La FACE CACHÉE de la GUERRE contre la DROGUE 💉

Cela fait plus d’un siècle que les pouvoirs publics déclarent la guerre à la drogue. Un siècle d’images spectaculaires, de descentes de police, de discours martiaux. Et pourtant, la consommation augmente, les trafics s’adaptent, les mafias prospèrent. En 2024, le ministère de l’Intérieur lance les opérations « Place nette » comme réponse musclée à la crise sécuritaire. Mais ces interventions très médiatisées peinent à masquer leur inefficacité : les points de deal réapparaissent, les prix ne bougent pas, les violences se multiplient.

Pour comprendre les enjeux et les conséquences de ces politiques de répression, nous nous appuyons sur trois longs entretiens avec des expertes aux points de vue complémentaires :

  • Emmanuelle Auriol, économiste à l’École d’économie de Toulouse, qui a remis un rapport sur la légalisation au Premier ministre en 2019 :
  • Bénédicte Desforges, ancienne policière et porte-parole de Police contre la prohibition, qui décrit de l’intérieur l’inefficacité des forces de l’ordre :
  • Hélène Donnadieu, médecin addictologue au CHU de Montpellier, qui insiste sur l’impact sanitaire et sur l’importance de sortir de la criminalisation des patients :

Nous évoquons également des rapports récents, notamment celui du Sénat de mai 2024, qui décrit une « start-up nation du narco-trafic » en pleine expansion, les rapports sur la corruption d’agents publiques ainsi que des rapports d’expériences étrangères de légalisation ou de dépénalisation, en particulier celui du Canada.

L’objectif est de comprendre ce qui se joue réellement derrière ces politiques de répression de l’usage de drogues. Quelle est leur finalité : santé publique ? sécurité ? ou simple outil de contrôle social ?

TEXTE INTÉGRAL

Nous pourrions fêter les 100 ans des discours contre la drogue : un siècle de politiques offensives, d’une véritable croisade internationale. En 2024, la France annonce sa toute nouvelle innovation pour gagner la guerre : les opérations « place nette » !

Il s’agit de déployer plusieurs dizaines de CRS, de policiers, de saturer un point de deal pour multiplier les arrestations. Le dispositif est impressionnant — c’est le but. L’économie illégale disparaît totalement de la place. C’est net ! S’ensuit un défilé de ministres, de préfets, de maires venus pour un discours. Tous parlent d’un succès. Et pour preuve : la place est nette. Après la démonstration de force, qui mettra — à coup sûr — fin au narcotrafic… les CRS repartent. Et le trafic reprend.

Et en guise de bilan, on a droit à des comparaisons étranges :

Gérald Darmanin, audition au Sénat (29 novembre 2023) : « Les opérations “place nette” sont très spectaculaires, très coûteuses, mais elles ont un rôle démonstrateur, comme diraient les agents immobiliers. »

Pour le coup, ça, c’est pas net ! Mais par contre, ça correspond à la première règle de la guerre contre la drogue : ne jamais mesurer l’efficacité de la guerre contre la drogue.

Emmanuelle Auriol : « Je peux vous assurer, voilà, pour avoir bien travaillé dessus, je sais que cette législation évoluera. Je sais qu’on légalisera, parce que c’est la seule façon de traiter ce problème intelligemment. Et j’ai confiance en mon pays : on n’est quand même pas un peuple d’abrutis, donc à un moment donné, ça va se débloquer (…) C’est quand même très important, parce que c’est un sujet sensible, ça peut crisper beaucoup les gens. »

Ça crispe les gens, à raison. Parce que ce n’est pas un faux problème — que ce soit en termes de santé publique ou de sécurité publique.

L’accent est aujourd’hui mis sur la lutte contre les entreprises criminelles, responsables de plus de 80 % des « règlements de comptes ». Des homicides liés au trafic de drogue qui ont augmenté, avec des meurtres de trafiquants, de petites mains, de policiers ou de civils, pris en étau dans cette guerre sans fin.

Du côté santé publique, il s’agit d’éviter que les Français consomment des substances plus ou moins dangereuses. Là aussi, la tendance n’est pas bonne : les Français sont devenus les plus gros consommateurs d’Europe de substances illicites, et notamment de cannabis. Près de la moitié des Français de 15 à 64 ans sont donc, de fait, des délinquants. Et c’est encore plus élevé chez les moins de 35 ans !

Ce sont ces chiffres qui ont poussé Emmanuelle Auriol, une économiste de l’École d’économie de Toulouse, à rédiger un rapport pour le Premier ministre en 2019.

Emmanuelle Auriol : « La France, c’est un peu la double peine, puisque on est, parmi les nations du monde occidental, un des pays où la consommation, en tout cas l’essai du cannabis, est le plus élevé, notamment parmi les plus jeunes. Et en même temps, en Europe notamment, on est un des pays les plus répressifs qui existent. (…) Quand on a écrit le rapport, il y avait plus d’un million d’heures de travail de police qui étaient consacrées à la répression de l’usage stupéfiant qui était illégal. Et là-dedans, 90 %, c’était du cannabis, en fait. Et c’est essentiellement arrêter des enfants dans la rue, des jeunes, parce qu’ils fument, bon, par exemple. Mais ça fait un dossier. Donc ça, c’est un coût pour la société, parce qu’on finance des forces de l’ordre à faire ce genre de travail. La loi française prévoit encore aujourd’hui une peine d’un an de prison pour simple consommation de cannabis ! Ce délit est commis par des millions de Français. Alors, on le retrouve dans le nombre d’interpellations parmi les plus élevés en Europe, et aussi dans les chiffres des prisons. En 2020, autour de 20 % des détenus en France le sont pour des infractions liées à la prohibition des drogues. »

Et si la répression ne permet visiblement pas de diminuer le narco-trafic, la politique ne connaît aucune déviation. Au contraire, la rhétorique du ministre de l’Intérieur en 2025, Retailleau, laisse entendre plutôt que le problème, c’est que la répression la plus forte d’Europe serait trop laxiste.

Mais dans tous les discours qui demandent plus de répression, il y a une chose que vous ne trouverez pas : c’est un exemple à l’étranger. C’est assez curieux, parce que, généralement, c’est un bon argument de dire que ça marche bien dans un pays voisin !

Il y a une raison à cette absence.

LA PROHIBITION

Emmanuelle Auriol : « Non, la prohibition ne marche pas quand la demande latente est importante. »

La demande latente, ça veut juste dire que c’est une demande qui n’a pas encore rencontré son offre, c’est des clients potentiels.

Emmanuelle Auriol : « C’est une politique qui est vouée à l’échec, tout simplement parce que vous allez avoir automatiquement des criminels qui s’installent là. (…) Et donc ces politiques-là qui disent : “on va les arrêter, les criminels”, mais vous pouvez en arrêter un par jour, deux par jour, trois par jour. Il y a des criminels en puissance, enfin potentiellement, le réservoir est infini. (…) Même dans les pays où c’est passible de la peine de mort, il y a du crime organisé, et il y a quand même ces substances qui sont vendues et commercialisées.
Donc, par exemple, aux États-Unis, c’est de là que viennent ces régulations, cette législation qui impose la prohibition des stupéfiants, notamment le cannabis. Eh bien, ils avaient fait la prohibition de l’alcool sur les mêmes modèles, en espérant donc supprimer l’alcoolisme.La seule conséquence que ça a eue, ça a été d’installer le crime organisé aux États-Unis, qui n’existait pas avant la prohibition de l’alcool.
Il y avait de la délinquance, il y avait de la criminalité, le voleur de bicyclette, le féminicide, etc. Mais du crime organisé avec des mafias italiennes, comme il y a eu après, à la fin de la prohibition, ça n’existait pas. »

On peut également chercher des exemples plus récents de prohibitions ultra-répressives : par exemple les Philippines ou l’Indonésie.

Des pays qui ont clairement été très loin dans la répression, jusqu’à des exécutions sans jugement de toute personne suspectée de trafic. Les dizaines de milliers de morts, dont de nombreux innocents, n’ont pas mis un terme à la consommation de drogue. Et surtout, cette répression amène rapidement à ce que les actions de police soient perçues comme pires que le mal qu’elles sont censées combattre.

Les polices des Philippines ou des États-Unis ont connu ce type de retournement. Les policiers, en plus de tuer des innocents, de fabriquer des preuves, se sont mis à profiter eux-mêmes du narco-trafic, au point de voir émerger une expression : les ninja cops, aux Philippines. La peur de la police est visible aux États-Unis dans les années 1930 avec ce panneau :

« Je ne suis pas un trafiquant, ne tirez pas, je vais m’arrêter. »

Parce que dans le même temps, cette police est humiliée.

Que ce soit par la consommation omniprésente du produit interdit — qui remet en cause leurs compétences — mais aussi par la force que le marché noir donne aux mafias.

À cela, il faut ajouter les relations compliquées que les agents eux-mêmes peuvent avoir avec les substances qu’ils confisquent…

Wikiwand

PDF Tribune (1933)

Cela fait donc 100 ans que l’on sait que les prohibitions de produits populaires ne finissent généralement pas très bien. Il y a bien des pays comme Singapour ou le Japon, avec des politiques de répression qui semblent se maintenir et limitent effectivement l’accès aux produits stupéfiants.

Mais ce sont des sociétés qui, en plus de peines très fortes, ont également en place une pression sociale immense sur leurs citoyens pour réduire la demande. Dans tous les cas, ce ne sont pas des exemples utilisés ou utilisables par les politiciens français. Parce que vouloir faire comme Singapour, c’est être prêt à aller jusqu’à exécuter des personnes handicapées mentales.

PLACE NETTE

Pourtant, la France, depuis 50 ans, pense toujours pouvoir gagner cette guerre. Avec des opérations toujours plus impressionnantes, qui sont toujours décrites comme des succès et qui sont justifiées par le nombre d’agents mobilisés et par des saisies.

Préfet de l’Hérault : « Nous avons fait des saisies relativement importantes, 18 kilos de cannabis. »

Cette interview a été réalisée par la Gazette de Montpellier en 2024, après une opération Place nette dans un des quartiers de la ville.

18 kilos, c’est autour de 140 000 € au prix de vente. Une saisie qui serait donc relativement importante ! Et pour avoir plus d’informations sur l’efficacité de ce type d’opération, j’ai contacté Bénédicte Desforges, ancienne policière et porte-parole de l’association Police contre la prohibition.

Bénédicte Desforges : « C’est mieux qu’une boulette, c’est relativement important, c’est plus qu’une boulette, mais le préfet pourrait se satisfaire si, le lendemain, les consommateurs ne trouvaient pas. C’est ça, la vraie indication. »

Basé sur les chiffres de consommation moyenne, la ville de Montpellier consommerait un peu plus de 300 kilos de cannabis par mois. Ces 18 kilos représentent donc moins de 2 jours de consommation pour la ville. Sans compter que les pertes économiques pour les trafiquants sont minimes !

Chez l’agriculteur marocain, la résine est à 200 €/kg, donc la valeur réelle de la saisie à 18 kilos est plus proche de 10 000 € que de 100 000 €. Avec des marges aussi importantes, le coût de l’opération de police – qui mobilise des dizaines d’agents, y compris des CRS, sur deux semaines – risque de fragiliser le budget de l’État avant celui des narco-trafiquants.

Pour mieux comprendre la logique de cette opération, j’aurais aimé pouvoir discuter avec le préfet de l’Hérault, mais celui-ci n’a pas répondu à mes demandes d’interview.

Par contre, j’ai pu me rendre sur un lieu de vente de drogue à Montpellier qui a fait l’objet d’une opération Place nette. Le commerçant a bien voulu répondre à mes questions. Selon lui, ces opérations ne servent à rien.

Un dealer montpelliérain : « On plie tout, et le lendemain, on est déjà à faire de la vente. »

Ce qui confirme ces dires, ce sont les prix. La police nationale du 34 a partagé cette photo à la presse en mai 2024 : la coke – cocaïne – est à 60 €, et la cali, un type de cannabis, est à 10 €.

A gauche Photo PN 34 en Mai 2024 – A droite Photo Arnaud – 20 décembre 2024

Sur ma photo prise six mois plus tard, en décembre 2024, le même mur indique 50 € pour la coke, et 8 € pour la cali.

Bénédicte Desforges : « C’est quand même l’indicateur ultime, le prix du gramme. Ça démontre quand même une certaine inefficacité de la lutte contre le trafic… Ça veut dire que c’est toujours aussi facile, et que le trafic n’est pas affecté par l’action publique. »

Alors que l’inflation est dans tous les discours politiques, il est quand même choquant que ce soient les prix de la drogue qui baissent !

Parce que limite, ça donne envie de voir ce qui se passe si on envoie des CRS dans un supermarché. Mais à vrai dire, nous ne sommes pas les seuls critiques des opérations Place nette.

Elles sont attaquées de partout, notamment dans un rapport de sénateurs PS et LR, qui décrivent l’évolution du narco-trafic par l’essor d’une « start-up nation », l’ubérisation du trafic, et des dealers « ultracapitalistes » délivrés de toute contrainte réglementaire.

Jérôme Durain, sénateur PS : « Avec toute la prudence qui convient au constat, sur la commission d’enquête. Vous réitérez votre désir d’attaquer le fléau par le bas. Nous pensons qu’il faut s’attaquer par le haut, par le portefeuille. »
15 mai 2024

Donc la solution, selon ce rapport, c’est toujours la prohibition mais avec une police capable de remonter les filières pour faire mal aux gros acteurs qui ont la mainmise sur le marché. Et cette fois-ci, un exemple étranger est pris : il faut faire comme la police américaine. Puisqu’on a un exemple précis, autant regarder ce que ça donne de ce côté-là.

Emmanuelle Auriol : « Aux États-Unis, donc, guerre à la drogue, répression à fond, on renforce les moyens, parfait. Et donc, ils se lancent dans une grande opération d’infiltration des cartels colombiens qui distribuent notamment la cocaïne. Des gars vont passer des mois et des mois undercover, en faisant semblant d’être des dealers. Bon, ils arrivent grâce à ça à arrêter les grands patrons de la drogue, à démanteler les réseaux. Grand succès de police, vraiment, grand succès de police à l’américaine. Et qu’est-ce qui s’est passé ? Ils ont pété le cartel, et visiblement, ils n’avaient pas fait beaucoup d’organisation industrielle. »

L’organisation industrielle, c’est une branche de l’étude économique qui s’intéresse aux marchés et aux comportements des entreprises. Donc tout ce qui est monopole, cartel et régulation. C’est une des spécialités de l’École d’économie de Toulouse d’ailleurs, et une des premières choses que l’on y apprend, c’est que les cartels d’entreprises, c’est quand des entreprises se mettent d’accord entre elles pour ne pas être en compétition.

C’est illégal parce que ça a pour but de maintenir des prix élevés, donc d’augmenter les profits aux dépens des consommateurs. La police des marchés, comme la DGCCRF, cherche donc à casser les cartels pour forcer la compétition entre les entreprises.

Emmanuelle Auriol : « Donc, quand vous cassez un cartel, le cartel, les prix, il les maintient au niveau de monopole. Là, le cartel s’est effondré, donc il y a eu plein de petits réseaux de dealers qui se sont mis à la place, comme une espèce de cancer qui se répand. Ils se sont fait une guerre en prix, les prix de la cocaïne se sont effondrés aux États-Unis et la consommation a explosé. Donc, c’est un succès de police qui s’accompagne, en fait, d’une augmentation de la consommation. »

La police américaine a donc eu la même action qu’un régulateur de marché : elle a stimulé la compétition. C’est d’autant plus dommageable que la compétition dans le narco-trafic, ce n’est pas qu’une guerre de prix, c’est une vraie guerre avec des armes et des morts. Mais quand on entend « ubérisation du trafic », on s’arrête généralement à l’aspect travailleur qui bosse avec son smartphone pour faire des livraisons.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’ubérisation, c’est aussi un phénomène financier. C’est la capacité à mobiliser du capital, donc des grosses sommes de thunes, pour dominer le marché. Roberto Saviano, un journaliste italien spécialisé dans les mafias, explique que les rendements des investissements dans le narco-trafic sont très supérieurs à ceux de l’économie légale. Ce que ça veut dire, c’est qu’on a beau démanteler une opération massive, les capitaux vont tout de suite chercher une autre opération. Cela indique aussi qu’il y a un intérêt à chercher à réduire la rentabilité du trafic.

Parce que lutter contre le haut du spectre, ça peut faire de bons scénarios sur des personnages de flics qui doivent naviguer entre le bien et le mal, mais ça fait très cher payé pour une série.

Surtout que le crime organisé a aussi des armes. Le rapport des sénateurs s’inquiète notamment d’une hausse de la corruption dans la police ou dans la justice. Mais rien dans ce rapport ne permet même un début d’attaque par rapport à ce problème.

Tant que le narco-trafic est rentable, qu’il peut utiliser la finance internationale, alors il organisera le crime. Et plus ce crime est organisé, plus il peut corrompre.

Le phénomène est clairement inquiétant. Même l’IGPN note une augmentation de la corruption, suite aux ventes de fichiers policiers. On trouve aussi un avant-goût d’une corruption généralisée dans les prisons françaises. Les salaires, le recrutement des surveillants ne sont visiblement pas au niveau. En tout cas, il paraît difficile d’expliquer comment un quart des détenus français peuvent fumer du cannabis quotidiennement en prison. Pour consommer autant, cela implique de faire rentrer plusieurs kilos de cannabis par mois dans une prison.

Des coûts élevés et des objectifs cachés ?

Mais alors, pourquoi continuer dans cette voie ? Parce que c’est quand même assez particulier de vouloir poursuivre et renforcer une prohibition aussi visiblement contre-productive, et avec de très gros effets secondaires.

Emmanuelle Auriol : « C’est qu’en fait, il y a une hétérogénéité énorme de traitement de ces infractions. Donc, vous avez une sale gueule. On vous arrête, vous pouvez avoir un casier judiciaire pour avoir consommé du cannabis. En France, c’est possible. Et c’est arrivé. Et donc, ça aussi, ça avait été épinglé par les organismes qui s’intéressent au droit de l’homme, parce que c’est discriminatoire, c’est injuste. Évidemment, ça a tendance à frapper plus durement les gens issus des minorités. Donc ça posait aussi le problème même d’équité entre les citoyens, puisque quand on ne peut pas mettre en prison tous les consommateurs, il y en a plusieurs millions, donc on ne peut pas, du coup, c’est un peu au petit bonheur la chance qu’on applique la loi. »

Les chiffres sont sans appel. La prohibition telle qu’elle est pratiquée en France conduit à un contrôle policier très fort de jeunes, plutôt pauvres, plutôt issus de minorités. Une population très surveillée et emprisonnée pour consommation ou trafic de drogue. Et vu les échecs sur la consommation et la lutte contre le commerce illégal, c’est en fait le seul effet tangible de la prohibition à la française.

Ce qui amène à la question : est-ce que le contrôle policier et l’arbitraire ne sont pas les véritables objectifs de la lutte contre la drogue ? Cette question se pose avec d’autant plus de force que les prohibitions sont partout associées à des volontés de contrôle politique. Que ce soit entre les deux familles qui se disputent le pouvoir aux Philippines, qui s’accusent mutuellement d’être des toxicos, ou dans des illustrations anciennes dénonçant le contrôle politico-religieux de la prohibition de l’alcool aux États-Unis.

Ou encore dans les origines de la guerre contre la drogue moderne, qui remontent aux années 1930, quand Harry Anslinger, alors commissaire du Bureau fédéral des stupéfiants, popularise le terme « marijuana » pour associer des préjugés raciaux et xénophobes à cette prohibition.

Harry Anslinger, commissaire au Bureau fédéral des stupéfiants : « Il y a 100 000 fumeurs de marijuana aux États-Unis, et la plupart sont des Noirs, des Hispaniques, des Philippins et des artistes. Leur musique satanique, le jazz et le swing, est le résultat de la consommation de marijuana. Cette marijuana pousse les femmes blanches à rechercher des relations sexuelles avec des Noirs, des artistes et d’autres. »

Une propagande qui reste solidement en place et qu’on retrouve dans les années 1970, avec le président Richard Nixon, qui fait de la guerre contre la drogue sa priorité et la mondialise. C’est d’ailleurs sous son impulsion que cette guerre s’importe en France.

Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur : « Nous avons réalisé des progrès en la matière, puisque nous avons reçu les remerciements des Américains. »
1972

Ce n’est que des années plus tard que la face cachée de cette politique offensive est révélée par John Ehrlichman, ancien assistant aux affaires intérieures de Nixon, dans une interview donnée en 1994.

John Ehrlichman : « Le président Nixon, en 1968, avait deux ennemis : la gauche pacifiste et les Noirs. Nous savions que nous ne pouvions pas rendre illégal le fait d’être pacifiste ou noir. Mais en incitant le grand public à associer les hippies à la marijuana et les Noirs à l’héroïne, puis en criminalisant lourdement les deux produits, nous pouvions casser ces communautés. On pouvait arrêter leurs responsables, fouiller leurs maisons, briser leurs rassemblements et les diaboliser jour après jour dans les journaux télévisés. Est-ce qu’on savait qu’on mentait à propos des drogues ? Bien évidemment. »

Un problème économique

Alors on va partir du principe que, contrairement à tous ces gens-là, vous n’avez pas d’objectif mal caché dans votre politique liée aux substances psychoactives.

Dans ce cas, il faut quand même reconnaître que le choix de la prohibition ne tient pas la route. Et c’est une évidence du point de vue économique.

Extrait BFM :
Présentateur : « Est-ce qu’il faut légaliser ? »
Nicolas Doze : « Oui, il faut légaliser. Pas dépénaliser, hein, légaliser. »

Les éditorialistes, les profs d’économie de plateau télé et les académiques proposent tous la même chose.

Le consensus est réel, comme le montre le sondage du Kent Clark Center pour l’Europe, selon lequel aucun des dizaines d’économistes interrogés ne s’oppose à une légalisation du cannabis.

Reste que ces considérations se heurtent à des valeurs morales, incarnées ici par ce présentateur de BFM, qui tente de balayer plusieurs minutes d’arguments, de considérations philosophiques et de travaux économiques avec une opinion qui se veut finale :
Présentateur BFM : « Je ne suis pas du tout d’accord. Tout ça est intéressant, et très rationnel, mais à la fin une société qui dit que c’est ok de consommer des substances, pour les jeunes, c’est plus une société. »

Des considérations morales fondamentalement contre-productives, et qui oublient toujours de rappeler l’impact terrible de l’alcool et du tabac. Ce sont les principales causes de décès liées à la consommation de substances psychoactives.

Dans le même temps, on peut voir des publicités pour de l’alcool sur les abribus empruntés par des millions de mineurs, et plus de 25 000 bureaux de tabac répartis dans toute la France.

Un deux poids deux mesures évident. Il est donc temps de s’intéresser enfin à des politiques qui permettent des résultats concrets et souhaitables.

Légalisation

Emmanuelle Auriol : « Moi, je suis favorable à la légalisation du cannabis, notamment récréatif. La voie médicale existe déjà, difficilement, mais en théorie c’est possible. Pour le récréatif, il y a plein de formes de légalisation différentes. Par exemple, celle du Colorado est un peu historique : c’est une légalisation par référendum d’initiative populaire. Elle vient de la base, des consommateurs. Le gouverneur n’en voulait pas. Puis, il a changé d’avis en voyant les résultats. Il n’y a pas eu d’augmentation de la criminalité, au contraire. Les recettes fiscales se sont améliorées, les usagers ont eu accès à des produits de meilleure qualité, et les enfants étaient mieux protégés grâce à une interdiction stricte de vente aux mineurs. Aux États-Unis, si vous vendez un produit interdit à un mineur, vous risquez la prison. Donc les vendeurs font attention. À l’inverse, l’exemple de l’Uruguay a été un échec, parce que la légalisation a été imposée par le président à une société qui n’en voulait pas. Le cannabis devait être vendu en pharmacie, mais les pharmaciens ont refusé, car ils avaient l’impression de devenir des dealers. En plus, ils ont sous-estimé la demande. Ils ont produit une tonne alors qu’il en fallait cent. Résultat : pénurie, marché noir. »

La forme de la légalisation dépend des objectifs qu’on se donne. Est-ce que le but, c’est de satisfaire les consommateurs, de maximiser les revenus fiscaux, de réduire la vente aux mineurs ou de casser le modèle économique des mafias ?

Emmanuelle Auriol : « Dans notre rapport, nous recommandons la création d’un monopole d’État. Ce n’est pas de créer un marché dérégulé où on fait ce qu’on veut. L’objectif, c’est de proposer aux consommateurs des produits de qualité, de les taxer, car il y a une élasticité-prix de la demande. Cela veut dire que quand les prix augmentent, la consommation diminue. Pour la santé publique, c’est intéressant. En plus, on peut retirer le tabac de l’équation, ce qui est difficile aujourd’hui. »

C’est un point qu’on retrouve aussi dans notre entretien avec la docteure Hélène Donnadieu, spécialiste des addictions.

Elle nous explique que l’addiction au cannabis est souvent liée à la nicotine, et que cette combinaison est déjà très fréquente chez les jeunes Français.

Hélène Donnadieu : « Pour les jeunes qui ont entre 13 et 25 ans, la première substance, c’est le cannabis. Quand ils ont une dépendance et des conséquences, ça ne veut pas dire que tous les consommateurs sont concernés. Il y a des usages récréatifs, mais aussi des usages problématiques. »

On ne dispose pas de chiffres très précis sur les addictions des mineurs, mais il y a un intérêt évident à réduire cette consommation.

Le Canada

Pour prendre un pays qui ressemble à la France, donc une démocratie occidentale avec beaucoup de jeunes consommateurs, le Canada a légalisé le cannabis récréatif en 2018. Le début a été difficile, notamment à cause de produits légaux de mauvaise qualité, mais après cinq ans, un rapport a établi que la réforme est globalement un succès.

Aujourd’hui, 70 % du cannabis consommé au Canada est d’origine légale. Les citoyens sont plutôt satisfaits, la justice et la police sont moins sollicitées, les revenus fiscaux sont bien réels, et il n’y a pas eu d’augmentation notable de la consommation chez les mineurs.

Dans d’autres cas, comme certains États américains, on observe même une baisse de la consommation chez les jeunes après légalisation.

Et plus proche de la France, le Portugal, qui a dépénalisé la consommation de toutes les drogues, affiche le plus bas taux de consommation de substances illicites en Europe, notamment chez les jeunes.

Mais au-delà de ces exemples, il faut aussi mesurer l’écart entre les rapports français sur le narco-trafic et ceux, bien plus clairs, sur le marché légal canadien.

La légalisation permet à l’État de reprendre le contrôle. Il peut fixer des objectifs, discuter avec des producteurs, imposer des pratiques pour la santé publique, et lancer des campagnes d’information.

Les succès de la lutte contre le tabac et l’alcool montrent que les politiques fondées sur le prix, la communication et la régulation fonctionnent. C’est exactement ce que propose une légalisation intelligente, à rebours d’une prohibition inefficace qui complique même l’accès aux soins.

Hélène Donnadieu : « Parce qu’il y a une double peine. Ils sont très malades, mais en plus, le cadre juridique leur fait peur. Ça représente un frein au soin. J’ai déjà entendu ce genre de propos. »

La légalisation récréative et médicale

Il existe également des exemples où des politiques de légalisation encadrée, même pour des drogues très dangereuses, ont eu des effets positifs sur la santé publique.

Emmanuelle Auriol : « La Suisse a fait face à une grave épidémie d’addiction à l’héroïne. Ils ont décidé de légaliser l’accès à cette drogue sous contrôle médical. Cela a permis de stabiliser les usagers, de réduire les overdoses et d’enrayer la propagation de l’épidémie. Traiter les consommateurs comme des malades, et non comme des criminels, est essentiel. Cela les aide à se réinsérer dans la société tout en réduisant les coûts sociaux liés à l’addiction. Je pense que c’est un modèle à considérer pour les drogues les plus dangereuses. »

Ce n’est pas une légalisation récréative. Généralement, les personnes qui consomment de l’héroïne ou des substances très addictives ne vont pas bien. Mais cette politique permet d’identifier les personnes dépendantes avant qu’elles ne plongent plus loin dans leur consommation et qu’elles deviennent un danger pour elles-mêmes ou pour les autres. C’est une manière de reconnaître que les humains sont faillibles, que l’addiction peut toucher n’importe qui. Un traumatisme, un deuil, une douleur chronique, une dépression. Ça n’arrive pas qu’aux autres.

L’autre enjeu est aussi économique. Réduire la propagation des addictions, c’est aussi freiner une contagion économique, car les addictions peuvent coûter très cher. En France, la problématique sur les drogues plutôt dangereuses et coûteuses, c’est la cocaïne.

Hélène Donnadieu : « On a un net signal, avec des complications. Les saisies doublent sur la France. Est-ce une vague de consommation ? En tout cas, ça montre que la répression ne fonctionne pas. Donc ça nous amène à ce qu’on disait tout à l’heure : de l’abstinence à la réduction des risques. »

Reste que cette forte augmentation de la consommation de cocaïne, et le record européen de consommation de cannabis, ne produisent pas de crises sanitaires majeures très visibles pour la population. On est loin du désastre sanitaire lié aux opioïdes aux États-Unis, ou de la crise de l’héroïne combinée avec le SIDA des années 1980. La crise qui domine en France aujourd’hui, c’est une crise sécuritaire.


Bénédicte Desforges : « C’est quand même l’indicateur ultime, le prix du gramme. Ça démontre une certaine inefficacité de la lutte contre le trafic. Ça veut dire que c’est toujours aussi facile, et que le trafic n’est pas affecté par l’action publique. »

Les homicides liés au trafic de drogue augmentent. Les victimes collatérales aussi. Le nombre d’armes saisies explose, et les affaires de corruption financées par l’argent de la drogue se multiplient. Donc la question, en France, c’est de voir si et comment une légalisation peut nous aider à répondre à cette crise sécuritaire.

Légaliser les drogues, c’est s’attaquer directement aux modèles économiques des mafias. Du jour au lendemain, la rentabilité de leurs entreprises criminelles est anéantie. Le proxénétisme, le vol, la fraude, les filières d’immigration illégale sont loin d’avoir la même rentabilité que le narco-trafic. Ce n’est pas la malveillance qui motive un dealer ou un comptable de cartel. Ce qui les réunit dans une entreprise criminelle, c’est le profit. C’est ce profit qui organise le crime, qui donne naissance aux mafias.

Face à ça, les programmes de légalisation de l’Uruguay, du Colorado ou du Canada ont trop mal commencé ou sont encore trop limités pour avoir un effet structurant à grande échelle. Le cannabis reste illégal pour plus d’un tiers des Nord-Américains.

Il faut revenir en 1933 pour observer l’effet massif de la fin d’une prohibition. L’abolition de l’interdiction de l’alcool a immédiatement appauvri les mafias américaines. Elle a réduit leur pouvoir de nuisance et entraîné une chute rapide du taux d’homicide.

Un effet similaire peut être attendu avec une politique de légalisation récréative du cannabis, et plus encore si on envisage une légalisation partielle et médicale de la cocaïne. Parce que ce sont ces produits qui constituent les principales sources de revenus des mafias. Mais si le but de la légalisation est vraiment sécuritaire, alors il faut une légalisation ambitieuse. C’est-à-dire une politique qui retire tout intérêt aux consommateurs de passer par le marché noir.

Emmanuelle Auriol : « Il est aussi crucial de ne pas sous-estimer la demande initiale. Par exemple, en Uruguay, une mauvaise anticipation a conduit à des pénuries et à une persistance du marché noir. En France, il faudrait prévoir au moins 500 tonnes de cannabis dès l’ouverture des premières boutiques pour éviter ce problème. »

En 2024, les 300 à 500 tonnes de cannabis vendues entre 7 et 10 euros le gramme représentent un marché que l’Observatoire français des drogues et toxicomanies estime à 3,4 milliards d’euros, aujourd’hui entièrement capté par des organisations criminelles.

Mais ce sont justement ces milliards qui permettent d’envisager la légalisation comme une opportunité économique.

L’opportunité économique

Un marché légal du cannabis, c’est du jour au lendemain disposer, par exemple, d’un demi-milliard d’euros pour financer des campagnes d’information sur les effets du cannabis, un demi-milliard pour renforcer les efforts de la police sur la vente aux mineurs, et un autre demi-milliard pour traiter les addictions comme des maladies et freiner leur propagation.

C’est aussi une opportunité en santé publique. Parce que la recherche médicale a démontré l’efficacité de substances aujourd’hui interdites en France, comme le LSD ou le cannabis, dans le traitement de douleurs chroniques ou de troubles psychiques lourds.

La prohibition a mis à l’arrêt la recherche médicale pendant des décennies.

Mais l’opportunité ne s’arrête pas là, puisqu’il faut aussi considérer la création potentielle d’une filière agricole importante.


Emmanuelle Auriol : « C’est un des rares produits qu’on serait obligés de produire en France. On aurait des facilités à produire du cannabis, aujourd’hui ce sont des criminels qui le produisent. »


À l’heure où les catastrophes agricoles se multiplient et mettent en péril de nombreux agriculteurs et vignerons, il est possible d’imaginer que la France passe d’une drogue à une autre, et commence à produire du cannabis AOC.

Mais l’opportunité économique ne s’arrête pas là. Il faut aussi considérer le coût économique de cette politique de prohibition. Les dépenses liées à la répression dépassent aujourd’hui les 2 milliards d’euros par an. Et malgré ce budget, la justice, la police et les prisons sont complètement dépassées. Il n’est pas possible de juger, d’arrêter ou de mettre en prison des millions de Français. La justice est encombrée au point de ne plus pouvoir traiter certains crimes graves, comme les viols sur mineurs. Les prisons sont surpeuplées et inefficaces. La police se plaint d’un manque de moyens constant, ce qui pousse à des logiques de rendement où l’on chasse le petit consommateur de drogue plutôt que les réseaux.

La fin de la prohibition, c’est donc la possibilité de réallouer des milliards pour servir l’intérêt général, plutôt que de traiter la moitié du pays comme des délinquants.

Contre-argument : le trafic fait vivre des gens ?

Un des contre-arguments souvent avancés contre la légalisation, c’est la question de l’emploi.

Le trafic de drogue ferait vivre beaucoup de gens en France. Des estimations parlent de 20 000 équivalents temps plein et jusqu’à 200 000 personnes concernées. Chercher à démanteler ce marché, ce serait prendre le risque de créer un chaos social. Mais cet argument résiste mal à une analyse économique sérieuse. La description du marché ubérisé, “délivré de la contrainte réglementaire”, utilisée dans le rapport du Sénat, est très pertinente. Parce que pour rappel, il a fallu passer des lois pour que les chauffeurs Uber aient droit à des rémunérations décentes.

Emmanuelle Auriol : « Au final, l’argent ne reste pas en France. Il va au Maroc, là où est produit le cannabis, ou dans les poches des barons de la drogue. Ce ne sont certainement pas eux qui prennent des risques ici. Donc ce n’est pas vrai que ça fait vivre les quartiers. Ça crée des problèmes, de la délinquance. En plus, ça détourne des enfants de l’école. Même si ce n’est pas énormément d’argent, c’est de l’argent facile. Il y a des études, notamment aux États-Unis, qui montrent que les salaires des guetteurs sont inférieurs à ceux du McDonald’s. C’est juste que le recrutement est différent. Tu vois arriver le grand caïd dans une grosse voiture, tu te dis : moi, je vais être comme ça. Mais ce n’est pas ça qui t’attend. En moyenne, c’est la prison, une balle perdue, ou le SMIC. »

Au contraire, s’intéresser à l’impact réel du trafic de drogue, c’est découvrir à quel point cette activité déstabilise les familles et les quartiers.

Entre la présence d’entreprises criminelles prédatrices qui exploitent les adolescents, les nuisances pour les habitants, les commerces légaux fragilisés, et les violences, on est loin d’un système économique viable. Les victimes collatérales sont nombreuses. Et les erreurs de la répression sont réelles, comme l’illustrent les 603 portes fracturées par erreur par les forces de l’ordre en 2023. C’est difficile à quantifier, mais l’impact psychologique est bien réel.

Et ça, c’est sans compter les balles perdues de cette guerre, qui touchent d’abord ceux qui vivent là. Le chaos social, c’est maintenant. Reste qu’une légalisation ne signifie pas l’absence totale de répression. Il faudra toujours faire respecter l’interdiction de vente aux mineurs, poursuivre les filières illégales qui chercheraient à casser les prix ou à vendre des produits non réglementaires.

La grande différence, c’est que dans ces circonstances, la police ne sera plus face à une industrie qui génère des milliards d’euros, possède des armes, contrôle l’espace public et dispose d’un fort pouvoir de corruption.

Une action de police plus ciblée permettrait aussi de sortir de cette logique de répression arbitraire, qui fait de millions de Français les victimes collatérales d’une guerre interminable — et qui est visiblement perdue d’avance.

La légalisation ! Et le fentanyl alors ?

Un autre contre-argument majeur revient souvent, cette fois dans la bouche de Gérald Darmanin, en réponse à des parlementaires qui relancent le débat sur la légalisation du cannabis. Selon lui, la légalisation ne remplacerait pas le marché noir, et elle risquerait même d’aggraver la situation.

Gérald Darmanin : « Vous ne remplacerez pas le marché noir. Ils ne sont pas les pourfendeurs d’un produit auquel ils croiraient particulièrement, comme le serait un vendeur d’automobiles ou un producteur de vin. Non, aujourd’hui ils vendent un produit pour avoir de l’argent liquide. S’ils ne peuvent plus vendre ce produit, ils iront vers des drogues plus dures. C’est pour ça qu’il y a le fentanyl aux États-Unis notamment. Parce qu’on a légalisé le cannabis, et quand on ne peut pas vendre du cannabis, on va vers des drogues encore plus dures. Il suffit de se balader dans les rues de New York pour s’en apercevoir. C’est un discours totalement déresponsabilisant. »

Cette affirmation va à l’encontre des faits, de la recherche scientifique, de l’analyse économique, et même des conclusions de la justice américaine. Le procès majeur lié à cette crise a eu lieu en 2024. L’entreprise Purdue Pharma, qui a commercialisé l’OxyContin, a été condamnée à verser 7,4 milliards de dollars pour avoir menti sur les effets addictifs de ses opioïdes.

Les opioïdes ont été massivement prescrits dans les années 2000 et 2010, dans un système de santé privé où les patients dépendants ont parfois été brutalement sevrés. Beaucoup se sont alors tournés vers le marché noir, où le fentanyl est devenu un substitut extrêmement dangereux, produit illégalement. En France, 12 millions de personnes ont une prescription d’opioïdes. Mais notre système de santé permet un meilleur accompagnement, et évite pour l’instant les dérives structurelles qu’a connues le système américain.

La crise du fentanyl fait l’objet de centaines d’études aux États-Unis. Aucune recherche sérieuse n’a établi de lien de cause à effet entre la légalisation du cannabis et l’augmentation des overdoses.

Au contraire, certaines études indiquent que dans les États où le cannabis est légal, les prescriptions d’opioïdes et certains usages problématiques ont diminué. Si un lien direct avait été établi entre cannabis légal et fentanyl, cela aurait fait la une des journaux américains. Et cela aurait stoppé net les processus de légalisation dans les États concernés. Or, depuis 2023, plusieurs nouveaux États ont encore légalisé l’usage récréatif du cannabis.

En 2023, pour la première fois depuis vingt ans, le nombre d’overdoses aux opioïdes a reculé. Cette baisse est attribuée à une meilleure surveillance des prescriptions, à l’accès élargi à la naloxone (antidote), et à des politiques de réduction des risques. Tout cela s’est produit alors que la légalisation du cannabis progressait dans de nombreux États.

En liant la légalisation du cannabis à la crise du fentanyl, Gérald Darmanin détourne l’analyse d’un drame de santé publique majeur. Ce lien n’est soutenu ni par la justice américaine, ni par les données scientifiques, ni par la réalité économique. Il s’agit d’un contre-sens grave sur un sujet qui a déjà causé plus de 500 000 morts aux États-Unis en deux décennies.

À ce niveau-là, ce n’est plus un simple raccourci rhétorique. C’est une déformation des faits qui relève d’une forme de révisionnisme.

Une réforme difficile

Alors, devant le consensus économique, les exemples étrangers encourageants, les centaines d’années d’échecs des prohibitions de produits populaires, que faut-il attendre pour une réforme ?

Selon Bénédicte Desforges, c’est notamment parce que les arguments pour la légalisation étaient principalement adressés à la mauvaise crise, en se focalisant sur la question sanitaire, alors que c’est une crise sécuritaire fabriquée par la prohibition qui domine.

La stratégie actuelle consiste à envoyer des policiers en grand nombre, mais ils sont fatigués, mal formés, mal recrutés, et de plus en plus exposés à la corruption. Elle ne peut pas gagner contre des organisations criminelles toujours plus riches et sophistiquées.

Malgré les moyens engagés pour les opérations Place nette dans les villes, en prison, ou ailleurs. Malgré l’inflation exceptionnelle des discours autoritaires, les prix des drogues en France sont en baisse ; c’est la preuve que le narco-trafic ne connaît aucun revers.

Alors si la guerre contre la drogue perdure, c’est sans doute pour ses non-dits. De Anslinger à Retailleau, de Duterte à Darmanin, faire de la drogue une guerre, c’est se créer un ennemi de l’intérieur, un adversaire éternel. Ces discours guerriers nous empêchent de nous poser les bonnes questions.

Pourquoi les Français sont-ils d’aussi gros consommateurs de cocaïne ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Comment traiter les addictions ? Comment les prévenir ? Ces questions paraissent naïves face aux armes du trafic. Et pourtant, ce sont celles qui comptent.

Les discours sécuritaires ont nourri un siècle de guerre. Un siècle de dépenses, de répression, d’échecs. Alors à la prochaine balle perdue, au prochain fonctionnaire tué sur un point de deal, il faudra regarder plus loin que le gamin qui tient l’arme, plus loin que le billet de vingt balles du fumeur du coin. Il faudra regarder nos lois et ceux qui, depuis leurs ministères, ont organisé et font perdurer cette guerre.

Sources :

Rapport du Sénat sur le narcotrafic : « start-up nation du narco-trafic »

https://www.publicsenat.fr/actualites/parlementaire/une-france-submergee-par-le-narcotrafic-le-rapport-choc-du-senat-sur-le-marche-de-la-drogue

Séance publique au Sénat (15 mai 2024), intervention de Jérôme Durain

https://videos.senat.fr/video.4633587_6644a3c43416c.seance-publique-du-15-mai-2024-apres-midi?timecode=4205000

Rapport CAE – Emmanuelle Auriol sur la légalisation du cannabis

https://www.cae-eco.fr/Cannabis-comment-reprendre-le-controle

Données OFDT – consommation et marché

https://bdoc.ofdt.fr/index.php?lvl=notice_display&id=83411

Observatoire des prisons – statistiques sur les détenus pour drogues

Rapport de Santé Publique France – cocaïne

https://www.santepubliquefrance.fr/les-actualites/2023/cocaine-consommation-et-passages-aux-urgences-en-hausse

Rapport MILDECA sur la cocaïne (film d’animation)

https://www.drogues.gouv.fr/dependance-la-cocaine-un-film-danimation-produit-par-la-mildeca-pour-interroger-ses-consommations#:~:text=La production mondiale de cocaïne,(70€ en 2018))

Analyse Cato Institute – fin de la prohibition de l’alcool

https://www.cato.org/policy-analysis/alcohol-prohibition-was-failure

Témoignage sur les opioïdes – Le Monde

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2024/12/03/combattre-la-dependance-aux-opioides-et-benzodiazepines-pourquoi-m-a-t-on-laisse-me-gaver-de-medocs-pourquoi-ne-m-a-t-on-rien-dit_6426834_1650684.html

Recherche sur les effets socio-économiques des addictions

https://substanceabusepolicy.biomedcentral.com/articles/10.1186/s13011-023-00550-1

Transform sur la dépénalisation au Portugal

https://transformdrugs.org/blog/drug-decriminalisation-in-portugal-setting-the-record-straight

Synthèse études Portugal (PMC)

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC6960330

Sondage Kent Clark Center – économistes européens sur la légalisation

https://www.cato.org/policy-analysis/effect-state-marijuana-legalizations-2021-update#introduction

Article sur la montée des réseaux criminels – vie-publique.fr

https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/295697-narcotrafic-en-france-la-montee-en-puissance-des-reseaux-criminels

Analyse de la rentabilité du cannabis (CBD)

https://www.justbob.fr/rentabilite-culture-cbd

Article de Libération sur la corruption dans la police

https://www.liberation.fr/societe/police-justice/la-police-nationale-fait-face-a-une-hausse-de-la-corruption-de-basse-intensite-dans-ses-rangs-20240304_GHKNTDEWINFH5OB7IYQ56CYN2I

Corruption : article du Monde – agents publics

https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/08/la-montee-de-la-corruption-d-agents-publics-un-defi-pour-l-etat_6215412_3232.html

Corruption PJ Bordeaux – Libération

https://www.liberation.fr/societe/police-justice/le-patron-adjoint-de-la-pj-de-bordeaux-juge-pour-complicite-de-trafic-de-stupefiants-20231030_2YIY4QGQ5RBBNEI2OWITDHK3KU

Portes enfoncées par erreur – Le Parisien

https://www.leparisien.fr/faits-divers/portes-enfoncees-par-erreur-par-les-forces-de-lordre-bientot-un-portail-en-ligne-pour-se-faire-indemniser-28-10-2024-SCDEEYUETFGXNJ6ZRD4XY3D25Y.php

Répression ultra-violente à Singapour – peine de mort

Graciation massive au Maroc – cannabis

Article Forbes sur la légalisation au Japon

https://www.forbes.com/sites/dariosabaghi/2024/09/16/japan-to-criminalize-recreational-cannabis-and-legalize-for-medical-use

Le roi du Maroc gracie des cultivateurs de cannabis – archive vidéo

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf96031134/accords-franco-americains-pour-la-lutte-contre-la-drogue-et-saisie-de-morphine-base-a-marseille

Procès Purdue Pharma – opioïdes (Texas Attorney General)

https://www.texasattorneygeneral.gov/news/releases/attorney-general-ken-paxton-secures-74-billion-settlement-purdue-pharma-and-sackler-family-role

Archive Le Monde – Raymond Marcellin, peine de mort pour drogue (1971)

https://www.lemonde.fr/archives/article/1971/07/28/m-marcellin-veut-faire-de-la-lutte-contre-la-drogue-une-affaire-nationale-il-suggere-le-recours-a-la-peine-de-mort_3062616_1819218.html

Interview Gazette de Montpellier – saisie de 18kg

Extrait Nixon – « public enemy number one is drug abuse »

Vidéo Duterte – “I would be happy to slaughter them”

1969 – reportage sur la drogue en France – INA

https://youtu.be/eyrHwGgNSP8?si=J9lr0s1Tux9K5PMp&t=30

Article précédent

Comment réparer le capitalisme ? La comptabilité C.A.R.E / en Triple Capital (K)

Article suivant

ARGENT MAGIQUE : IMMIGRATION, L'HYPOCRISIE SANS LIMITE DES PARTIS D'EXTRÊME DROITE

Articles Similaires
Lire la suite

L’IA générative au service de l’extrême droite : anatomie du “Ghibli effect”

La magie de Miyazaki et le succès incommensurable des films d’animation du studio Ghibli ont marqué des générations. À l’ère où l’intelligence artificielle provoque des bouleversements à grande échelle, des mouvances fascistes et néonazies s’approprient désormais l’esthétique unique de Ghibli afin d’offrir à la haine un nouveau décor.