Squeezie et l’art du verrouillage médiatique

Le plus gros YouTubeur de France vient de sortir son documentaire, Merci Internet. Cinq épisodes où il raconte son parcours, filmé par son ami réalisateur Théodore Bonnet. Si le visionnage est plaisant, j’ai été interpellé par un passage en particulier. Une partie de l’épisode 2 est consacrée

  © Domine Jerome/ABACA

au traitement médiatique des YouTubeur·euses à la fin des années 2010, notamment chez Ardisson. La séquence, largement connue au sein de sa communauté, est devenue le symbole du mépris médiatique à leur encontre.

Pour autant, depuis ce face-à-face désastreux, la vision médiatique des YouTubeur·euses, de Squeezie en particulier, a changé du tout au tout. Mouloud Achour lui a offert une longue interview de star dans Clique. GQ un shooting photo et le titre de « Prince du web ». « On vous admire », lui confie Anne-Elisabeth Lemoine en 2022, sur la plateau de France 5. Et Télérama le présentait en septembre dernier comme « l’homme le plus regardé de France. »

Le rapport de force s’est totalement inversé. Désormais, les médias se battent pour approcher celui qui n’a plus besoin d’eux. Télérama a attendu six mois avant de décrocher une interview. Et quand il faut promouvoir Merci Internet, Squeezie accorde en premier une interview… à son ami Hugo Décrypte sur France 2, dans un format dont il est par ailleurs producteur via sa société Unfold.

Remettre en cause ce récit, ou du moins chercher à le nuancer, est devenu plus difficile que jamais. En tentant de proposer un portrait différent au Monde, je me suis heurté à des échanges difficiles avec l’équipe de Squeezie. On m’a demandé quel était mon angle, où encore à qui j’avais parlé jusque-là. Et parce que certaines de mes sources préféraient rester anonymes, et que mon article allait évoquer des sujets justement mis de côté par le documentaire, mes demandes répétées d’interviews n’ont pas abouti. Je veux bien croire que le timing, très serré, n’a pas joué non plus en ma faveur. Mais même ses proches, que j’ai contacté par dizaines, n’ont pas donné suite.

Le problème va bien au-delà de mon cas personnel : les influenceurs, devenues figures de pouvoir, ont réussi à imposer leur propre système médiatique, leur propre storytelling, leurs propres règles. Et ils ont raison : pourquoi s’embêter à répondre à un journaliste quand on peut passer un bien meilleur moment sur le plateau de Popcorn ou chez Zack Nani ? C’est pour cela qu’il est d’autant plus important, selon moi, que les journalistes s’affirment, questionnent le cadre médiatique qu’on leur impose, et explorent ce terrain encore trop délaissé. Sans diaboliser, avec la nuance qui manque encore trop souvent sur internet.

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