En septembre 2025, c’est la rentrée. Comme chaque année, la plupart des grandes entreprises font une présentation de leurs nouveautés à venir. C’est aussi le cas de YouTube, lors de son événement MadeOnYouTube. Un événement un peu spécial puisque la plateforme fête son 20ème anniversaire.
Et, on ne va pas se mentir, ils n’en sont pas peu fiers. En 20 ans, ils ont créé une économie internationale et revendiquent plus de 100 milliards de dollars distribués aux créateurs et créatrices, aux artistes et aux médias depuis 2021.
Et pour penser les 20 années qui vont suivre, la plateforme annonce quelques nouveautés. Il va y avoir des évolutions sur la partie en direct de YouTube, la possibilité de publier une même vidéo sur plusieurs chaînes en collaboration ou encore la possibilité d’éditer, de déplacer ou de supprimer un segment sponsorisé dans une vidéo.
Un ensemble de nouveautés qui devrait probablement ravir les agences pour la négociation de sponso, mais ça n’est pas cette partie qui me fait tiquer. Non, c’est sur la partie créative. Ils ont présenté, je cite, la magie de leurs nouveaux outils créatifs.
Rêvez-le, promptez-le, créez-le.
AI Slop
Avec la démocratisation de l’IA générative est apparue ces dernières années toute une myriade de contenus de qualité discutable… Alors, si vous allez toujours, de temps en temps, sur Facebook, ou que sur TikTok et Insta, votre algorithme n’est pas ouf, vous en avez très certainement vu passer.
Parmi ceux qui ont fait un peu de bruit, on peut citer le Jésus-Crevette, les sujets d’actualité détournés ou du crochet particulièrement… Pointu. Et là, on ne va pas sur le terrain des deepfakes ou de la désinformation stratégique générée par IA, juste ces vidéos un peu… spéciales.
Bref, un ensemble de contenus de qualité médiocre, surréaliste, et surtout souvent gênant, qui provoque une légère sensation de malaise. Un contenu qui n’a pas pour objectif de plaire, mais de capter l’attention et de faire réagir, peu importe que ce soit en bien ou en mal. C’est comme ça que fonctionnent les algorithmes de recommandation. Et bien, c’est ça qu’on appelle le AI Slop. Il n’y a pas de traduction littérale mais en français on pourrait dire de la bouillie d’IA… L’équivalent moderne des spams d’autrefois.
Alors, certains et certaines pourraient être critiques face à mon analyse en expliquant qu’il s’agit d’une forme d’art nouvelle, une sorte de dadaïsme 2.0. S’il peut s’avérer vrai que certains artistes s’y essayent… Enfin j’imagine… La réalité c’est qu’il s’agit surtout d’une manne financière importante et facile à produire
On parle de contenu qui, de l’idée à la mise en ligne, prend moins de 30 minutes à faire. Certains vendent même des formations pour le faire en 7 minutes montre en main. Et ce contenu est engageant, il capte l’attention, même si ça agace, et peut générer, par vidéo, plusieurs dizaines, voir centaines de millions de vues… par plateforme. Donc sur insta, sur TikTok, et même sur YouTube…
À titre d’exemple, le Guardian a analysé les 100 chaînes YouTube qui ont gagné le plus d’abonnés en juillet 2025. Parmi elles, 10% sont des chaînes qui diffusent du contenu entièrement généré par IA.
Et on parle de chaînes qui atteignent des millions d’abonnés et des vidéos qui dépassent les 100 millions de vues… Avec les revenus publicitaires qui vont avec, même si YouTube s’en défend, mais ça on en reparle après.
Généralement, sur ces chaînes, que ce soit sur YouTube ou sur d’autres plateformes, promotion est faite de formations payantes pour soi-même devenir un King ou une Queen de la monétisation de contenu généré par IA. Des formations qui promettent de se faire 5000 dollars par mois en partant de zéro, et qui trouvent leur public.
Dans un article de 404Media, le journaliste Dexter Thomas a enquêté sur l’un d’entre eux et a même acheté une de ces formations. Alors, je vais vous faire économiser quelques dizaines d’euros, ça ne forme à rien, ça explique juste qu’il faut générer du contenu sur une plateforme de génération de vidéo en fonction des sujets du moment.
Donc, un contenu facile et rapide à produire, potentiellement rentable, même si les plateformes essaient timidement d’annoncer qu’elles essayent de ne pas monétiser ça, et de véritables effets sur le spectateur. Un effet d’abrutissement numérique très sérieux que vous connaissez peut-être sous le terme anglais BrainRot.
Brainrot
Terme d’ailleurs désigné mot de l’année 2024 par l’Oxford University Press. Alors, pour le moment en tout cas, il ne s’agit pas d’un effet étudié cliniquement, issu de papiers de recherche très sérieux, mais plus d’un constat. C’est un terme populaire pour désigner les effets de ce genre de vidéos courtes sur la santé cognitive, la capacité d’attention et le brouillard mental qu’elles peuvent produire.
Voici, pour exemple, une vidéo entière, de 40 secondes, qui, au moment où j’écris ces lignes accumule 134 millions de vues.
https://www.youtube.com/shorts/HbPR9d_SsKQ
Et donc, en septembre 2025, YouTube annonce, nativement, au sein de sa plateforme, des outils de génération de vidéos par IA. Et, pardon hein, mais la vidéo officielle donnée en exemple dans l’annonce… C’est de l’AI Slop. Alors, s’ils font ça, c’est bien sûr qu’il y a un véritable intérêt économique. Ça va créer de l’audience et capter du temps d’attention. Mais… ça ne va marcher qu’un temps.
Ce qui a, à mon sens, permis à YouTube de perdurer ces vingt dernières années, c’est la diversité, la qualité et l’évolution de toute une partie du contenu produit sur la plateforme. S’ils ne se sont pas entièrement faits dévorer par les TikTok, Insta et compagnie, c’est parce que jusqu’ici ça reste la plateforme où l’on trouve les contenus longs et travaillés (plus ou moins travaillés…).
Admettons que le contenu court généré par IA, sans valeur ajoutée, fonctionne. YouTube va s’en retrouver littéralement inondé. On parle d’un contenu généré en quelques minutes à peine, face au contenu… Disons “organique”, les vidéos générées par être humain, qui lui, peut prendre plusieurs jours, plusieurs semaines voire plusieurs mois avant de voir le jour.
Donc, le contenu généré par IA risque de prendre le lead, en quantité en tout cas, sur le contenu organique. Mais cette tendance… Elle ne va pas durer. Il y a fort à parier que la surprise et le malaise accrocheur que provoque l’AI Slop finissent assez vite par lasser l’audience qui va, au bout d’un moment, voir dans ce contenu de la redondance sans trop d’intérêt, et voudra passer à autre chose.
Et à ce moment-là, il commencera à être difficile, au milieu de ces gigatonnes de contenu poubelle, de trouver du contenu intéressant. Il y en aura probablement toujours, mais enterré sous des montagnes de gorilles qui jouent aux échecs…
À forcer ainsi, YouTube égratigne sérieusement la pérennité de son image.
Et vous voulez connaître le gros paradoxe dans toute cette histoire… C’est qu’en juillet dernier, YouTube avait annoncé démonétiser ce type de contenu “non-authentique”. Contenu qui, deux mois plus tard, est incité par cette même plateforme, qui cherche à tout prix, depuis des années, à rattraper TikTok et Insta sur le contenu court, prenant peut-être un peu trop pour acquis sa réputation sur le contenu long.