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L’Observatoire des inégalités a sorti une nouvelle étude à la rentrée, s’inquiétant de l’augmentation des violences envers les personnes LGBTQIA+. Une hausse à deux équations : d’un côté, plus de plaintes recensées par la police nationale, de l’autre, un climat médiatique et politique tendu.
26 septembre, à Noisy-le-Sec : un jeune homme, mineur, croyant aller à un rendez-vous avec un autre homme, est pris dans un guet-apens, est humilié et frappé avant de réussir à s’enfuir. 24 octobre, à Lyon : un homme frappé et menacé, après avoir été suivi à la sortie d’un bar gay. 19 novembre, à Clermont-Ferrand : un couple de jeunes filles, mineures, se fait agresser par un groupe de deux filles et deux garçons, tous·tes mineur·es également. Trois exemples récents, qui ne sont que l’illustration d’une tendance depuis plusieurs années : l’augmentation des violences LGBTphobes.
« Un vent réactionnaire extrêmement puissant qui cible toutes les minorités »
Ian Brossat Sénateur
L’Observatoire des inégalités a sorti, le 4 octobre dernier, un rapport inquiétant, basé sur les chiffres du ministère de l’Intérieur. L’augmentation des crimes et délits contre les personnes LGBTQIA+ aurait, selon l’Observatoire, triplé depuis 2016, passant de 1056 à 3055. Un chiffre a minima, parce qu’environ 20% seulement des victimes de violences LGBTphobes ont déclaré avoir porté plainte.
En parallèle, l’association STOP Homophobie recense les agressions anti-LGBTQIA+ et a reçu entre 2500 et 3000 appels par an, qui donneraient lieu à environ 400 plaintes. « C’était plutôt attendu que le chiffre monte », tempère Anne Brunner, directrice des études de l’organisme. C’est même, dans un sens, une nouvelle encourageante : cela veut dire que les plaintes sont mieux prises en compte. La population française est plus éduquée et plus tolérante. Aujourd’hui, 85% des personnes en France pensent que l’homosexualité est normale, contre 20% dans les années 70″, analyse la scientifique. « Mais il y a un double mouvement réel : l’augmentation de l’acceptation d’un côté et l’exacerbation des violences de l’autre », poursuit-elle. Et de céder que « ce triplement de personnes qui vont porter plainte, c’est inquiétant », notant que « ce n’est que la pointe émergée de l’iceberg » des violences. En 2018 (dernier rapport en date), l’Insee enregistrait, dans une enquête auprès de la population générale, environ 150.000 personnes disant avoir été victimes d’injures homophobes chaque année.
L’impact des réseaux sociaux
Une exacerbation analysée par Terrence Khatchadourian, président de STOP Homophobie : « Il y a tellement de négativité et de haine sur les réseaux sociaux que ça incite à passer à l’acte. Surtout compte tenu de la visibilité accrue des questions LGBT ». Il enchaîne : « En 2012, quand Hollande avait dit que ‘ça commence par les insultes, ça finit par les crachats et ça finit par du sang’, c’est exactement ça. C’est de plus en plus violent ». C’est l’inquiétude, cette année, de Julia Torlet, présidente de l’association SOS Homophobie : « Ce qui nous inquiète cette année, c’est la banalisation de la parole de mépris, d’hostilité, voire de haine envers les personnes LGBTI », notamment « dans les sphères publiques, émanant de personnalités publiques et politiques. » Et d’ajouter : « Avant, il y avait beaucoup d’agressions verbales. Maintenant, on constate de plus en plus d’agressions physiques. C’est très lié à la crise sociale, parce qu’il y a une intersectionnalité de la haine. La banalisation des discours haineux et la montée des discours identitaires contribuent à cette hausse des agressions ». Le président de l’association salue lui aussi une meilleure prise en compte des plaintes pour violences LGBTphobes, avec notamment l’ajout en 2017 du terme « transphobie » dans les logiciels de police.
« C’est tout le paradoxe : la société est plus ouverte qu’avant, mais les agressions plus fréquentes », confirme Anne Brunner. Une violence accrue qu’elle attribue aux réseaux sociaux, leur “dérégulation” et la place qu’ils occupent de plus en plus dans nos vies ». Tout en pointant une autre source de violences, moins citée : celles qui sont commises dans la famille. Elles sont moins nombreuses, mais « parmi les plus violentes et les plus graves, qui ont le plus d’effet sur la sensation de rejet, notamment chez les plus jeunes. »
« Avant, les guet-apens, c’était des insultes ou des crachats ; aujourd’hui, c’est systématiquement de la violence physique. »
Terrence Khatchadourian, STOP Homophobie
Autre sujet d’inquiétude pour les militants anti LGBTphobies : la récurrence des guet-apens. Arrivés en masse en 2017 avec l’émergence de l’application Périscope (qui permettait de filmer en direct), le militant se rappelle par exemple du cas de « Seb le Cannuleur ». « Son concept, c’était d’aller sur des sites de rencontre sans inscription à l’époque comme Coco [fermé par la justice en juin 2024, NDLR], se faire passer pour un jeune homme, et d’aller chercher des comptes de gars mariés qui cherchent une aventure en cachette. Il demandait ensuite à ses followers d’aller frapper la cible, et lui filmait en direct », retrace-t-il. Sébastien Chabrerie, de son vrai nom, a été condamné en 2022 pour provocation publique à la haine ou à la violence homophobe, injures publiques homophobes. La même année, 122 victimes de guet-apens avaient été recensées. Des chiffres toujours a minima par l’absence de plainte dans beaucoup de cas. « Avant, les guet-apens c’était des insultes, des crachats… Maintenant, c’est systématiquement de la violence physique », s’inquiète le président de STOP Homophobie.
Conscients de la hausse des guet-apens et du manque de moyens des associations pour lutter contre, une proposition de loi transpartisane a été déposée au Sénat par Ian Brossat (PCF), Rémi Féraud (PS), Silvana Silvani (PCF) et Mélanie Vogel (écologiste), afin de « renforcer les moyens d’action des associations de lutte contre les discriminations dans l’accompagnement des victimes de violences anti-LGBTQI+ ». « L’idée, c’est que les associations anti-discrimination puissent se porter plus souvent, partie civile parce qu’aujourd’hui c’est relativement restrictif”, explique Ian Brossat, sénateur communiste et candidat à la mairie de Paris. “Or, dès lors qu’une association est partie civile, ça renforce la solidité de la plainte. Je l’ai vécu sur un sujet complètement différent, quand j’étais adjoint au Logement, et que la ville de Paris a commencé à se constituer partie civile face à des marchands de sommeil, les plaintes aboutissaient beaucoup plus facilement« . Et d’apporter son analyse à la situation : « Paradoxalement, les textes ont beau avoir évolué dans le bon sens, vers l’égalité des droits, ça n’empêche pas la persistance, voire l’augmentation des violences LGBTphobes et des discours inquiétants. »
La Proposition de loi n’a toujours pas été mise à l’ordre du jour au Sénat. Pour que cela arrive, il faudrait qu’elle soit présentée en niche parlementaire, soit pendant les journées réservées à l’examen des propositions de loi transpartisanes. En bref : cela peut encore être très long.
Le rôle des politiques
Le rôle de la sphère politico-médiatique est évidemment central à ce sujet. Les propos LGBTphobes ne sont ni réprimés ni cachés dans les médias Bolloré. Par exemple, en 2024, un invité de L’heure des Pros avait qualifié Lucie Castets de « sexuellement incorrecte ». La vie politique française, aussi, est émaillée de plusieurs cas d’homophobie caractérisée, même à l’Élysée. Souvenez-vous : selon Le Monde, Emmanuel Macron aurait renommé Matignon « La cage aux folles » pendant que Gabriel Attal – assumant publiquement son homosexualité – y était. Dans cet article, il est aussi indiqué qu’il régnait à l’Élysée une ambiance de « boys club », où le soir, le président retrouve ses lieutenants et s’échangent des amabilités comme « petit pédé » ou « grande tarlouze ». Le président, toujours, avait affirmé que le Nouveau Front Populaire voulait que les personnes trans puissent « changer de sexe en mairie », tout en qualifiant l’idée « d’ubuesque ».
« Il faut tenir bon : ne pas parler de ces enjeux, c’est laisser le terrain aux discours de haine »
Ian Brossat Sénateur
Les gouvernements successifs de François Bayrou et Michel Barnier n’ont pas fait mieux, en y invitant des politiques précédemment très farouches au Mariage pour tous, comme Bruno Retailleau, Annie Genevard, Catherine Vautrin, Laurence Garnier ou encore, pour finir une liste non exhaustive… Sébastien Lecornu, l’actuel Premier ministre. Sans parler, évidemment, de l’extrême-droite. Eric Zemmour avait affirmé que « les personnes homosexuelles avaient asservi l’État à leur profit » en 2023, par exemple.
Au RN, la très proche de Marine Le Pen, Caroline Parmentier, a été prise la main dans le sac sur son compte Facebook où elle postait des propos racistes, pétainistes, antisémites et homophobes…
« Ça s’inscrit pour moi de manière générale dans un vent réactionnaire extrêmement puissant qui cible toutes les minorités. On le voit aussi d’ailleurs dans le retour de préjugés ou de propos sexistes », s’inquiète Ian Brossat. « Il ne faut surtout pas se reposer sur nos lauriers et que les responsables politiques qui sont attachés à l’égalité ne considèrent pas que ce combat est derrière eux et continuent à le porter avec beaucoup d’énergie », alerte l’élu communiste, qui confie ne pas croire « à la stratégie qui consiste à ne pas parler de ces enjeux parce qu’on considère que c’est compliqué dans l’opinion. Je pense que c’est la tierce des stratégies. Je pense au contraire qu’il faut tenir bon. Il faut amener ça sur le débat public assez régulièrement pour ne pas que ça soit oublié ». Et de faire passer un message à ses homologues : « Tout cela envoie une question fondamentale qui est comment la gauche, comment les gens attachés aux valeurs de progrès, réussissent à tenir la barre et ne cèdent pas à ces vents mauvais. »
En parallèle, Terrence Khatchadourian appelle, lui, les victimes à porter plainte systématiquement, avec le soutien des associations. « On retrouve les agresseurs dans 90% des cas », assure-t-il. Et demande plus de fonds aux autorités publiques pour pouvoir « porter plainte sans arrêt » et avoir la possibilité de se porter civile.


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