Obtenir un diplôme pendant la pandémie vous a déclassé

La pandémie qui a touché les économies du monde entier a eu des effets immédiats. Les effets sanitaires et sociaux conjugués aux effets économiques ont fait rapidement ressortir des chiffres marquants : le nombre de morts dûs au Covid-19, le nombre de patients en réanimation, le nombre de jours de confinements, le coût des plans de relance, ou encore les nouveaux niveaux de la dette publique. Ces conséquences immédiates (de court-terme) n’ont pour autant pas empêché les étudiants d’obtenir leurs diplômes, notamment dans les pays qui ont mis en place des plans de sauvegarde des emplois dans le milieu éducatif. Cependant, des inquiétudes sont apparues assez rapidement vis-à-vis du futur accordé à la jeunesse diplômée pendant l’ère pandémique, et leur potentiel déclassement social.

Le déclassement professionnel

En sociologie, on utilise le terme de déclassement social pour désigner la perte de position sociale par un individu, selon trois définitions : 1) Le déclassement peut être intergénérationnel (on parle en général de mobilité sociale descendante), c’est-à-dire que les enfants occupent une position sociale de niveau inférieur à celle de leurs parents ; 2 ) Le déclassement peut également être intragénérationnel, c’est-à-dire la baisse du niveau de position sociale entre le début de la vie active et la fin de la vie active ; 3) Le déclassement peut enfin être professionnel lorsqu’un jeune occupe un métier dont la position sociale est inférieure à celle que son diplôme aurait dû permettre (en théorie).

Ici, on va essentiellement parler du déclassement professionnel causé par la pandémie. La principale raison est que les premières inquiétudes durant les confinements à répétition en France se sont portées sur la potentielle dépréciation de la valeur du diplôme des étudiants, qui ont passé leurs examens en distanciel. En effet, avec l’apparition soudaine de nouvelles modalités dans l’enseignement supérieur en raison de la pandémie (suppression de certains stages, développement des examens en distanciel…) on a pu observer des résultats exceptionnellement hauts pour les “promotions Covid”, qui pourraient avoir un effet mécanique sur la valeur du diplôme.

Cependant, les conséquences sur le futur professionnel des jeunes ne se cantonnent pas à la valeur de leur diplôme, mais aussi et surtout à leur arrivée sur le marché du travail dans une période de récession.

Un démarrage malheureux

Dans une publication du FMI datant de décembre 2020, les chercheurs H. Schwandt et T. Von Wachter ont cherché à étudier les conséquences de l’entrée sur le marché du travail d’étudiants lors d’une récession économique. En comparant les promotions de diplômés pendant une année de récession et de diplômés une année avant la récession, les chercheurs font le constat suivant : être diplômé pendant une récession entraîne une perte de revenu pendant une période de 10 à 15 ans après l’obtention du diplômeCette différence de revenu avec les promotions antérieures est de l’ordre de 6% pour les plus hauts niveaux d’études, et jusqu’à 15% pour les plus bas niveaux.

En effet, entrer sur le marché du travail l’année d’une récession signifie que les emplois sont moins nombreux, et l’accès à l’emploi est donc freiné, peu importe le niveau d’études. Si l’année suivante est une période de retour à la croissance, les entreprises vont embaucher les nouveaux diplômés, et non ceux de la promotion précédente. La “promotion sacrifiée” aura donc accès à des métiers moins bien payés (pour les mieux diplômés) ou des périodes de chômage de longue durée, voire de pauvreté (pour les moins diplômés), et cet écart qu’il existe entre 2 promotions séparées d’une année va persister pendant 10 à 15 ans, entraîner des pertes de revenus, et un déclassement social.

Par ailleurs, les conséquences ne sont pas uniquement économiques : les générations diplômées pendant une récession ont en moyenne moins confiance en eux, sont davantage susceptibles de boire à l’excès, de connaître des problèmes d’obésité, d’avoir des enfants plus tôt et des mariages moins heureux, d’avoir des accidents de travail…

 

Des conséquences permanentes

La combinaison des conséquences économiques et non-économiques va faire que les effets négatifs sur les revenus ne disparaissent jamais complètement. En effet, Schwandt et Von Wachter montrent qu’à 40 ans, la génération diplômée l’année d’une récession a un revenu 7% inférieur au revenu qu’ils auraient eu s’ils étaient entrés l’année précédente sur le marché du travail.

 

Les promotions Covid

Appliqués à la période actuelle, les travaux de Schwandt et Von Wachter annoncent des pertes de revenus conséquentes pour les jeunes diplômés, et par conséquent un déclassement global des “promotions Covid”. La “pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale” (Banque Mondiale) va impacter sur le long-terme les revenus des nouveaux diplômés, de tous niveaux d’études, hommes et femmes confondus : la génération Covid sera une génération déclassée.


 

Sources :

L’ombre permanente d’un démarrage malheureux”, H. Schwandt & T. Von Wachter, FMI (2020).

Disparités en temps réel”, W. Chen, FMI (2020).

Le déclassement social” Le Dico de l’Éco, Pour l’Éco (2019)

Pour les “promotions Covid”, la crainte de diplômes au rabais”, Le Monde (2021)

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