L’IA générative au service de l’extrême droite : anatomie du “Ghibli effect”


La magie de Miyazaki et le succès incommensurable des films d’animation du studio Ghibli ont marqué des générations. À l’ère où l’intelligence artificielle provoque des bouleversements à grande échelle, des mouvances fascistes et néonazies s’approprient désormais l’esthétique unique de Ghibli afin d’offrir à la haine un nouveau décor.

Miyazaki : "J'ai passé 50 ans à parler de la beauté de la nature et de l'importance de la préserver, entouré des meilleurs artistes du monde."A.I.Bro: "Cool, j'ai volé tout ça et je viens de brûler cinq cent piscines de pétrole pour avoir des likes"Les gens: "Hihi c'est rigolo je vais partager"

-Boulet- (@bouletcorp.bsky.social) 2025-03-28T10:19:57.865Z
Post de Bouletcorp sur Bsky le 28 mars 2025

En mars 2025, la mise à jour de ChatGPT, intégrant le modèle multimodal GPT-4o, a permis aux utilisateurs de transformer des photographies ou d’en générer de nouvelles dans un style visuel rappelant celui du studio Ghibli. Dans la foulé, l’outil est devenu tellement viral qu’en moins de vingt-quatre heures après sa mise en ligne, OpenAI faisait déjà face, d’un côté, à la surchauffe de ses serveurs et ordinateurs en raison d’une demande trop élevée, et de l’autre, à de nombreuses interrogations d’internautes concernant les droits d’auteur de studio Ghibli.

L’un des premiers utilisateurs à avoir exploité cette fonctionnalité, et qui avait contribué à lancer le “Ghibli effect”, est l’informaticien Grant Slatton. Son post datant du 25 mars 2025 sur X avait dépassé 45 millions de vues en quelques jours.

Image split showing a couple and their dog on the beach. On the left, the scene is illustrated in a Studio Ghibli anime style, while the right side shows the original photograph.
Capture d’écran d’un post de Grant Slatton sur son compte X

Le lendemain, Mikołaj Teperek, militant d’extrême droite polonais, publie plusieurs images représentant Trump dans le style inspiré de celui du studio Ghibli, lors de la tentative d’assassinat survenue le 13 juin 2024 à Butler, en Pennsylvanie. D’autres utilisateurs suivent et, le 27 mars au matin, l’administration trumpienne publie à son tour sa première image générée par ChatGPT à connotation raciste : on y voit Virginia Basora-Gonzalez, trafiquante de drogue en pleurs, arrêtée une dizaine de jours plus tôt, représentée face à un policier du ICE (Immigration and Customs Enforcement) au regard sévère. 

Le 28 mars, seulement trois jours plus tard, le média The Verge publie son premier article consacré au phénomène, intitulé ChatGPT’s Ghibli filter is political now, but it always was (“Le filtre Ghibli de ChatGPT est désormais politique, mais il l’a toujours été”). L’article met en évidence la stratégie politique du trumpisme et du mouvement MAGA, dont l’imaginaire visuel repose en grande partie sur des productions issues de l’intelligence artificielle générative. 

Illustration animée représentant une scène dramatique avec un homme en costume, semblant être en colère et blessé, entouré de gardes du corps, avec un drapeau américain en arrière-plan.
À droite : Image postée sur le compte X de la Maison-Blanche le 28 mars, qui met en scène le ICE et la trafiquante de drogue Virginia Basora-Gonzalez. À gauche : Image publiée par Mikołaj Teperek, militant d’extrême droite polonais, représentant Trump, lors de la tentative d’assassinat survenue le 13 juin 2024 à Butler, en Pennsylvanie

Au-delà des questions de droits d’auteur liées aux studios Ghibli, qui concernent davantage OpenAI que les utilisateurs, ce qui pouvait au départ sembler être un simple effet “fun” ou “mignon” – des photos de famille, au travail, ou en promenade – s’est rapidement transformé en une tendance bien plus toxique. Cela, surtout à partir du moment où des personnalités liées à l’extrême droite, comme Giorgia Meloni en Italie, ou des institutions comme l’Armée israélienne ont saisi l’occasion de détourner ce style pour diffuser leur propagande.

Illustration d'une femme souriante tenant une cloche, en arrière-plan des drapeaux de l'Italie et de l'Union européenne, avec un style artistique inspiré par les films d'animation du studio Ghibli.
Capture d’écran d’une image publiée sur Instagram par Fratelli d’Italia, parti d’extrême droite, représentant Giorgia Meloni.
Image stylisée inspirée par les films d'animation du studio Ghibli, représentant des soldats israéliens dans diverses scènes, allant de conversations à des opérations militaires, dans un cadre océanique.
Capture d’écran d’un post sur le compte X de l’IDF le 30 mars 2025, qui met en scène des scénarios de guerre de l’armée israélienne.

En France, le 26 mars, le député RN Alexandre Sabatou, qui défend une « IA française et souveraine », s’apprête à publier un visuel de Marine Le Pen, souriante comme dans Le Château dans le ciel. Le post dépasse les 3 millions d’impressions. D’autres personnalités très visibles dans les sphères nationalistes ou réactionnaires en ligne, comme Juan Branco, suivent la vague.

Une illustration dans le style du studio Ghibli représentant une femme blonde en costume, souriante, portant un sac à main, se tenant devant des drapeaux français et européens.
Capture d’écran d’un post sur X publiée par Alexandre Sabatou, député RN, représentant Marine Le Pen.
Illustration d'un personnage de style animé devant un bâtiment évoquant l'Élysée, avec des drapeaux français et des abeilles.
Capture d’écran du profil X de Juan Branco.

Les élections municipales en 2026, puis les présidentielles en 2027, s’approchent, et l’IA semble, comme aux États-Unis, être un outil qui, au-delà de servir la propagande fasciste, fait des dégâts partout avec des fakenews visuelles qui ne cessent de se multiplier. Le reconnu « debunkeur » des fausses nouvelles, Julien Pain, qui à plusieurs reprises a dénoncé les dangers de ce module génératif IA, n’a pas pu résister, en produisant une image générée par une IA pour faire la pub de son émission Twitch début novembre.

La magie dans la haine ?

Sur X, Instagram, TikTok ou Telegram, on peut facilement trouver des images au style Ghibli générées par IA et utilisées par des comptes ou des personnalités d’extrême droite. Du Rassemblement national aux zemmouristes, en passant par des militants de l’extrême droite radicale, l’usage du style Ghibli se démultiplie sous différentes formes. Se “dé-stigmatiser” ou se normaliser : la stratégie consiste à transformer son avatar en une figure joyeuse et docile inspirée de l’esthétique Ghibli ; un univers où, dans l’imaginaire collectif, le racisme, l’homophobie ou la xénophobie n’ont pas leur place. Ces visuels, qui mettent en scène des fascistes, acquièrent ainsi une tonalité politique qui n’est pas la leur, mais celle de l’essence émotionnelle même de l’univers de Miyazaki. C’est, en somme, une véritable manipulation de concepts graphiques acquis, au profit de leur idéologie mortifère.

Une illustration d'un weekend de camping, mettant en scène deux personnages animés sur fond d'une nature verdoyante, portant des t-shirts avec le texte 'Génération Z'.
Capture d’écran d’une publication sur  Instagram du mouvement fasciste Génération Zemmour le 25 juin 2025.

Pire encore, ces images sont souvent utilisées dans des profils sur les réseaux sociaux, accompagnées de présentations ouvertement racistes, anti-musulmanes, xénophobes, anti-gauchistes, etc. Stup a pu analyser des dizaines et dizaines de profils sur X qui utilisent le style des studios Ghibli pour édulcorer leurs comptes. Une brune nationaliste parisienne, une nihiliste misandre fasciste, un gaulliste pro-RN, ou encore un coq Ghibli qui s’appelle “Bleu, Blanc, Rouge”, ouvertement islamophobe : des profils racistes aux couleurs de Ghibli ne manquent pas.

Dans un profil sur X, la photo de profil de France Patrie et Mecha présente un simple chef de restaurant, à l’air très sympa, qui nous fait un gentil salut. Mais la suite en quelques mots : Islamophobe assumé, boule de haine pure, Stop invasion migratoire, quelques hashtags haineux, pour finir sur un “plus aucun dialogue avec les gauchiasses, je les troll, ils le méritent”.

Capture d'écran d'un profil Twitter avec un logo de coq coloré et des fumigènes rouge, bleu et blanc en arrière-plan, portant le nom 'Bleu Blanc Rouge!'
Capture d’écran du profil X d’un compte d’extrême droite

Si Hayao Miyazaki est aujourd’hui un multimillionnaire, il n’en reste pas moins un réalisateur profondément ancré à gauche. En 2009, alors qu’il devait recevoir un Oscar pour son œuvre magistrale Sen to Chihiro no kamikakushi (Le Voyage de Chihiro), il refusa de se rendre à la cérémonie afin de protester contre les bombardements américains en Irak : “La raison pour laquelle je n’étais pas présent à la cérémonie des Oscars, c’est que je ne voulais pas me rendre dans un pays qui était en train de bombarder l’Irak.” Dans son dernier film, Kimi-tachi wa dō ikiru ka (Le Garçon et le Héron), il attire notre attention sur la manière dont la guerre peut détruire notre innocence.

De nombreux films de Miyazaki, et il serait impossible de l’ignorer, s’inspirent de son vécu et des traumatismes liés à la guerre. Cette expérience se transforme, dans ses œuvres, en une véritable catharsis où la critique du monde s’exprime à travers l’animation. Heisei tanuki gassen ponpoko (Pompoko, la grande bataille des tanukis de Heisei, 1994) en est un exemple emblématique : il évoque une écologie militante et collective mené par des chiens viverrins, rappelant, dans notre esprit, les luttes des zadistes à Sivens ou à Notre-Dame-des-Landes… une forme d’écologie révolutionnaire, traversée de magie.

Pétainistes, suprémacistes blancs, antisémites, le fascisme en couleur

Beaucoup plus puissants que de simples militants fascistes partisans sur X, “l’effet Ghibli” n’a pas été épargné par des profils de l’extrême droite radicale. Parmi les plus connus se trouve Thomas Joly, président du Parti de la France, scission du FN, dont le secrétaire général est Bruno Hirout, qui a participé en mai 2025 à la marche néonazie du C9M à Paris. Récemment, le parti était dans le viseur des médias lors du jugement concernant Pierre-Nicolas Nups et deux militants du Parti de la France, poursuivis pour incitation à la haine raciale pour le collage d’affiches appelant à donner « un avenir aux enfants blancs ». Relaxés début novembre 2025 par le tribunal correctionnel de Nancy, la LICRA compte faire appel.

Une autre personnalité connue dans la fachosphère, sur laquelle les journalistes Delphine-Marion Boulle et Valentin Pacaud ont enquêté dans leur livre intitulé Au nom de la race, concerne le suprémaciste blanc français Daniel Conversano, racialiste et antisémite, installé en Roumanie, qui est toujours à la tête du mouvement suprémaciste “Les Braves”, réunissant des centaines de membres dans l’Hexagone.

Image d'une personne représentée dans un style d'animation évoquant celui du studio Ghibli, avec des traits doux et un sourire, affichant un décor simple et chaleureux.
Photo de profil sur Telegram du suprémaciste blanc Daniel Conversano.
Un personnage animé souriant en costume, tenant un verre de boisson, avec une étagère remplie de bouteilles en arrière-plan.
Image publiée sur Telegram par Thomas Joly, président du Parti de la France, classé à l’extrême droite.
Un homme portant un sombrero tient un taco dans une main, assis à une table avec des livres en arrière-plan.
Image postée par un compte néonazi de Sébastien de Kerrero, en costume mexicain, lors d’une intervention chez Academia Christiana.

Un dernier cas est celui de Monsieur K., ou Sébastien de Kerrero si vous préférez, l’un des recruteurs de « Recolonisation France », un groupuscule d’extrême droite dont 13 membres ont été interpellés en 2021 pour avoir projeté des actions violentes aux allures de milices armées. Le long parcours fasciste de Kerrero finit chez Égalité & Réconciliation, outil de propagande du multi-condamné pour antisémitisme Alain Soral, qui a été condamné à un an de prison pour provocation à la haine raciale et incitation à la violence armée, selon la décision de la justice française en septembre 2025.

Ghibli pour les néonazis

Dans un canal Telegram en l’honneur d’Hitler, très suivi, où l’antisémitisme se mêle à l’apologie du néonazisme et à une misogynie qui ne dit pas son nom, on trouve des animations Ghibli détournées pour raconter le nazisme comme une époque de béatitude, d’engagement et de bonheur d’être « aryen ».

Hitler y est mis en scène avec des animaux, dans les parades nazies, lors de discours, en famille, etc., sans que cela ne suscite le moindre malaise, car tout passe sous le filtre de « l’effet Ghibli ». Dans un message publié lors du changement d’heure en octobre, l’administrateur du canal écrivait : « N’oubliez pas le changement dans la nuit. À 3 heures, il sera 2 heures. Donc nous avons une heure de plus pour haïr les juifs. »

Série d’images d’Adolf Hitler publiées dans une boucle néonazie sur Telegram :

Un personnage en uniforme militaire, avec un brassard à croix gammée, se penche pour nourrir un écureuil dans un parc ensoleillé.
Hitler nourrit un écureuil
Un personnage masculin en uniforme historique, avec une décoration militaire, se tient à côté d'un chien dans un paysage montagneux en arrière-plan.
Hitler pose avec un berger allemand
Une scène d'animation dans le style de Miyazaki montrant un garçon blond et un homme en uniforme militaire, souriant, tandis qu'un groupe d'enfants curieux les observe en arrière-plan.
Hitler salut une jeune femme dans un rassamblement

Au sein de l’imagerie variée qui circule dans les boucles néonazies sur Telegram – documents historiques, memes, gifs, photomontages ou productions générées par IA – apparaissent également des visuels reprenant l’esthétique des studios Ghibli. Ces images opèrent une hybridation entre différentes thématiques politiques et sujets de société auxquels le nazisme prétendait apporter des réponses, donc leur diffusion vise à produire une forme d’apologie idéologique qui cherche à démontrer la prétendue pertinence.

Dans ces productions, des femmes dites « blanches » contemporaines, accusées par ces groupes d’avorter « en trop grand nombre », sont mises en contraste avec des femmes racisées enceintes (représentation du “grand remplacement”), puis, indirectement, avec des représentations idéalisées de femmes nazies : décrites comme disciplinées, sportives, dévouées et entièrement tournées vers le « bien de la race aryenne ».

Série d’images mettant en scène des femmes, publiées dans une boucle néonazie sur Telegram

An illustration depicting two waiting rooms: the top labeled 'ABORTIONS' with women focused on their phones and magazines, and the bottom labeled 'MATERNITY' featuring pregnant women in diverse attire, including a hijab, displaying a contrast in themes related to motherhood and choice.
L’image met en comparaison des femmes blanches qui avortent avec des femmes « racisées et musulmanes » enceintes
Illustration d'un groupe de jeunes filles souriantes en uniforme, l'une d'elles tenant un drapeau avec une croix gammée, dans un style d'animation inspiré de Ghibli.
Une femme des Jeunesses hitlériennes porte un drapeau nazi
Animation représentant plusieurs jeunes filles en uniforme portant un symbole associé à une idéologie controversée dans un cadre naturel.
Des femmes SS font du sport

Dans cette appropriation de l’esthétique Ghibli par des acteurs de l’extrême droite radicale, on voit également apparaître des SS-Totenkopfverbände, division chargée de la gestion des camps de concentration et de l’extermination des juifs, représentés dans des couleurs tendres et avec des expressions faciales joyeuses. Cela illustre un phénomène qui va bien au-delà de la simple utilisation de l’IA et le style Ghibli : elle participe d’une recomposition profonde des formes contemporaines de propagande dans les espaces numériques.

Série d’images publiées dans une boucle néonazie sur Telegram

Un personnage animé souriant en uniforme militaire, avec le symbole de la Wehrmacht, dans un paysage verdoyant.
L’image met en scène un officier SS
Une illustration divisée en trois panneaux, représentant les thèmes du communisme, du capitalisme et du traditionalisme, chacun illustré par des paysages évocateurs dans le style animé du studio Ghibli.
Divisée en trois parties, l’image fait un portrait sociétal du communisme (cité), le capitalisme (McDonald’s) et le traditionalisme (vieille ville au bord d’un lac)

Ce procédé d’« esthétisation de la politique » produit un double effet. D’un côté, il installe un climat culturel où les imaginaires néofascistes et néonazis paraissent moins transgressifs, moins violents, presque “fréquentables”. De l’autre, il inonde en continu l’espace numérique d’images, de memes et de contenus visuels qui, jour après jour, participent à une radicalisation diffuse mais profonde. L’extrême droite investit la pop culture depuis longtemps pour séduire les plus jeunes ; mais l’arrivée de l’IA générative accélère brutalement cette stratégie, la rend plus simple, plus virale, plus insidieuse. Alors que les  présidentiels approchent, et que les ingérence numérique se multiplient pendant les période électorales, une question s’impose désormais : nos démocraties sont-elles prêtes à faire face à l’IA générative ?

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