Comment réparer le capitalisme ? La comptabilité C.A.R.E / en Triple Capital (K)

Souvent perçue comme ennuyeuse et purement technique, la comptabilité est pourtant un outil stratégique au cœur du capitalisme. Loin d’être neutres, les règles comptables reflètent des choix politiques qui favorisent certains intérêts, comme ceux des actionnaires impatients. Une nouvelle vidéo explore comment ces normes façonnent les résultats des entreprises et questionne leur compatibilité avec les enjeux environnementaux et sociaux.

Comprendre Bâle IIISi je vous dis qu’on va parler de comptabilité vous allez me dire : 

https://www.youtube.com/watcIntro

Tu sais comme on dit toujours que c’est plus facile d’imaginer la fin du monde que ce qui viendra après le capitalisme ?

Euh… Je l’avais pas exactement entendu formulé comme ça mais ouais

Et ben aujourd’hui, on va essayer d’imaginer ce qui pourrait venir après le capitalisme. Le but de la vidéo c’est de proposer un plan de transformation très concret du capitalisme – par le biais d’une réforme comptable – dans le but de 1/ résoudre la crise climatique et 2/ en finir avec les inégalités, les injustices sociales, la misère au travail etc.

Eh beh allons y bien sûr ! Et la marmotte elle le met où le chocolat déjà ?

Nan nan mais je t’assure, la compta c’est un véritable sabre laser face au capitalisme (ou à n’importe quelle autre organisation quel que soit le nom que tu voudrais lui donner). Aujourd’hui, on a une compta d’actionnaires. La manière de compter des entreprises favorise les profits à courts terme facilement distribuables sous forme de dividendes, en tout cas pour les grandes entreprises. Mais si on changeait notre manière de compter, on pourrait introduire au coeur même de la gestion des entreprises – des objectifs de protection des intérêts de l’environnement et de ceux des travailleurs. Il s’agirait d’une véritable mise à jour du logiciel de gestion des entreprises. Parce que comme on l’a vu la dernière fois, la comptabilité c’est le système d’information qui guide les décisions des “décideurs économiques”. La vraie “main invisible” de nos économies c’est celle de la comptabilité.

Aaaah et on a vu ça dans la dernière vidéo c’est ça ?

Eh beh oui !

Celle où j’étais pas là…

Euuuh…

Celle où tu m’as lachement mis aux oubliettes parce que soit disant que t’aurait pondu un gamin… Alors du coup y plus le temps…

Alors déjà c’est pas moi qui l’ait “pondu” comme tu dis… Mais surtout, ben oui… C’est tout un bordel de t’invoquer je te ferai remarquer… Les pentagrammes à la craie, la potion qui doit mijoter pendant 3 jours, les ingrédients introuvables…

Arrête… Y a un site internet pour tout maintenant… Même les noix de Zeio ça se commande

Pfff Zeio ! T’es pas un chocobo doré non plus hein… Caroube ça suffit… 

(Il est dégouté)

La notion de capital

Mais bref : allons-y. Comment réformer le capitalisme pour qu’il tienne autant compte de la protection des travailleurs et de l’environnement que des intérêts des financiers ? Aujourd’hui, les entreprises voient le monde au travers d’un filtre qui s’appelle “comptabilité”. Ce qui n’apparaît pas en comptabilité n’a que peu d’importance en quelque sorte. La notion centrale pour bien comprendre c’est celle de “Capital”. En comptabilité, le K c’est ce que l’entreprise cherche au minimum à protéger et au mieux à faire fructifier. Si je reprends mon exemple de la dernière fois, quand l’entreprise reçoit 500 des créanciers et 500 des actionnaires pour acheter une machine, on avait vu qu’il y avait trois manières de comptabiliser la valeur de la machine. Soit on prend la valeur de revente, souvent plus faible que le prix d’achat. Soit on prend la valeur à l’achat. Soit on prend la valeur qui correspond à la somme des bénéfices futurs anticipés que la machine permettrait de générer… Un concept un peu farfelu mais néanmoins de plus en plus utilisé dans les grandes entreprises.

Hummm… Ouais j’ai vu la vidéo.

La première méthode fait apparaître une perte comptable de 300 qu’il faut combler avant de pouvoir commencer à verser des dividendes. Comptabilité prudente, plutôt le délire des créanciers qui flippent que la boîte se plante avant de pouvoir les rembourser.

La deuxième méthode permet de verser des dividendes à la moindre plus value. Plutôt le délire d’actionnaires impatients qui veulent s’enrichir au plus vite.

Et avec la troisième c’est carrément le bingo immédiat parce que la valeur future est souvent plus grande que le prix d’achat. Donc là on est sur de l’actionnaire trader shooté aux opiacés, qui se moque du futur de la boîte, qui veut juste palper de la thune super vite et à tous prix.

C’est pas trop mal résumé, t’as bien suivi.

Ah bah eh… Je reçois les notifs et tout… Moi je regarde toutes les vidéos même celles où je participe pas.

Le truc à bien voir c’est que quelle que soit la méthode, valeur de revente, valeur d’achat ou valeur future, la comptabilité ne parle qu’à deux types de “personnages”. Les créanciers – ceux qui ont investit via un prêt – et les actionnaires – ceux qui ont investit via des actions. En fait, la comptabilité n’a qu’un seul objectif : informer les “capitalistes” – ceux qui ont fournit du K – de la capacité de l’entreprise à le rendre. Et dans nos trois exemples, K = thunes. Le K ne prend qu’une seule forme : celui de l’argent. Il n’est que financier.

Euuuh… Mais parce qu’il pourrait prendre une autre forme ? Ce serait quoi du K pas financier ?

Bah, du K humain par exemple. On a confié de la thune à l’entreprise, on a appellé cette “thune” K et on a décidé d’avoir une compta qui surveille l’évolution de sa valeur. Mais on a aussi confié un gros morceau de la vie des gens qui bossent pour l’entreprise. 7h par jour, 5 jours par semaine. Pourquoi on appellerait pas ça aussi du K ? Un K qui serait lui aussi surveillé en comptabilité ? Pareil pour l’environnement, on pourrait dire que la terre sur laquelle l’entreprise installe ses bureaux ou ses usines, l’air et l’eau qu’elle pollue peut-être, les écosystèmes qu’elle perturbe inévitablement… Pourquoi on appellerait pas ça aussi du K… Un K environnemental ? Si c’est fait correctement, puisque la “comptabilité” sert à surveiller le K… Ben si on ajoute deux nouvelles formes de K, on passe d’un capitalisme 100% financier, à un capitalisme financiaro-humano-environnemental.

Hummm… OK… La comptabilité surveille le capital… Donc les capitalistes financiers filent des thunes, on surveille la thune. Les capitalistes “travailleurs” filent du temps de travail… On surveille ce temps ?

Nan c’est pas ça. Ce qu’on surveille en comptabilité c’est la “capacité de remboursement”. Le K est une avance, un prêt, quelque chose qui est confié à l’entreprise. Dans le but de surveiller la capacité de “remboursement” de l’entreprise, on enregistre en comptabilité la “valeur” du son K financier. Et donc, si on trouvait un moyen d’enregistrer les K humains et environnement en comptabilité, ben ça permettrait de surveiller la capacité de l’entreprise à les “rembourser”, à les rendre en bon état.

L’externalité

Han… Mais alors… Si pour “surveiller” il faut donner une valeur… Comment tu comptes la “valeur” du K humain ou environnemental ? Est-ce que t’es pas en train de partir dans un délire : donnons une valeur à une vie humaine ? Parce qu’on connait bien le problème après : si un travailleur “vaut” 1 millions d’€ – pour des histoires d’assurances et de coûts juridiques – mais que le sacrifier dans la mine permet de rapporter plus que ça… Ben comptablement, ça vaut le coup de le sacrifier !

Eh oui ! Tu mets le doigt sur le problème de “substituabilité” du K. Donc l’idée selon laquelle toutes les “valeurs” mesurées en comptabilité seraient comparables et donc additionnables. C’est un des problème posé par le concept d’externalité. Pour que le capitalisme “identifie” un problème ou une ressource il faut lui donner une valeur. D’habitude c’est le marché qui s’en occupe mais si pour une raison ou une autre il n’y parvient pas alors on dit qu’il s’agit d’une externalité, quelque chose d’extérieur au marché, dont la valeur doit être calculée “à la main”. Ensuite, il faut intégrer cette valeur au marché via une taxe. Les économistes savent ça depuis plus d’un siècle, ça a été théorisé par Alfred Marshall et Arthur Pigou.

Donc… Ta compta magique qui sauve le climat… On connait ça depuis plus d’un siècle, mais on l’a jamais fait ?

Nan justement… Les externalités et les taxes Pigouviennes qui vont avec – on a d’ailleurs fait une super série de vidéo là-dessus faite en collab avec Maxime et Rodolphe où on a détaillé la notion de taxe carbone – ce n’est pas ce qu’on propose ici. Enfin… On y reviendra mais… Nan c’est pas ce qu’on propose ici.

Ah bon ?! Et pourquoi c’est différent alors ?

Et ben pour répondre à ça, il faut que je précise un peu cette histoire de comptabilité.

Le triple résultat

Le premier à proposer une approche différente des externalités des économistes c’est le comptable John Elkington en 1994 avec sa “comptabilité en triple résultat”. Son idée, reprise par de multiples entreprises depuis, c’est de ne justement PAS tout comptabiliser dans le même bilan financier. Il faut 3 comptabilités différentes selon lui : une compta financière, une compta humaine et une compta environnementale. Les 3P : Profit, People, Planet.

Wow… Ils trouvent toujours des acronymes trop stylés les américains !

Bah ça marche aussi en français regarde : Profit, Personnes, Planète.

Hummm… Nan mais c’est pas aussi catchy

Bref, chaque comptabilité utilise des indicateurs et des unités de mesure qui lui sont propre. Côté financier on compte en € ou en dollars, mais côté humain on compte en heures de formation, en satisfaction des employés, en % de femme aux postes de direction etc. Et puis en matière environnementale on compte en tonne de CO2 évitée, en € investis pour la transition ou en nombre d’oiseaux épargnés.

Hummm… Tu me l’as pas vendu de ouf là… J’ai comme l’impression qu’on va pas rester sur cette compta à la Elkington

Et ben non ! En partie parce qu’Elkington lui-même a désavoué sa propre création. Dans un article de presse de la Harvard Business Review, il explique comment son invention a été, je site : 

“reduced to a mere accounting tool, a way of balancing tradeoffs instead of actually doing things differently.”

“Réduite à un simple outil comptable, une manière de faire quelques compromis au lieu de réellement faire les choses différemment.” 

Ou encore…

“Whereas CEOs, CFOs, and other corporate leaders move heaven and earth to ensure that they hit their profit targets, the same is very rarely true of their people and planet targets. Clearly, the Triple Bottom Line has failed to bury the single bottom line paradigm”

“Alors que les PDG, Directeurs financiers et autres top management remuent ciel et terre pour atteindre leurs objectifs de rentabilité financière, cela n’est que très rarement le cas pour leurs objectifs sociaux et environnementaux. Clairement, l’approche en triple résultat a échoué à remplacer le paradigme du seul capital financier.”

Aïe… Si même le créateur n’y croit plus…

Le problème de cette comptabilité c’est que comme les résultats environnementaux et humains ne sont pas exprimés en €, ils n’impactent pas les résultats financiers, les bénéfices, ils sont quasi-inutiles à des entreprises dont la seule mission demeure de protéger ses K financiers.

Ouais forcément… Y a deux résultats pour la comm et un VRAI résultat qui sert à prendre des décisions.

Triple capital

D’où une nouvelle approche proposée par deux chercheurs français : Jacques Richard et Alexandre Rambaud. La comptabilité en triple CAPITAL. On parle aussi de modèle CARE (Comprehensive Accounting in Respect of Ecology).

Donc on passe de triple résultat à triple capital

C’est ça.

Et parce qu’on change le dernier mot, ça y est c’est bon, ça change le monde ?

Tout à fait ! Parce que si avec les économistes et leurs externalités, le problème c’est que tout devient du capital financier, un seul capital, le problème de l’approche d’Elkington, c’est que les résultats humains et environnementaux eux ne sont PAS du capital. Il y a trois résultats mais un seul résultat exprimé en €, donc un seul résultat qui impacte le K. Or le capitalisme ne sait rien faire s’il ne parle pas d’€ ou de dollars.

Et ben oui mais… Si pour éviter les substitutions douteuses on ne veut pas donner une valeur à la nature et aux humains d’un côté… Mais que pour impacter le capitalisme il faut forcément manipuler des € de l’autre… J’ai comme l’impression qu’il n’y a pas de solution !

Et ben si justement : il faut garder les 3 approches séparées. Financier, humain et environnemental. Comme dans l’approche d’Elikington. Mais il faut que les 3 soient exprimés en €. Aujourd’hui, une entreprise qui  “épuise” son capital actionnarial ou qui ne rembourse pas ses “créanciers” est en faillite. Et bien on pourrait imaginer des capitaux environnementaux et humain, totalement indépendants, qui – si l’entreprise venait à ne pas pouvoir les maintenir – la rendrait illiquide. L’entreprise serait obligée de dépenser de l’argent pour protéger ces K ou pour les reconstitiuer – si elle les a en parti détruit – sinon, elle serait déclarer en faillite.

Récap : Externalité / Tripe résultats / Triple K

Han… 3 capitaux indépendants les uns des autres… Alors je tente une analogie pour voir si j’ai compris. Mettons que les entreprises passent le bac. Normalement y a qu’une seule matière : finance. Faut tout déglinguer en “bénéfices pour les actionnaires”. Mais du coup problème : les gens et l’environnement prennent cher. Pour résoudre ça la méthode des économistes, avec leurs externalités, c’est d’introduire deux nouvelles matières au bac : socio et écologie. Donc on se retrouve avec 3 matières – au lieu d’une, c’est mieux – mais une seule note finale, un seul capital… Donc les entreprises peuvent se tapper des notes pourries en socio et en éco et tout rattrapper avec une super note en finance.

Oui tout à fait ! C’est l’idée de substitution… Tous les enjeux deviennent financiers. Donc le coût du mauvais traitement d’un travailleur par exemple est compensé si les ventes qui en découlent sont suffisantes.

OK ouais… Ensuite y a la méthode à la Elkington, 3 résultats. Là y a trois notes séparées, on ne fait pas la moyenne MAIS… Y a que la note de finance qui compte pour décider si tu es admis. Genre, socio et écologie c’est des options avec un coeff 0 donc aucun impact.

Oui exactement ! 3 résultats mais un seul résultat financier qui impacte le K financier des entreprises. Donc les entreprises ne s’intéressent qu’à ce résultat financier.

OK et donc pour finir la dernière méthode : les 3 capitaux. Là on a toujours 3 matières et 3 notres. Mais pour réussir l’épreuve il faut avoir au moins la moyenne dans chacune des 3 matières. Même en ayant 20 en finance et 20 en socio, si l’entreprise se tappe un 9 en écologie… Elle passe pas l’épreuve. C’est la faillite.

Exactement ! Les K ne se substituent pas les uns aux autres, les 3 sont indépendants et donc importants. Il faut être à niveau dans les 3 pour rester dans la course.

Eh ben ça m’a l’air clair ! Parfait ! Alors j’ai quand même une question : protéger des K humains et environnementaux… Bon, je vois l’idée. Mais si genre, le K environnemental que l’entreprise utilise c’est une forêt par exemple. Et y a cyclone qui défonce la forêt… Ou nan mieux… y a une autre boîte concurrente qui défonce la forêt… Est-que l’entreprise du début serait en faillite parce qu’elle a pas su protéger la forêt ?

Non bien sûr. Enfin, si l’entreprise a absolument besoin de la forêt pour son activité c’est sûr que si la forêt disparaît… La boîte ne va y survivre… Mais ça c’est déjà vrai aujourd’hui. Non le but de la comptabilité en triple K c’est que les entreprises soient responsables des dégâts qu’elles causent. Mais ta question soulève un point très intéressant. 

L’évolution d’un K non financier

Faxonius Limosus ça te parle ?

Euuuh… C’est une blague ?

Nan c’est une espèce d’écrevisse

Donc c’est le début d’une blague ?

Nan c’est un exemple. En 1880 cette écrevisse états-unienne a été introduite dans les cours d’eau français ce qui a contribué – au déclin des autres espèces d’écrevisses qui étaient là avant – mais aussi au développement d’un de ses prédateurs, le héron.

Les écrevisses ça vit pas dans la mer ?

Non, ça vit en eau douce

J’crois que c’est surtout ça que je vais retenir de cet épisode…

Ben j’espère pas… Bon… Question : imaginons qu’une introduction similaire ait lieu aujourd’hui (une fuite dans un élevage par exemple) doit-on demander à l’entreprise responsable de “réparer” son erreur ? Donc de “rétablir” l’écosystème tel qu’il était avant ? Ou doit-on considérer que l’écosystème des rivières a “évolué” ? Que désormais, il a atteint un nouvel équilibre qui nécessite de le “protéger” différemment ?

Ah oui grosse question

Question qui n’a pas de réponse pré-définie. C’est forcément du cas par cas. Il faut commencer par se mettre d’accord sur la gravité de l’incident du point de vue de l’environnement et de ceux qui interagissent avec lui. Qu’est-ce qui semble le mieux pour tout le monde ? C’est en répondant à cette question qu’on va savoir si l’entreprise doit être mise en faillite pour son erreur – parce que l’environnement est irréparable par exemple – ou si au contraire il suffit de lui imposer une amende. Ce que je veux souligner ici c’est que la notion de “K non financier” – et donc de “dette non financière” –  est nécessairement un concept ambigu. Autant l’action du point de vue de la protection du K financier est simple à définir : l’entreprise s’est vu confier X€, elle doit pouvoir rembourser cette somme. Autant quand il s’agit de K d’autre nature, les choses se compliquent parce que protéger ces K là – donc protéger l’environnement ou protéger les humains – même si on parle d’actions qui auront forcément un coût exprimable en € – c’est ça qu’on va essayer de compter – ça nécessite de définir précisément ce qui mérite d’être protégé. Si je dis “protège” cet écosystème : qu’est-ce que ça veut dire vraiment ? Un écosystème ça “vit”, ça “change”, ça “évolue”… Comment on fait la différence entre l’évolution “normale” d’un écosystème et la réaction de celui-ci à une activité humaine ? Et puis d’ailleurs, parce qu’un écosystème va forcément “réagir” à l’activité humaine, il va se transformer au moins un peu… Comment on juge la limite à partir de laquelle la transformation n’est plus acceptable ? Comment on définit les seuils de “pollution” au-delà desquels on considère que l’environnement est trop altéré.

Ah ouais… Attend mais ça devient insurmontable ton truc !

Non c’est juste que la réponse à toutes ces questions entre dans le domaine du “négociable”. Il va falloir faire de la politique. La science va nécessairement informer le débat mais elle ne pourra pas trancher. Finalement c’est comme avec les émissions de CO2. La science dit que ça se réchauffe, à quelle vitesse ça se réchauffe, quelles sont les conséquence du réchauffement… mais elle ne peut pas dire quel est LE niveau de réchauffement “acceptable”. Ca c’est à nous de le définir.

Mais alors… Qui va définir les “niveaux de dégats” acceptables sur l’environnement ?

Triple K : K envi vs financier

Et ben on va en parler juste après. Mais avant ça… Je voudrais qu’on se plonge dans la technique comptable pour comprendre comment fonctionne cette comptabilité en triple K.

OK ouais… Un p’tit peu de technique bien précise et carré… Ca va me rassurer.

On va repartir sur l’exemple de la première vidéo. Une entreprise a acheté une machine qui vaut 1000. Le financement vient des actionnaires pour 500 et des banquiers pour 500. On part sur une comptabilité au prix d’achat.

Oh ben alors… Je croyais que les actionnaires dominaient le game depuis les années 80 et que du coup, ils utilisaient tout le temps la valorisation au prix futur ?

Alors, il est vrai que la valeur future est de plus en plus introduite en comptabilité surtout dans les grandes entreprises. Cela dit, ça ne veut pas dire qu’on utilise qu’elle. On est sur un mix : parfois prix de vente, parfois prix d’achat, parfois valeur future. En France par exemple, sauf pour les entreprises cotées en bourse ou pour les groupes qui possèdent plusieurs entreprises, c’est interdit d’utiliser la valeur future. Mais bref, nous ici, pour plus de simplicité, et pour des raisons que tu verras plus tard, on va partir sur du prix d’achat.

Mmmm… OK

Donc : la machine achetée 1000 vaut 1000. On vient de représenter notre capital financier : les financiers – actionnaires et créanciers – ont confié 1000€ à l’entreprise. Celle-ci doit s’assurer de pouvoir rembourser cette somme. Pour les créanciers ça se fait via des versements prévus à l’avance (y a des dates précises de “remboursement + paiement des intérêts” à respecter) et pour les actionnaires c’est plus libre, ça se fait via la valeur de l’action qui grimpe et/ou via des dividendes. Mais dans les deux cas, le but de la compta c’est d’informer les financiers sur la capacité de remboursement de l’entreprise.

OK ouais… Je vois

Bon alors maintenant qu’on a parlé du K financier. On va introduire le K environnemental. Il y a cette idée qu’une entreprise DOIT toujours protéger son K. Donc l’idée c’est : la nature nous prête du K environnemental qu’il va falloir rendre en bonne condition. 

Rendre en bonne condition plus un taux d’intérêt ou un dividende ? 

Nan y a pas de notion d’intérêt ou de dividende. Enfin… La comptabilité pourrait en faire apparaître si – d’après les indicateurs utilisés – l’état de l’environnement après utilisation était “meilleur” qu’avant… Mais disons que l’idée n’est pas d’exiger des entreprises qu’elles fassent “fructifier” l’environnement. Le but, c’est juste de le “protéger”.

Ah oui… Oui parce qu’un dividende environnemental c’est pas des €, c’est pas une somme d’argent… C’est “+ de K environnemental”… Ah oui faut vraiment changer de logique…

Un exemple pour bien comprendre

Donc, prennons tout de suite un exemple : mettons que la machine de notre entreprise émette des fumées polluantes et qu’elle pompe l’eau d’une rivière à proximité pour la rejeter remplie de produits chimiques. Puisque l’entreprise pollue l’atmosphère et l’eau de la rivière, elle contracte une dette vis à vis de l’environnement. On peut dire que l’environnement fait crédit à l’entreprise de la pollution qu’elle engendre. Pour rembourser la dette, l’entreprise devra “nettoyer” l’environnement, le “remettre en état”. Et c’est la “valeur” de cette action de “nettoyage” qui va matérialiser le montant de la dette. Ici on va dire que les “coûts de dépollution” sont de 1000€.

Po po po… Nettoyer l’environnement ! J’aime pas le terme, ça donne un peu l’impression que c’est comme ton appart où il faut passer un coup d’aspi de temps en temps ! Comment tu “nettoies” une pollution qui a tué des poissons ou d’autres espèces vivantes ? Et puis qui a dit que le “nettoyage” coutait 1000€ ? L’entreprise ? Les actionnaires et les managers qui sont à leur solde ?!  Ca peut pas marcher ton machin, ils vont te mettre des coûts hyper faibles, ils vont même dire qu’il y en a pas !

Effectivement ! Tu as tout à fait raison. Certaines pollutions ne sont pas “réparables” et NON ce ne sont pas les manager ni les actionnaires qui décident des coûts de “dépollution” mais on va y revenir. Pour l’instant j’emplois des termes volontairement “simplistes” parce que je veux me concentrer sur la mécanique comptable. Donc on oublie un instant la complexité de la définition de la “dépollution” et des “coûts” associés – on considère que tout ça est réalisable et a été bien évalué – et on s’intéresse uniquement ce qui se passe dans les comptes de l’entreprises.

Hummm… OK admettons

Donc… Je le redis : la dette environnementale sera remboursée quand l’entreprise aura effectivement “dépollué”. Très important : c’est le constat d’un environnement en bon état qui valide le remboursement de la dette environnementale. L’entreprise est donc incitée à “valoriser” correctement le coût de l’action de dépollution sinon elle n’y sera pas préparée. La dernière chose à dire c’est que pour évaluer le “coût” de la dépollution, il faut forcément connaître l’ampleur de la pollution et donc… On a besoin de dire pendant combien de temps on va “polluer”. Par exemple nous ici, on va partir sur 5 ans. (Parce qu’on se dit que la machine polluante sera utilisée de la même manière pendant au moins les 5 prochaines années… Après ça, p’tet qu’on va l’améliorer, p’tet qu’on va l’utiliser différemment ou en changer… Bref…) On a besoin d’une date de fin d’activité pour pouvoir la somme des coûts de restauration.

Parce que si on polluait à l’infini, on aurait une pollution infinie et donc des coûts infinis c’est ça ?

Oui c’est ça ! Ca ne veut pas dire que l’activité s’arrête forcément au bout de 5 ans dans notre exemple. Ca veut juste dire qu’au bout de 5 ans, on vérifie que l’environnement est bien dans son état initial. Donc on vérifie que la dette est remboursée. Et puis après, on peut souscrire une nouvelle dette environnementale pour 5 ans de plus.

OK ouais je vois l’idée.

Donc… On a notre dette environnementale. Une action de dépollution qui devrait couter 200€ à l’entreprise tous les ans sur une période de 5 ans. Ca c’est pour le “passif” du bilan, la partie “ce que doit l’entreprise”. Mais qu’est-ce qu’on met en face dans la partie “ce que possède l’entreprise” ? Parce que je te rappelle qu’un bilan…

…Doit toujours être à l’équilibre… Oui, oui je sais…

Ah comme quoi ça commence à rentrer la compta !

Alors, que possède l’entreprise ? Et ben je dirai qu’elle possède le droit de disposer d’un morceau d’environnement – atmosphère et rivière – qui ne lui appartient pas et qu’elle doit rendre nickel dans l’état où elle l’a trouvé.

Hummm… Nan c’est pas ça. L’actif ne matérialise pas un “droit d’utilisation” de l’environnement par l’entreprise, il matérialise la “richesse” que l’utilisation de l’environnement permet de dégager. La machine est une richesse qui vaut 1000 parce que sa “fabrication”, sa “création”, nécessite de dépenser 1000. Et ben… L’environnement est aussi une richesse qui vaut 1000 parce que sa “re-création”, sa “restauration”, nécessite de dépenser 1000. 

Ah… D’accord… effectivement c’est pas un droit donc… Mais pfff toujours pareil quoi, qui dit que la “re-création” de l’environnement coûte 1000 ?

On va y venir… On termine sur la technique. Maintenant : comment on fait pour signaler à l’entreprise qu’il y a une dette environnementale à rembourser ? Comment on fait pour la contraindre de garder des sous de côté pour cette restauration ? Et ben on utilise l’outil de l’amortissement dont on a parlé dans la vidéo précédente.

Alors… L’amortissement…

C’est l’idée de déduire des bénéfices la perte de valeur d’un actif qui s’use. Quand une machine coûte 1000 et qu’on estime qu’elle va fonctionner pendant 5 ans, on va – via une perte comptable qu’on appelle amortissement – forcer l’entreprise à mettre 200 de côté tous les ans. Comme ça au bout de 5 ans, si ces résultats sont suffisants, elle aura de quoi, soit rembourser les financiers, soit – s’ils continuent de lui faire confiance – s’acheter une nouvelle machine. Comme les amortissements sont déduits des résultats, ils OBLIGENT l’entreprise à mettre des sous de côté. 

…Déduits des résultats ? Donc si l’entreprise fait 500 de bénéf avant un amortissement de 200, en fait elle n’a fait que 300 de bénéf ?

Oui c’est ça ! Elle a beau avoir accumulé 500€ dans ses caisses, elle ne peut distribuer à ses actionnaires que 300€ de dividendes. Les 200€ d’amortissement sont en quelque sorte bloqués pour le remboursement ou le ré-investissement.

Hummm… Donc appliqué à notre exemple… Il y aurait un amortissement de l’actif environnemental… Donc de la “richesse environnementale” de… 200€… Tous les ans la richesse qui vallait 1000€ au départ serait réduite de 200 jusqu’à valoir 0 au bout de 5 ans.

Ben voilà t’as tout compris !

Mais qu’est-ce qui se passe au bout de 5 ans ?

Et ben voyons voir ça : la première année l’entreprise fait 500 de chiffre d’affaires. MAIS… Elle doit amortir sa machine : -200 et sa richesse environnementale : -200 aussi. Tu vois comme le cash bouche les trous des “pertes” liées aux amortissements. L’entreprise perd en richesse “machine” et en richesse “environnement” parce qu’elle endommage ce qu’elle utilise, mais elle gagne en richesse “argent” via ses ventes. Finalement, sur les 500 de chiffre d’affaires, parce qu’il a fallu mettre 400 de côté pour réparer les dommages, seuls 100 sont distribuables aux actionnaires. L’année suivante il se passe la même chose. +500 de chiffre d’affaire. Mais -200 d’amortissement “machine” et -200 d’amortissement “environnement”. On répète l’opération pendant encore 3 ans jusqu’à ce qu’on arrive à notre bilan final. Comptablement, la richesse “environnementale” ne vaut plus rien et la richesse “machine” non plus. A la place, l’entreprise a accumulé 5 fois 500€ sur son compte en banque. Ca lui laisse de quoi rembourser ses créanciers -500€. Mais surtout – si les estimations de coûts étaient précises – ça lui laisse de quoi s’acheter des services de “dépollution” de l’environnement : -1000€. Et attention, je le répète à nouveau : ce qui rembourse cette dette c’est le fait de constater – quel qu’en soit le coût final – que l’environnement a effectivement été restauré. En l’absence de ce constat, la dette étant à maturité, le tribunal de commerce viendrait indiquer à l’entreprise que, n’ayant pas remboursé sa créancière “dame nature”, elle est en situation de faillite.

OK donc… Nature restaurée : dette remboursée et créanciers remboursés : dette remboursée aussi. Et après ?

Bah, si l’entreprise veut poursuivre son activité il faudra réemprunter à la nature forcément. A voir si elle a aussi besoin de réemprunter à des créanciers… Et puis si l’entreprise ne veut pas poursuivre, si les actionnaires choisissent de fermer la boîte… Ben ils récupèrent 1000 càd 500 de plus que ce qu’il avaient mis au début.

D’accord ouais… Si tu veux poursuivre il faut réemprunter à la nature parce que poursuivre l’activité signifie continuer de polluer… Donc obliger de restaurer… Donc dette environnementale

Exactement !

OK ouais… Et la dette environnementale ne se rembourse pas avec des sous elle se rembourse en “dépolluant”… Donc pas moyen pour les actionnaires de se débrouiller pour ne pas restaurer l’environnement

Ben non… Sauf à mettre l’entreprise en faillite. Mais la faillite c’est super mauvais pour les actionnaires. Si l’esprit actuel de la loi est maintenu – comme les créanciers sont remboursés avant les actionnaires dans la procédure de liquidation – le tribunal de commerce cherchera à rembourser toutes les dettes (environnementales comprises) avant d’accorder quoi que ce soit aux actionnaires…

Ouais… Donc les actionnaires qui contrôlent la boîte et ils ont aucun intérêt à aller ni à la faillite financière, ni à la faillite environnementale…

Encore une fois, si l’esprit actuel de la loi est maintenu : non aucun intérêt.

Le rôle du juridique

Comment ça l’esprit de la loi ? Pourquoi tu parles de la loi d’un coup là ?

Parce qu’il faut bien comprendre que la comptabilité ne peut rien imposer ! Elle n’est qu’un système d’information, une manière de compter. En revanche, le droit peut s’appuyer sur une comptabilité pour définir des lois. Par exemple, le droit dit qu’une entreprise ne peut pas fonctionner si elle est insolvable càd si la valeur de ses actifs est inférieur au montant de ses dettes. Si ça arrive, les actionnaires doivent injecter de leur argent pour rétablir la solvabilité sinon c’est la liquidation. C’est la comptabilité qui permet de savoir s’il y a “insolvabilité” mais c’est bien le droit qui dit ce qui se passe dans ce cas là.

Hann… Donc tu veux dire que pour le coup des dette environnementales… Si jamais il y avait faillite… Le droit pourrait très bien dire qu’on rembourse d’abord les K financiers, même les actionnaires… Avant de s’intéresser au remboursement de la dette environnementale.

Oui tout à fait ! Il pourrait même dire l’inverse ! On rembourse la dette environnementale en priorité avant les dettes financières et les actionnaires. Encore une fois, la comptabilité informe mais c’est le droit qui oblige.

Donc ta comptabilité n’est pas magique en soit.

Ben elle est magique au sens où elle est un outil très efficace et surtout très concret sur lequel le droit pourrait s’appuyer pour diriger le capitalisme vers quelque chose de nouveau. Mais effectivement, aucune une comptabilité n’est contraignante en elle même.

Mmmm OK… Mouais… Bon ça reste cool… j’crois

Rembourser sa dette environnementale

Alors autre petite précision : l’entreprise n’a pas besoin d’attendre 5 ans pour rembourser sa dette environnementale. Dans notre exemple, soit elle met 200 de côté tous les ans pendant 5 ans et dépollue à la fin, soit elle dépollue de 200 tous les ans. Également, l’action de dépolluer peut passer par la mobilisation d’entreprises spécialisées (#création d’emplois dans de nouveaux domaines !!!). Ce qui compte c’est pas que l’entreprise dépollue elle-même, c’est que l’action de dépollution soit constatée.

Mouais… enfin si la justice décide de modifier les lois pour embrasser la logique de la compta dont on parle quoi.

Oui alors, on va partir de du principe que c’est le cas hein… Sinon faudra faire la distinction tout le temps, ça deviendrait vite chiant à écouter. Mais oui tu as raison.

Nan mais voilà… Faut être précis

Autre chose, la dette environnementale correspond aux coûts de dépollution actuels. On est sur une comptabilité à la valeur d’achat ! Donc si on se rend compte à l’usage, que dépolluer coûte plus ou moins cher que prévu, la dette environnementale s’ajuste à la hausse ou à la baisse.

Humm… Ouais ok… Ce qui va inciter les entreprises à investir dans les technologies de dépollution… Pour faire baisser leurs coûts, et donc réduire les dettes.

Exact ! Dernière précision : l’entreprise peut tout à fait ne pas avoir de dette environnementale si elle investit justement dans des technologies qui, au lieu de viser la “dépollution”, visent à “prévenir” ou même mieux à “éviter” de polluer. Pour notre exemple prévenir la pollution correspondrait à placer des filtres pour ses fumées et à installer un bassin de décontamination. La pollution a bien lieu mais comme on la contient, la dette environnementale n’apparaît pas. Enfin… Comptablement y aurait quand même des lignes qui… 

(fait une grimace)

Bref, peu importe ! Et puis, mieux, pour carrément éviter la pollution il faudrait électrifier le processus de production – pas de fumée – et ne plus utiliser de produits chimique – pas d’eaux polluée. Encore une fois, si la pollution est évitée ou contenue… Alors pas besoin de dépolluer et donc pas de dette environnementale.

Oula… Mais alors… Pourquoi ne pas directement dire : “Il est interdit de polluer”. Chaque entreprise doit se doter de “systèmes” qui permettent d’éviter de polluer. Ce serait beaucoup plus simple ! Pourquoi on s’emmerde avec ces histoires de dette environnementale ?!

Pour au moins trois raisons ! La première c’est qu’on ne peut pas tout faire sans pollution. Parfois le mieux que l’on puisse imaginer c’est soit contenir la pollution, soit dépolluer après coup. C’est ce que tu disais avec les poissons de la rivière. Si la pollution les extermine, alors la “répartition” est impossible et donc la “dette environnementale” ne serait pas remboursable. La seule solution alors c’est effectivement de contenir la pollution ou de l’éviter. Mais si on parle d’une pollution qui met 10 ans à tuer les poissons, alors on peut “nettoyer” tous les ans. Ensuite, on laisse le choix aux entreprises. Si le bassin de décontamination et les filtres à fumée coûtent 1500… Alors que la dépollution ne coûte que 1000… Ben c’est plus avantageux économiquement de dépolluer.

Ouais mais quand on veut dépolluer, y a un risque de ne pas y arriver et donc que l’environnement soit niqué ! Alors que quand on évite de polluer dès le début… ca semble beaucoup plus sûr quand même !

Alors déjà il est très probable que dans beaucoup de cas, ce sera plus économique de contenir ou de ne pas polluer que de restaurer. Mais, il faut bien que tu comprennes qu’une entreprise qui ne pourrait pas rembourser sa dette environnementale, donc qui ne pourrait pas dépolluer, serait en faillite. Si bien qu’elle n’aurait aucun intérêt à mal évaluer le risque de ne pas réussir à dépolluer. Choisir la voie de la restauration de l’environnement c’est être raisonnablement sûr de pouvoir y arriver pour moins cher que d’éviter de polluer. Sinon c’est soit la faillite, soit des bénéfices moins importants que prévus.

Ah ouais… OK parce que l’entreprise ne peut pas juste dire “j’avais budgétisé 1000 pour dépolluer et j’ai bien dépenser cette somme, donc me faite pas chier avec vos histoire d’oiseaux morts ou j’sais pas quoi”, elle doit prouver que l’environnement est bien dans l’état où elle l’a trouvé au départ. Sinon la loi devra considérer que la dette n’est pas remboursée !

C’est ça ! Comme on l’a dit, la dette est constamment “réévaluée” en fonction du coût actuel de dépollution. Ce qui définit sa “valeur” c’est le coût “réel” de dépollution. Ca veut aussi dire qu’une entreprise qui arriverait à la conclusion que les “coûts” pour “éviter”, “contenir” ou “réparer” la pollution, sont trop importants pour se maintenir financièrement, devrait fermer boutique. Il s’agirait d’activités écologiquement non-soutenables. Et il faudrait penser l’arrêt pur et simple de ses activités.

Mais alors… Encore une fois… Qui est supposé vérifier ça ? Et qui va définir et évaluer le coût de la dépollution ?

Les représentants du K

OK alors, on en vient à ma troisième raison. Pourquoi s’embêter avec cette comptabilité CARE et ne pas simplement interdire ou réguler certaines pratiques ? Parce que la “puissance” du modèle CARE c’est de connecter “comptabilité” et “institutions capables d’évaluer la valeur du K”. L’un ne peut pas aller sans l’autre. Quand une entreprise s’endette, elle doit négocier les conditions d’emprunt avec les représentants du K financier. Par exemple, toi quand tu empruntes à la banque, tu négocies les termes avec le représentant des intérêts de la banque j’ai nommé : le banquier. Et ben il faut que ce soit pareil pour la dette environnementale. 

Alors… Est-ce que tu pourrais préciser ?

Les représentants du K financiers sont les financiers. Logique. Mais puisqu’on ne peut pas demander à “dame nature” d’être la représentante du K qu’elle fournit, il va falloir innover un peu. Quels êtres humains pour représenter le K environnemental, pour traduire l’état d’un écosystème ? La réponse est à définir. Mais on peut imaginer qu’il s’agira de scientifiques spécialistes des écosystèmes impactés : sols, rivières, atmosphère etc. On peut aussi penser à des gens qui habitent à côté de l’usine, qui pourraient rapporter d’autres impacts : le bruit, l’odeur… En bref, on a des représentant du K financier : les membres du conseils d’administration, les actionnaires, des banquiers, des fonds d’investissement à la Blackrock. Il nous faut aussi des représentants du K environnemental.

Ah ouais… Donc il faudrait créer un genre de “groupe de représentation du K environnemental”… Mais c’est hyper compliqué cette affaire. Dans ce groupe : Qui aurait le droit de participer ? Comment on sélectionne les gens ? Quel rôle on leur donne ? Comment on les rémunère ? Comment les décisions sont prises ? Y a tout un tas de trucs à inventer là !

Ben oui ! Mais c’était pareil quand les modes de représentation du K financier n’existaient pas. Il a bien fallu inventer et définir les usages dans les conseils d’administration, les manières de voter, de se répartir de pouvoir, de se rémunérer etc. Rien de tout ça n’existait avant qu’on ne le crée.  

Ouais d’accord mais j’veux dire… C’est du boulot quoi !

Ah bah oui… Si le droit s’en empare, tu changes la comptabilité officielle, donc tu changes le mode de gestion du capitalisme, donc tu changes complètement la face du monde. Ca nécessite une réorganisation totale. Ca créé de nouveaux emplois, de nouvelles activités et entreprises (pour définir les seuils de protection et estimer les coûts de restauration l’environnement), ça crée aussi de nouvelles lois, réglementations, institutions, modes de gouvernances. C’est un énorme chantier. Mais bon encore une fois, le passage depuis l’ancien mode de gestion, le féodalisme, vers le capitalisme à aussi vu de très très nombreuses transformations à tous les étages de la société. La comptabilité qu’on propose ici permet de penser autrement la gestion des entreprises, donc la gestion de la production mondiale. Mais elle n’arrive pas non plus avec une solution clef en main. Il va falloir faire un peu de politique derrière : se mettre d’accord, voter des lois, tester des choses… toussa toussa.

Mmmm… Mouais… C’est un peu utopique du coup si c’est pas déjà tout prêt et applicable.

Alors, déjà, la comptabilité CARE est en teste. Y a des entreprises qui l’utilisent en ce moment même ! Donc c’est pas complètement une utopie théorique. Et puis aussi, est-ce tu crois vraiment que la solution à un problème aussi énorme que “rendre le capitalisme aussi protecteur de l’humain et de l’environnement que des actifs financiers” peut se faire avec trois clics de souris sur un ordi ? Forcément que ça nécessite une révolution. Ici on propose un plan concret à dérouler pour penser et faire advenir cette révolution. C’est déjà pas mal non ?

Mouais… OK je te l’accorde.

VS coût / bénéfice

C’est le moment de revenir sur nos histoires d’externalités pour bien comprendre la différence entre ce que font habituellement les économistes et le modèle CARE. On va partir sur l’exemple des émissions de CO2. Les économistes qui cherchent à donner un prix à cette pollution climatique le font via une logique très spécifique. D’un côté le climat qui se réchauffe nous enlève et va continuer de nous enlever toujours plus de “bien-être” – le changement climatique réduit notre capacité à produire des richesses. Il y a donc des “dégâts” causés par le RC sur le “PIB mondial” qui dans la théorie – si on a bien intégré toutes les externalités – est une mesure du “bien-être” de l’humanité. Et puis de l’autre, il y a les “dégâts” causés par les investissements verts sur ce “bien-être” total.

Ah oui on avait parlé de ça dans la vidéo sur la taxe carbone… Et dans celle sur le modèle de Nordhaus… C’est chelou comme manière de penser… Les investissements “verts” nous enlèverait du PIB !?… Alors que pourtant ça crée des emplois et tout…

Ouais. Les économistes partent du principe que lutter contre le RC n’est pas “optimal” du point de vue de la croissance économique car sinon, le marché… (dans son infinie sagesse)

Amen

Amen …aurait sélectionné de lui même la voie des technologies décarbonées.

Ouiiii bien sûûûr… 

Donc “dégât” sur le PIB par le RC d’un côté mais “dégâts” sur le PIB par les investissements verts de l’autre : il faut trouver le juste milieu. Si la taxe carbone est trop élevée ce sont les investissements “verts” qui entravent trop notre croissance économique.

…Et si c’est l’inverse c’est le climat qui nous met une énorme tarte !

Voilà ! Cette approche pour intégrer les externalités est appelée : “coûts / bénéfices”. Il faut systématiquement comparer les bénéfices vs les coûts sur le PIB – de la solution envisagée (les technologies décarbonées) et de l’externalité en question (les émissions de CO2).

OK donc je pense que je vois la différence. Laisse moi voir si je peux trouver une autre analogie. Mettons que construire l’usine de notre exemple tue des verres de terre. Avec ton histoire de “coûts / bénéfices” on dirait : tuer les verres de terres va nous enlever du “bien-être-PIB”. MAIS… Les sauver va aussi nous en enlever… Donc il faut mettre une taxe sur le fait de les tuer qui permet… De perdre autant de “bien-être-PIB” en les sauvant, qu’on en aurait perdu, si on les avait pas sauvé.

C’est même plus précis que ça : il faut qu’on perde autant de PIB en en sauvant un certain nombre, qu’on en aurait perdu si on avait laissé ce certains nombre mourir. Donc c’est pas : les sauver vs ne pas les sauver, c’est combien on en sauve pour que le coût du sauvetage soit égal au bénéfice qu’on en retire. Il faut “tuer” ou “sauver” le nombre optimal de verre de terre.

“Optimal” oui bien sûr… C’est que moi ou y a d’autres gens qui veulent leur mettre des claques aux économistes !

Oui alors, t’inquiète pas que ce genre de raisonnement est critiqué de toute part par les économistes eux-mêmes. Bon mais je voudrais aussi souligner que cette méthode nécessite de “prédire” – avec forcément la possibilité de se planter – l’impact futur de la pollution dont il est question sur le “bien-être / PIB”. Ca signifie aussi que si cette “prédiction” dit que la disparition des verres de terre aura 0 impact sur le PIB, alors il y a 0 raison de leur donner une valeur via une taxe, et donc 0 raison de s’opposer à leur total disparition. 

Hummmm (fait la moue)

(Nordhaus)

On en arrive à des chercheurs comme Nordhaus qui proposent des modèles effectuant des calculs soit disant “rationnels” ou “optimaux”, qui montrent que finalement, du point de vue de la maximisation du PIB mondial… le meilleur RC c’est +3,5°C d’ici 2100.

Ah Nordhaus… Tu sais que c’est un pionnier de la lutte contre la lutte contre le RC ? 

La lutte contre la lutte ?… Les doubles négations c’est jamais facile…

Ouais c’est un mec qui dès les années 80 nous a pondu des arguments pseudo-scientifico-économique anti-règlementation sur les émissions de CO2. Y a une superbe vidéo de Simon Clark sur le sujet. Nordhaus est un des noms qui ressort comme essentiels au développement d’un momentum anti-régulation qui a fait boule de neige et qui a finit par anéantir le momentum inverse… Celui qui nous a permi de réguler les émissions de CFC, responsables du trou dans la couche d’ozone, et qui du coup était à deux doigt de pieds de nous permettre de réguler les émissions de CO2. Et ça dès la fin des années 80 !

Ah oui tu fais référence au rapport de 83 : “Changing Climate”. 5 chapitres écrits par des scientifiques du climat, tous unanimes dans leurs conclusion : le RC en cours nécessite une action immédiate. Et deux chapitres écrits par des économistes qui utilisent l’argument du “discount rate” (le taux d’actualisation) : les dégats dans le PIB sont tellement loin dans le futur – 40 à 50 ans – que leur valeur monétaire actualisée est négligeable par rapport au coût d’une action immédiate. Autrement dit, il vaut mieux laisser les humains du futurs – plus riches et technologiquement plus avancer – s’occuper du problème. Et cette analyse par les économistes qui est reprise dans la conclusion du rapport, qui participera à convaincre l’administration Bush – Bush père – qu’il ne faut pas s’alarmer, que réguler les émissions de CO2 va davantage dans le sens d’une forme d’anti-capitalisme – donc dans leur tête de communisme – que d’une mesure nécessaire et urgente pour la survie des générations futurs.

Pff tu te rends compte ? Imagine si on avait démarré la lutte contre le RC pleine balle en 89 ? Si on prend l’accord de Paris comme réf, donc 2015, on aurait eu 26 ans d’avance.

Ouais… Bon attention Nordhaus n’est pas le seul “responsable”, c’est même pas le personnage le plus important de la vidéo de Simon. Le rapport “Changing climate” n’est pas la seule pièce du Puzzle. Allez voir cette magnifique vidéo, le lien est en description.

VS coût / efficacité

Ouais… Bon donc, si je résume : les “externalités”, c’est mesurer combien ça coûte d’éviter une pollution vs combien ça rapporte. Le niveau de pollution “optimal” se place, pile quand les deux sont égaux. C’est une méthode risquée – parce qu’il faut prédire le futur avec de gros risques de se planter – et anthropocentré – parce que la nature n’a de la valeur que si on peut “prouver” qu’elle NOUS apporte du “bien-être-PIB”.

C’est ça… Et cette logique d’égalisation des coûts et bénéfices contraint l’action de préservation de l’environnement à tous les niveaux du raisonnement. On pollue ici mais ils en souffrent là bas ? Nous n’agirons ni plus ni moins que dans la mesure où nos “coûts” ici sont égaux à leurs “bénéfices” là-bas ! Nous polluons aujourd’hui mais ils souffriront dans le futur ? Nous n’agirons ni plus ni moins que dans la mesure où nos “coûts” aujourd’hui sont égaux à leur “bénéfices” dans le futur. Tout devient un “actif financier” source de “bien-être / PIB” si bien que cette approche peut englober toutes les questions “sociétales”. N’importe quelle action, et pas forcément environnementale… réduire les inégalités femmes / hommes, s’assurer que tout le monde ait accès à un logement, s’opposer au travail des enfants… tout ce qu’on veut… N’importe quelle action n’a de légitimité que si son coût – en PIB – est égal au bénéfice qu’on en retire – en PIB aussi.

C’est génial… Ca t’embête si je vomis ou…

Bon je te parle de tout ça pour deux raisons : la première c’est pour que tu fasses bien la différence entre la comptabilité CARE et les externalités des économistes. Avec CARE on intègre à la comptabilité des entreprises le coût de protection de l’environnement ainsi que – on le verra plus loin – celui de la protection des travailleurs. Donc la protection est obligatoire et s’évalue via des critères extra-financiers. Avec les externalités des économistes, l’environnement ou les travailleurs prennent la valeur du PIB qu’ils permettent de générer et la protection n’a rien d’obligatoire. On ne protège qu’à hauteur du bénéfice qu’on espère en retirer. Au-dela, travailleurs et environnement sont sacrifiables sur l’autel du PIB.

Ouais ouais… Un terre de terre à 5€ est largement sacrifiable si on peut en retirer un iPhone à 1000 balles.

La deuxième raison pour laquelle je te parle de ça c’est que les économistes ont une autre méthode pour réfléchir aux externalités. On en a parlé dans la vidéo sur la taxe carbone, plutôt que l’approche “coûts / bénéfices” on peut utiliser l’approche “coût / efficacité”. 

Alors… coûts… efficacité ?

Cette méthode consiste à commencer par définir un objectif, par exemple : “on ne veut pas réchauffer le climat de plus de 2°C” PUIS, dans un deuxième temps, a s’interroger sur la manière la plus économique du point de vue du PIB d’y arriver. Donc ici, on admet que certains objectifs – sociaux ou environnementaux – peuvent être définis selon des critères extra-financiers. 

Ah ouais ok… Alors qu’avec l’autre méthode l’objectif de RC est donné par l’analyse financière. Là on fixe l’objectif avant de faire l’analyse financière !

C’est ça. Avec cette méthode, la maximisation des bénéfices des entreprises – donc la maximisation du PIB – n’est pas vu comme l’alpha et l’oméga de la prise de décision politique. On n’est bien dans un cadre de pensé, dans une idéologie, différente.

Aaah… Ca va dans le même sens que CARE quoi… C’est pas : j’égalise les revenus femmes/hommes parce que c’est optimal financièrement… C’est j’égalise les revenus femmes/hommes parce que c’est comme ça, c’est ce qu’on a décidé de faire collectivement, c’est ce qui nous semble moral ou juste… Maintenant réfléchissions à la méthode qui coûte le moins cher pour y arriver

Parenthèse double matérialité

Exactement ! Alors ici petite digression… Mobiliser des critères extra-financiers pour éclairer des problématiques environnementales et sociétales c’est très européen. Les budgets carbonne européens – et tous les outils qui vont avec : taxe, quotas, valeur tutélaire du carbone (voir notre vidéos sur le sujet) – sont pensés pour rester sous les 2°C, pas pour maximiser le PIB. Il y a aussi tout un projet de loi européen d’obligation de déclaration d’informations extra-financières pour les grandes entreprises – ça s’appelle CSRD – qui se met en place en ce moment et dont le but est l’atteinte de différents objectifs de soutenabilité qui n’ont pas été fixés pour des raisons d’optimisation financière. Mais, l’Europe est un peu la seule à prendre cette voie dite de “double matérialité”. Dans la bataille sur la règlementation internationale des informations que les entreprises doivent rendre publiques, le boss du game c’est l’IFRS Foundation. D’ailleurs t’as p’tet déjà entendu parlé des normes IFRS en comptabilité.

Euuuh… Non

Voilà ben c’est cette fondation qui les produit.

Huumm… Hummm

Derrière cette fondation on retrouve des entreprises privées comme des banques ou des cabinets d’audit. Leur but, via les deux principaux bras armés de la fondation : l’IASB et l’ISSB, c’est de faire du lobbying de normalisation comptable. Eux, sont dans la team de la “matérialité simple”, celle qui n’est QUE financière, celle de l’analyse “coûts / bénéfices” à la Nordhaus, celle d’une nature ou d’êtres humains sacrifiables s’ils ne rapportent pas assez de PIB.

Oula alors… “matérialité simple et double” ? C’est des nouveaux concepts ça ?

Oui alors… En gros, la fondation IFRS a pondu un document en 2018 disant qu’une entreprise ne devraient révéler des information que si celles-ci ont une “matérialité” du point de vue des investisseurs, donc du point de vue du K financier… Donc en gros, ne doivent être révélées que des informations pertinentes du point de vue des résultats financiers. Leur idée c’est de dire : avant d’obliger une entreprise à révéler tel ou tel type d’information, sur la pollution ou sur la manière dont elle traite ses employés, vous devez d’abord prouver que cela a un lien avec les bénéfices de la boîte. Sinon, il n’y a pas “matérialité” et donc il ne devrait pas y avoir d’obligation.

Hummm OK… On est toujours dans le délire : n’est pertinent que ce qui rapporte de l’argent. L’information doit être révélée uniquement si elle permet aux financiers de surveiller leurs sous.

C’est ça ! Comme l’Europe cherche à règlementer pour des raisons qui son d’ordre, moral, éthique, citoyen, environnemental… Peu importe… est né le concept de “double matérialité”. Il y a la “matérialité financière” certes, mais il y a aussi une “matérialité” qui sert d’autres intérêts… Peu importe lesquels… L’idée c’est simplement de dire qu’il existe des intérêts extra-financiers et que eux aussi sont pertinents et importants.

Ok je vois… donc l’Europe vs le reste du monde ! Allez l’Europe on est chaud là !

Voilà donc je vais tout de suite calmer tes ardeurs. Le sens du vent actuellement en Europe c’est de ne pas s’opposer à Trump – champion des intérêts financiers – et de batailler économiquement contre la Chine. Donc les enjeux purement financiers refont surface et les beaux textes de loi – notamment celui qui décrit la CSRD – risquent bien d’être retouchés pour limiter voire carrément supprimer cette fameuse “double matérialité”. Finalement, on n’obligerait pas les entreprises à déclarer quoi que ce soit qui ne serait pas lié à ses résultats financiers.

Oh bah… regarde ça on dirait que j’ai encore vomis un coup… trop bien !

Bon fin de ma petite digression… Donc, mon point central ici c’est le suivant : quand des économistes mentionnent des “externalités” qu’ils cherchent à “intégrer” aux marchés. Attention à ne pas faire l’amalgame entre ceux qui utilisent l’analyse “coûts / bénéfice”, ça c’est Nordhaus, la fondation IFRS, la matérialité simple, seule compte la maximisation des résultats financiers des entreprises… Et ceux qui utilisent l’analyse “coûts / efficacité” dans laquelle l’objectif est défini d’avance selon des critères extra-financiers. Là on est plus proche de ce que propose CARE, on est dans la matérialité double : l’analyse financière est au service d’un objectif qui a été défini en amont, par des critères extra-financiers.

Ok… c’est tout bien compris… 

Anthropocentré

Bon revenons-en à CARE. Le modèle cherche donc à protéger l’environnement tout de suite. Parce que le but c’est de faire de l’environnement un “acteur” de la prise de décision économique et pas simplement un “enjeux”. Avec CARE, on ne protège pas l’environnement parce qu’il nous apporte du “Bien-être / PIB”, on le protège parce que l’environnement à le droit d’exister, au même titre que nous. Donc, les épargnants et actionnaires ont leur mot à dire – ils ont des représentants qui défendent leurs intérêts – mais l’environnement a aussi son mot à dire – il a ses propres représentants qui défendent ses intérêts.

Mais les représentants restent humains. Donc est-ce qu’on est sûr qu’ils défenderont bien les intérêts de l’environnement ?

Ah bah bien-sûr que non ! De toute manière “l’intérêt de l’environnement” c’est un truc qui n’existe pas. “L’environnement” ça n’existe pas non plus ! Il existe une multitude d’espèces et de “mécanismes environnementaux” en interaction permanente. C’est nous qui conceptualisons l’environnement pour mieux nous le représenter. Alors, on fait ça à partir d’observations et de données réelles, le processus est scientifique, ça pas de soucis. Mais on regarde “ce qu’on pense à” et “ce qu’on veut bien” regarder. Et de toute manière c’est pareil pour l’intérêt du K financier. Il n’y a pas d’intérêt unique. Les investisseurs sont multiples, ils ont des intérêts parfois divergeants, notamment du point de vue des horizons de rentabilité. Donc au final : ce qui sera retenu comme définition de “l’intérêt” des apporteurs de K – financiers ou environnementaux – restera toujours un enjeu politique qui n’aura jamais de définition objective. Ce sera forcément arbitraire et changeant.

Ouais mais donc… Au final… Même avec CARE, on reste sur un truc anthropocentré alors ?

Non ! Parce qu’avec CARE, on demande aux représentants du K environnemental de se battre POUR l’environnement et pas pour ce qu’il NOUS apporte. Là est toute la différence. Les “décideurs” de l’économie ne peuvent être qu’humains, on a pas le choix, on ne va pas demander à “une rivière” de donner son avis. Donc le seul levier d’action, c’est la manière dont on définit les objectifs des humains. Si on peut leur demander de raisonner en maximisant un indicateur économique comme le PIB – c’est la méthode “coût / bénéfice” des économistes et celle de la matérialité simple des comptables – on peut aussi leur demander de défendre au mieux de leurs capacités et de leurs connaissances les intérêts de l’environnement lui-même.

Haaan… C’est profond hein ! On dirait un peu de la philo

Ben c’est partie basé sur les travaux d’un philosophe des science qui s’appelait Bruno Latour donc oui, ça l’est !

Institution

L’autre élément très important de la méthode CARE que je veux souligner c’est cette histoire d’institution. On donne une valeur à l’environnement, le coût actuel de restauration, mais on lui donne aussi une voix via ses représentants.

Une voix ? Mais… Parce qu’avec les externalités des économistes, l’environnement n’a pas de voix ?

Alors non, je le redit encore une fois, avec les externalités – en tout cas, quand elles sont intégrées via une analyse “coût / bénéfice” – c’est le bien-être-PIB des humains qui a une voix et pas l’environnement. Les économistes parlent d’environnement mais au nom des humains et de leur bien-être, pas au nom de l’environnement lui-même. Mais en plus avec les externalités – même avec l’approche “coût / efficacité” – les personnes qui prennent la parole sont extérieures aux entreprises. La question qu’on pose ici c’est : à quel niveau de l’organisation économique on place les représentants de… disons la “cause environnementale”. Quel que soit la méthode utilisée, qui décide actuellement de la quantité des quotas carbone ? Ou du niveau des taxes carbone ? 

Et ben… L’état j’imagine ?

Oui, en mandatant une institution pour faire le job. Donc la cause environnementale est représentée par l’état. Si bien que les décisions prises sont centralisées, ça vient d’en haut. Avec CARE, on décentralise. La représentation de l’environnement se fait directement au niveau des entreprises. Chaque entreprise aurait son “bureau de représentation de l’environnement”. On est dans la logique du libéralisme. De la même manière que les actionnaires et créanciers sont libres de décider à qui ils font confiance, dans quelle mesure et pour quelles raisons, les représentants du K environnemental auraient la même liberté. On peut imaginer que certains “indicateurs environnementaux” soient légalement définis comme obligatoires à surveiller – comme les émissions de GES par exemple – donc il y a toujours une partie de la règlementation qui vient d’en haut, mais que pour le reste, ce serait du cas par cas. En fonction du lieu et de la forme de l’activité économique, les représentants du K environnemental seraient libres de définir les seuils qu’ils estiment pertinents pour l’écosystème dont il est question.

Ah ouais et pour toi ça c’est du “libéralisme environnemental” ?!

C’est du libéralisme tout court. Un libéralisme qui a compris que la propriété privée de son argent n’est pas la seule liberté à défendre. On utilise la logique de la liberté de chacun de disposer de son épargne et on l’applique à l’environnement : la liberté de chacun de protéger son environnement.

K humain

OK… Intéressant ! Et si on peut donner des représentants à l’environnement… Pourquoi on ne donnerait pas aussi aux salariés de la boîte ?

Eh beh oui ! C’est la dernière forme de K : le K humain. L’entreprise “utilise” de l’argent, elle “utilise” de l’environnement mais “utilise” aussi de la main d’oeuvre.

Mais alors là… OK la question qu’on pose c’est : quelle est la valeur de la main d’oeuvre utilisée ?

C’est plutôt : combien ça coûte de protéger la main d’oeuvre qu’on utilise. Mais oui, ensuite on va utiliser ce “coût” pour donner une valeur à cette “main d’oeuvre” et la faire apparaître dans le bilan de l’entreprise.

Et ben… La valeur de la main d’oeuvre c’est pas le niveau des salaires ?

Actuellement si ! 

Mince… Du coup ça change rien.

Ah si ça change tout ! Aujourd’hui les salaires sont fixés d’après la logique “coûts / bénéfices” dont on a parlé avant. Même si le calcul n’est pas réellement faisable : c’est pas réellement possible de fixer la rémunération d’un salarié au niveau des bénéfices qu’il permet de générer… Pour des raisons purement pratique… Il n’empêche que la “logique”, l’idéologie, qui justifie le salaire aujourd’hui c’est le : le bénéfice financier que l’entreprise retire du travail de son employé. Avec CARE, le salaire serait fixé à un niveau qui permet de le protéger. De lui garantir de bonnes conditions d’existences. On change complètement d’idéologie.

Wait… Quoi ? Attend… Euuuh… C’est pas clair là ! Pourquoi l’entreprise ne pourrait pas calculer ce qu’un travailleur lui rapporte ? Si j’emploie un vendeur… Je sais combien de trucs il vend donc je sais combien il me rapporte.

Alors… OK, je pensais qu’on pourrai esquiver tout ça, on en a déjà parlé dans d’autres vidéos mais… Après tout… C’est pour ça qu’on fait des formats longs… alors allons-y.

On en a parlé dans d’autres vidéos ?

Oui, notamment dans une vidéo de Blast.

Ah bah tient… Encore un format où je suis pas là !

Bref… Si le vendeur d’aspirateur vend 150 aspi par mois à 100€ l’unité… Alors il rapporte 15,000€ à son entreprise n’est-ce pas ?

Et ben oui !

Pour autant, peut-on dire que c’est le travail du vendeur à lui tout seul, qui permet de dégager cette somme ?

Bennn… Oui ! Qui d’autre ?

Je sais pas ? Ceux qui ont designé et fabriqué les aspirateurs peut-être ? Ceux qui on créée la base de donné de clients que le vendeur utilise ? Ceux qui émettent les factures, qui vérifient que les clients paient en temps et en heure, qui gèrent tout l’administratif ? Et les locaux que le vendeur utilise, les logiciels, l’ordinateur… Est-ce qu’il pourrait faire son boulot sans tout ça ?

Humm OK… Ouais le vendeur est au bout de la chaîne… Mais il ne pourrait pas vendre ses aspirateurs sans le travail de plein d’autres gens.

Et non ! Donc tout ce qu’on sait c’est qu’il y a une chaîne de travailleurs – avec des outils différents utilisés à chaque maillon – et que celle-ci rapporte 15,000€. Maintenant comment on attribue une valeur aux différents maillons ? La théorie dit qu’on devrait “calculer” l’apport de chaque maillon. Mais comment faire ? Le seul moyen c’est d’enlever un maillon et de regarder comment le chiffre d’affaire évolue. Mais comme chaque maillon est indispensable, quand on en enlève un, le chiffre tombe à zéro. Donc, comment on fait ? Et ben on fait de la politique. Ceux qui ont plus de pouvoir, plus de prestige, plus de connexions, arrivent à gagner plus que les autres. Le niveaux des salaires correspond à un rapport de force entre employeur et employé. 

Ah oui…

Donc la théorie qui justifie les salaires c’est “on imagine qu’on arrive à calculer rationnellement ce que nous rapporte chaque type d’employé” mais la réalité n’a évidemment rien à voir. Le calcul est impossible ! On a affaire à un rapport de force. Maintenant avec CARE, on change complètement de logique. Comme les travailleurs sont du K, l’entreprise doit agir pour les protéger. Cette protection se définit comme telle : bonne santé mentale et physique, des compétences qu’il faut maintenir dans le temps (il faut compenser notamment l’aliénation liée à des tâches trop spécifiques et répétitives) et il faut un salaire de subsistance décent, donc qui permet de se loger décemment, de se nourrir décemment, de se divertir décemment. Fini les avocats ou financiers payés des centaines de miliers voire des millions d’€… Leurs revenus seraient injustifiables du point de vue de CARE… Mais finis aussi les revenus tellement bas que les gens n’arrivent pas à en vivre. Et comme pour la dette environnementale – qui n’est remboursée que lorsqu’on constate que l’environnement est bien dans l’état exigé par ses représentants – la dette “humaine” ne serait remboursée que lorsqu’on l’on constaterait que les travailleurs disposent bien : d’une bonne santé physique et mentale, de compétences suffisamment diverses et d’un niveau de vie décent. Tout en sachant également que chaque travailleur est en fait un K distinct. Il ne s’agit pas de dire que “en moyenne” les travailleurs sont en bonne santé. Tous les travailleurs doivent être en bonne santé. 

Tous les travailleurs !!! Ca me semble un peu impossible ton truc. Les entreprises ne sont pas forcément responsables de toutes les merdes qui arrivent aux gens. Toi par exemple, tu dors clairement pas assez… Ben c’est la faute du bébé pas celle de YouTube.

Oui mais dans ce cas c’est le même principe que dans le cas où une entreprise ne serait pas responsable de la destruction ou de l’évolution de son K environnemental : un être humain ça change, ça évolue, ça vieilli… Il faut faire la part des choses entre la responsabilité de l’entreprise dans cette “évolution” disons… et celle des choix personnels de l’individu. Ce sera aux représentants des K humains de définir cette frontière.

Hummm OK… Et j’imagine qu’on est toujours sur le principe de la dette… Ce qui compte c’est que les objectifs de “maintien des K humains” soient effectivement remplis. Ca coûte ce que ça coûte. Mais la dette n’est payée que si les objectifs sont atteints.

Exactement ! S’ils ne sont pas atteints alors l’entreprise n’a pas remboursé sa dette vis-à-vis des K humains qu’elle utilise, elle est donc en faillite. Le mécanisme financier pour payer les travailleurs et leur fournir différents services serait très similaire à ce qu’on a vu pour le K environnemental. L’entreprise doit commencer par estimer le “coût” du maintien de ses K humains sur une certaine période. Disons par exemple 5 ans. Ensuite, il y aurait des amortissements tous les mois pour déduire des résultats le montant de la dévalorisation des K humains. Une partie de ce montant serait directement distribué aux employés – ce serait l’équivalent des salaires actuels – une autre partie servirait à mettre en place différents dispositif pour remplir les objectifs de santé mentale et physique ainsi que de formation…

Ah… Bon. C’pa mal ton affaire… Et y a pas un risque d’avoir des représentants complètement débiles qui demanderaient des trucs impossibles aux entreprises !? Genre : tout le monde doit avoir accès à une piscine, chauffée, 24h sur 24…

Pas si on ne peut pas justifier – preuve à l’appui – que c’est indispensable dans le cadre d’une bonne santé mentale et physique. Après, il faut bien comprendre que trop en demander ce serait mettre l’entreprise en faillite, ce qui n’irait pas du tout dans le sens des travailleurs. Les représentants des 3 capitaux – financier, environnemental et humain – seraient en constante négociation : qu’est-ce qu’on garantit aux financiers, à l’environnement et aux travailleurs ? Et quelque part c’est déjà un peu ce qui se passe aujourd’hui. Dans les pays riches en tout cas, les représentants du K financier ne font pas complètement ce qu’ils veulent sans contre-pouvoir. D’abord il faut bien que les travailleurs puissent survivre pour revenir travailler le lendemain. Et en plus, on a un code du travail qui permet de contraindre les intérêts financiers afin d’aller au-dela de la simple “survie” des travailleurs. Donc les contre-pouvoirs à la volonté des représentants du K financier existent. Heureusement ! Ce que CARE propose c’est de mettre tout le monde au même niveau dans la négociation : puisque l’entreprise est la brique élémentaire de l’organisation de la production, il serait beaucoup plus efficace et juste que ce soit à ce niveau là, que soit défendu les intérêts des autres parties prenantes. Fini l’entreprise qui n’agit qu’en vu de la protection des intérêts financiers… Et qu’il faut contraindre et surveiller de 1001 manières avec des lois qu’elle cherche à contourner. Pourquoi ne pas avoir une entreprise qui – dans son mode de fonctionnement même, donc dans sa comptabilité officielle, avec un véritable risque de faillite – intègre la défense des intérêts des travailleurs et de l’environnement en plus de celle des financiers ?

Et ben… Sacré programme en tout cas !

Conclusion

Pour conclure. Pour ce qui nous intéresse ici, le problème du capitalisme, c’est que ses unités de production, les entreprises, sont uniquement intéressées par leurs résultats financiers. Il faut garantir aux investisseurs qu’on pourra au moins leur rendre leur mise de départ, au mieux leur apporter un surplus. Ainsi, tout ce qui n’est pas du capital financier est soumis à une analyse “coûts / bénéfices”. Combien ça coûte de bien traiter mes salariés – ou de protéger l’environnement – vs combien ça me rapporte ?

Si les entreprises peuvent parfois donner l’impression qu’elles s’intéressent à autre chose qu’à leurs bénéfices, in fine, quand il faut justifier devant les actionnaires les traitements accordés aux employés ou les coûts de protection de l’environnement, il FAUT pouvoir présenter une analyse “coûts / bénéfices”. Il FAUT pouvoir montrer que sans ces actions “éthiques” ou “morales”, la réputation de l’entreprise en prendrait un coup, ce qui réduirait les ventes ou ferait baisser le cours de l’action d’un montant supérieur aux coûts engagés. Les entreprises, particulièrement les grandes entreprises, ne savent tout simplement pas raisonner autrement.

On pourrait penser que le champ de vision des entreprises est en partie restreint parce que certains des dégâts qu’elles causent ne leur retombent pas dessus. Par exemple, quand l’entreprise pollue la rivière, ce sont les pêcheurs en aval qui en souffrent. C’est le moment où les économistes interviennent. Pour eux, la logique d’analyse “coûts / bénéfices” des entreprises est en fait excellente ! Il faut simplement s’assurer que le pollueur soit bien le payeur. Dans le vocabulaire des économistes, une pollution – ou le mauvais traitement des employés – est une externalité, quelque chose qui n’a aucun prix sur aucun marché. Il faut donc se demander : combien de PIB sera perdu à l’avenir si on laisse les entreprises polluer ou mal traiter leurs employés ? La réponse nous donne la “valeur” de l’externalité et donc le montant de l’amende ou de la taxe que l’on peut exiger des entreprises.

Le problème d’une telle approche bien sûr, c’est qu’il ne s’agit que d’un signal prix. Une taxe faible sera une faible incitation à ne pas polluer et ne pas mal traité ses employés. Finalement, la pollution ou la maltraitance n’est pas un mal en soit, c’est juste un “coût” financier comme un autre qu’il s’agit d’intégrer à la comptabilité des entreprises dans le but de leur permettre de maximiser la rentabilité pour les actionnaires et les créanciers.

On en revient toujours au même point, les entreprises ne savent faire qu’une chose : protéger leur capital financier. Càd protéger les investissements des créanciers et des actionnaires. C’est leur première contrainte légale. C’est LA loi qui les gouverne toutes. Et nos raisonnements économiques sont totalement imbibée de cette idéologie de la rentabilité financière. Même si d’autres lois contraignent les entreprises, on peut penser au code du travail par exemple, celles-ci sont de moindre importance. Leur respect – comme pour tout – est soumis à un calcul de rentabilité : qu’est-ce qui coûte le moins cher ? Respecter la loi ou payer l’amende ? Les entreprises internationales n’hésitent pas à faire du “shopping de législation”, càd à implanter leur activité dans les états où elles estiment qu’elles pourront maximiser au mieux les intérêts des financiers. Quitte à détruire des écosystèmes entiers ou à tuer des gens à la tâche.

Comment peut-on alors changer les choses ? Comment rendre les entreprises aussi protectrices des humains et de l’environnement que des capitaux financiers ? La réponse est simple : il faut que les humains et l’environnement deviennent du capital. C’est ce que propose le modèle CARE ou de comptabilité en triple capital proposé par Jacques Richard et Alexandre Rambaud.

Qu’est-ce que serait le capital environnemental ? Le morceau d’environnement que l’entreprise utilise pour son activité. Quelle serait sa valeur ? Celle de son maintien dans un bon état écologique. Celle du “coût actuel” associé à sa “protection” ou à sa “restauration”. Que ce passerait-t-il si l’entreprise ne réussissait pas à protéger ce capital ? La même chose qu’aujourd’hui si elle ne réussit pas à protéger son K financier : la faillite. Qui définirait les seuils de protection et vérifierait que le capital est effectivement protégé ? Les représentants du K environnemental.

La logique que l’on vient de décrire s’appliquerait de la même manière pour les travailleurs de l’entreprise qui deviendraient des capitaux humains. La “valeur” de chaque employé correspondrait, non plus à ce qu’il ou elle est supposé rapporter, de toute manière ce calcul est impossible, mais au “coût actuel” de sa protection : Santé mentale et physique, niveau de formation maintenu et revenu décent. Cette protection serait définie en détail et surveillée par les représentant des K humains et toujours pareil, si l’entreprise ne parvenait pas à effectuer cette protection, alors ce serait la faillite. 

Dans le modèle CARE, la technique comptable qui permet d’informer les capitalistes – financiers, environnementaux et humains – ainsi que les dirigeants de l’entreprise, sur l’état des lieux de la protection des capitaux, est basée sur la logique de la dette. L’entreprise contracte une dette vis à vis de l’environnement et de ses travailleurs dont la valeur correspond aux “coûts actuels” de leur protection. L’entreprise est obligée de mettre de l’argent de côté pour rembourser ces dettes par le biais d’amortissements qui sont déduits des bénéfices (donc pas possible de les contourner pour verser des dividendes). Et les 3 formes de K restent parfaitement séparés car, s’il faut payer les créanciers et les actionnaires pour les rembourser, il ne suffit pas de faire la même chose pour rembourser les autres capitalistes. Les travailleurs sont remboursés uniquement s’ils sont en bonne santé, s’ils sont formés et s’ils ont une vie décente. L’environnement n’est remboursé QUE s’il est bien dans un bon état écologique. La protection des K non financiers a bien un “coût” qui se mesure en €, c’est ça qu’on inscrit dans la comptabilité, mais c’est bien l’action de protection qui rembourse les dettes. Donc le renforcement de la protection d’un K donné ne peut pas se substituer au manque de protection des autres K. Dit autrement, l’entreprise ne peut pas faire plus de profits pour compenser la non protection des K environnementaux et humains. S’ils ne sont pas protégés, les dettes ne sont pas remboursées et donc, peu importe les profits records, ce serait la faillite.

Ce modèle de comptabilité n’a rien à voir avec les externalités des économistes. Pour ces derniers – quand le cadre de raisonnement est une analyse “coût / bénéfices” (toujours elle) – l’environnement et les travailleurs sont dignes d’une protection dont le coût doit être égal aux bénéfices FINANCIERS que l’humanité en retire. Tu ne seras protégé qu’à la hauteur de ce que tu peux produire… Pas moins… Mais certainement pas plus. Or, non seulement cette “capacité” à produire de chaque écosystème et être humain demande un calcul en réalité impossible ! Parce que son résultat – à cause de la dépendance aux hypothèses de départ – serait un choix plus qu’une véritable réponse. Mais en plus, cette manière de raisonner est complètement inhumaine ! Encore une fois, heureusement que nous n’avons pas attendu que les économistes nous “prouvent” que le PIB allait bien être maximiser par l’abolition de l’esclabage, l’adoption de la démocratie, les congés payés, un système de santé accessible à tous etc.

Plutôt que de donner de l’importance à quelque chose par l’analyse financière, c’est la méthode actuelle, CARE propose de lui en donner une par défaut. Les humains et l’environnement sont dignes de protection par défaut. L’analyse financière ne s’impose que dans un deuxième temps, quand on réfléchit à la façon la plus efficace d’effectuer cette protection. En ce sens, CARE est proche de la méthode que l’Europe emploie actuellement pour définir la notion de durabilité. On peut penser aux quotas carbone – dont le but est l’atteinte de la neutralité carbone d’ici 2050 – ou encore à la directive CSRD qui vise l’obligation – pour les grandes entreprises – de déclarer des informations extra-financières liées à l’environnement et aux traitement des employés. On parle alors de “double matérialité”. L’information “matérielle”, importante, n’est pas uniquement celle qui sert à éclairer les futurs résultats financiers des entreprises. On peut poser des objectifs éthiques et moraux qui ne sont pas issus d’une analyse “coûts / bénéfices”, d’une analyse financière.

Le raisonnement en “double matérialité” à l’européenne est une manière de s’extraire du néolibéralisme ambiant qui veut tout définir comme un actif financier. Malheureusement, le contexte actuel – élection de Trump et guerre économique contre la Chine – semble faire revenir en force la matérialité simple, celle qui n’est que financière.

Le modèle de comptabilité CARE est tout à fait applicable dès aujourd’hui. Certaines entreprises le testent à l’heure actuel. Mais il faut bien comprendre que le changement ne viendra pas de CARE – qui n’est qu’un outil de gestion – mais bien de la loi. Une comptabilité n’est contraignante que si la loi décide de s’appuyer sur les informations qu’elle rend visibles pour édicter les lois. La faillite par non remboursement des dettes environnementales ou humaines dans CARE ne provoque la faillite réelle de l’entreprise que si la loi change pour dire que ça doit devenir le cas.

Pour finir, CARE propose une révolution institutionnelle. En effet, si aujourd’hui les entreprises disposent de représentants financiers très puissants dont le rôle est la protection des actionnaires et des créanciers, CARE demande aux entreprises de se doter de nouveaux représentants – tout aussi puissants – pour la protection des autres capitaux. Même s’il y aura toujours des controles et des obligations venant d’en haut, l’essentiel de la protection de l’environnement et des travailleurs ne viendrait plus de l’état comme aujourd’hui, elle serait au coeur même du fonctionnement de l’entreprise. D’un libéralisme ou la loi fondamentale des affaires s’énonce ainsi : “de la liberté de chacun d’entreprendre et de s’enrichir”. CARE complète la maxime par… “tout en garantissant la liberté de chacun de protéger son environnement ainsi que sa vie”.

Mot de la fin

Merci à toutes et à tous d’avoir suivi cette vidéo. Personnellement, c’est un sujet qui m’a vraiment enchanté parce que si j’ai beaucoup lu et réfléchit aux défauts de notre système économique actuel, j’avais jamais encore vu une proposition alternative qui soit autre chose que “des voeux pieux”, qui soit vraiment “concrète”, “technique”, et qui permette une réforme aussi profonde. Ca s’attaque à la base de la base du système : le fonctionnement des entreprises ET ça permet de faire des progrès massifs au niveau des deux enjeux qui pour moi sont les principaux : les inégalités, notamment entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent du capital financier, et la protection de l’environnement. Perso, maintenant, si on me demande, je sais expliquer à quoi pourrait ressembler un modèle économique alternatif et désirable… Et ça franchement… Ben c’est une grande première pour moi.

Avant de vous quitter je voudrai prendre le temps de remercier mes relecteurs, Matthieu Astic et Tiphaine Gautier. Clairement si vous voulez creuser davantage le sujet, ils font parti des boss du game. Je vous ai mis leur curriculum en description.

Je veux aussi remercier toutes celles et ceux qui me font des dons sur les plateformes… Je sais que le rythme des vidéos s’est encore ralenti avec l’arrivée de mon fils… En plus y a les vidéos sur Blast qui prennent pas mal de temps. Votre soutien n’a pourtant pas diminué, c’est incroyable. Donc vraiment, un grand grand merci à vous.

Allez c’est tout pour cette fois, portez vous bien, et à bientôt pour une prochaine vidéo.

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