juge A. K. Rajan soulignait que « 99 % des étudiants admis en médecine après l’introduction du NEET avaient suivi une préparation dans un institut privé ». Un constat qui ancre le système comme vecteur de reproduction des inégalités sociales.
Une réponse politique qui se fait attendre
« Le régime fasciste qui a gouverné l’Inde ces douze dernières années, a ruiné toutes les institutions établies et tous les secteurs publics au nom du profit », clame Mohan. Allongé à côté de lui, Dhanasekar, également engagé dans la grève de la faim, pointe le manque de détermination des autorités du Tamil Nadu. Au quatrième jour de la grève, les manifestations ont reçu la visite d’A. Rajmohan, ministre de l’Éducation du Tamil Nadu. Ce dernier leur a assuré comprendre leurs revendications et soutenir leur combat contre le NEET. Une promesse qui peine toutefois à convaincre les grévistes. « Il nous faut plus que des paroles. Il faut passer à l’action », insiste Dhanasekar.
Aujourd’hui, celle que les manifestants appellent symboliquement « Dr Anitha » demeure le visage de cette contestation. « Nous ne sommes pas les instigateurs du mouvement. Nous n’en sommes pas les initiateurs. L’initiatrice, c’est Anitha », rappelle Pulianthope Mohan. Malgré un état de santé qui se dégrade au fil du temps, la détermination des grévistes reste intacte alors qu’ils entament leur onzième jour de grève de la faim pour une justice qui « transcende les castes, les religions, les villes et les villages », assure Manirathinam.