LGBTQIA+ dans l’esport : une visibilité toujours à risque

Alors que la scène de jeux vidéo compétitif française a déjà montré sa capacité à faire front contre certaines discriminations, la place des personnes LGBTQIA+ dans cet écosystème reste un sujet difficile. Peu de personnes osent en parler, comme si l’omerta était la règle.

«On a pris des torrents de haine»

Lilith

Mardi 18 février 2025. L’équipe tourangelle d’esport Solary annonce son roster – son équipe, dans le jargon vidéoludique – féminin de la saison League of Legends. Parmi les cinq joueuses, trois sont transgenres. L’équipe participe à une compétition pour les femmes et personnes aux genres minorisés. 

Sur les réseaux sociaux, une vague de harcèlement transphobe déferle sur les joueuses. Toutes sont jeunes, l’une est mineure. Un tweet devient viral, dépasse les frontières esportives, se retrouve cité par Marion Maréchal Le Pen, et arrive entre les mains des Trumpistes américains.

 Il est vu 20 millions de fois. Solary se fend d’un communiqué dès le lendemain : «L’une de nos priorités, en tant que structure esport, est de promouvoir l’inclusivité, de lutter contre le cyberharcèlement et de sensibiliser aux problèmes liés à la santé mentale. Nous ne tolérons aucun propos allant à l’encontre de ces principes, qui devraient être les piliers d’un écosystème sain et respectueux envers tous les acteurs, quel que soit leur genre, leur origine ou leur confession», écrit l’équipe. Lilith, joueuse trans de Solary, avait déjà été la cible de propos haineux et de menaces de morts. Elle nous raconte : «Il y a deux ans, à l’annonce du roster de Vitality dans lequel j’étais, on a pris des torrents de haine. On m’avait beaucoup écoutée et épaulée, parce que j’étais celle qui avait pris le plus. En février, Solary nous a tout de suite épaulés pour qu’on réussisse à avancer». Lilith, 27 ans, voulait confronter ses harceleurs : «Je suis très vindicative dans ce que je fais depuis le début, c’est vrai».

Son équipe lui a demandé de moins s’exprimer. Romain « Caelan » Albesa, manager général des équipes Solary retrace, dans une interview qu’il nous a accordée : «On a de très jeunes joueuses qui font leur premier pas dans le monde professionnel, et cette vague de haine qui leur tombe dessus est d’une violence folle». Alors, l’équipe prend des décisions rapides pour préserver ses joueuses : «On les a obligées à se déconnecter des réseaux sociaux le temps que ça se calme. On sait que dans l’esport, on est toustes tout le temps sur les réseaux sociaux. Et puis ce n’est pas aux joueuses de mener le combat social. Si l’une décidait de le faire seule, elle imposerait sa décision à l’équipe, donc a décidé d’attendre que ça se tasse». Une décision que Lilith comprend : «Une coéquipière est mineure, je n’ai pas envie de l’embarquer là dedans». «Mais on a laissé aux joueuses qui voulaient s’engager la possibilité de répondre à des interviews pour faire passer leur message», précise le manager général de Solary.

Côté direction de la structure tourangelle, cependant, on n’hésite pas à rappeler les valeurs de la structure lors d’émissions en live : «En tant que structure, avec nos streamers et l’association de supporters R212, quiconque a un problème à laisser à chacun ses libertés n’est pas bien accueilli chez nous. C’est un mindset partagé par tous ici», résume Caelan. Et d’ajouter : «Je pense que ça participe à ce que des minorités, quelles qu’elles soient, se sentent particulièrement bienvenues. Elles seront toujours protégées chez nous» .

Les autres principales équipes d’esport n’ont, elles, pas fait de communiqué de soutien. Les associations de supporters ont assumé ce rôle. 

Après cette immense vague de haine, l’équipe Gameward (une équipe LoL Française) a même dû dissoudre son équipe féminine, peu de temps après l’annonce de sa création : un de ses sponsors a préféré se retirer pour éviter une vague de haine sur sa propre équipe, échaudée par les évènements qui ont frappé Solary.

Une LGBTphobie bien installée

Si chez Solary respecter et défendre publiquement ses joueureuses queer semble une évidence, la sphère esportive française a encore (beaucoup) de travail pour accepter les personnes LGBTQIA+. C’est simple : si on prend les principales scènes compétitives françaises (League of Legends, Counter Strike, Valorant, Rocket League…) professionnelles, aucun homme trans n’est recensé et un seul homme gay est outé : Jérémy « Eika » Valdenaire, joueur de League of Legends de Gentlemates, la structure crée par Gotaga, Squeezie et Brawks. Celui qui fête sa dixième année dans l’esport a fait son coming out public le 27 décembre 2023. Avant ça, «Ma famille le savait, j’en parlais à mes amis proches, mais pas du tout à mes équipes» , confie-t-il.

Son équipe, raconte le joueur, découvre son coming out en même temps que tout Twitter. Le déclic a eu lieu lors de son changement de structure. «Un soir, je me suis demandé : est-ce que j’ai envie de vivre comme ça, caché, pendant des années ? Non. Je me sentais prêt mentalement, en plus j’avais regardé la série queer Fellow Travelers qui m’avait aidé. Donc je me suis lancé». En interne, ses dirigeants lui apportent immédiatement du soutien. «Ça a été hyper bien accueilli», se réjouit Eika. Depuis, quand le joueur tweet un «happy pride month» par exemple, sa team met un cœur sous son post. Ou fait un communiqué quand il prend une vague d’homophobie trop présente. Mais… C’est tout.

Pour cette enquête, nous avons contacté Karmine Corp (gérée par Kameto), Gentlemates (équipe de Squeezie, Gotaga et Brawks), Aegis (équipe de Shaunz, Dr Feel Good et Mistermv). Nous voulions leur demander pourquoi ils ne prenaient pas position publiquement, est-ce qu’une parole publique était envisageable, comment faire pour améliorer la place des personnes queer dans l’esport… Pas de réponse. Vitality a décliné notre invitation. Les structures, elles, préfèrent ne pas aborder ces sujets, sans donner d’explication. La peur de vexer une communauté qui a largement montré sa queerphobie, peut-être, ou de perdre un sponsor. «Les structures veulent toujours être le plus lisses possible, sauf que l’inclusivité peut faire des vagues», analyse Caelan. «C’est la politique du don’t ask, don’t tell(ne demande pas, ne dis rien)», estime Valentin Cebo, journaliste jeux vidéo, qui constate dans les tchats Twitch lors des compétitions «plein de messages queerphobes».

Autre théorie : le rôle de plus en plus important de l’Arabie Saoudite dans l’esport, avec l’organisation de l’Esport World Cup (EWC), qui se tient depuis 2024 à Riyad. Avec la stratégie saoudienne de soft power d’arroser l’esport français d’argent, la place des personnes LGBTQIA+ a dû encore être un peu rognée :  sur place, l’homosexualité et la transidentité sont considérées comme des crimes graves. De quoi agacer Caelan – Solary ne participe pas à l’EWC – : «Débarquer aussi facilement dans notre milieu, c’est presque un pas en arrière et un aveu de faiblesse, les valeurs du numérique et de l’esport ne sont finalement pas si fortes que ça et quiconque a de l’argent est bienvenu, c’est un peu triste».

Autre problème : la communauté esportive est très jeune. L’éducation doit être un vecteur d’amélioration de lutte contre la queerphobie dans un milieu qui devrait, par essence, être ouvert : nous sommes sur internet, et beaucoup des jeux joués ont des histoires LGBT intégrées… C’est aussi pour ça qu’Eika a choisi de faire son coming out : «C’était un peu win-win. Je le faisais pour moi, mais aussi pour les autres, pour dire aussi que le prochain qui le fera, je serai là pour l’aider». Lilith reprend : «Dans l’esport, on manque cruellement de prévention et d’éducation. Il faut leur faire comprendre que les vagues de harcèlement, les LGBTphobies, le racisme, toutes les discriminations tuent».

MiraiPanda, streamer et caster League of Legends insiste sur ce nécessaire travail de sensibilisation : «J’ai vu des théories du complot,des propos transphobes, une violence ambiante dans cette communauté. Il faut aider notre public à se construire socialement. On est en retard en France. La team Liquid [une des plus grosses structures esportives du monde, qui comporte plus de 25 équipes dans autant de jeux différents, NDLR], par exemple, a mené de vraies actions de sensibilisation en ce sens». L’équipe porte un maillot spécial pour la Pride month et fait un don régulier de 50 000 dollars à l’association Rainbow Railroad.

Un joueur de l'équipe d'esport Team Liquid portant un maillot de la fierté LGBTQIA+ lors d'un événement. Le maillot a des motifs colorés et le nom 'UMTI' dans le dos, montrant le soutien de l'équipe à la communauté.
Post instagram de TeamLiquid

Des organisateurs et éditeurs silencieux

Côté organisateurs de compétitions et éditeurs, les réponses à cette queerphobie restent la même : organiser des compétitions pour les femmes et genres marginalisés. Les prises de positions restent rares, voire inexistantes. Pour cause : «Riot a été accusé de discriminations en interne en 2018, ils ont dû faire un énorme boulot», rappelle Valentin Cebo. L’éditeur de League of Legends et Valorant (entre autres) a, à la suite de cette affaire de discrimination et harcèlement sexuel, dû verser 100 millions de dollars aux victimes. Depuis, l’éditeur a, semble-t-il, évolué, en interne. Et, pour ne pas perdre sponsor et public, les éditeurs et organisateurs préfèrent limiter les prises de parole publiques. Côté jeu vidéo, pourtant, les développeureuses essaient de faire passer des messages, en proposant un lore LGBTQIA+ friendly, avec par exemple des romances queer, comme sur Valorant.

En juin, une affaire a fait polémique sur les réseaux : l’Equal Esports Cup (EEC), une compétition pour les femmes et personnes non binaires, oblige les équipes à fournir une photo de chaque joueureuse. Au détriment, donc, des différentes raisons pour lesquelles des femmes ou personnes non binaires ne voudraient pas montrer son visage sur internet : des personnes trans non outées, le harcèlement lié au physique, des raisons religieuses… Avec ce choix, l’EEC met en danger toustes les joueureueses, avec pour seul argument «quand on est pro, on montre son visage». Oubliant, ainsi, une longue liste de joueureuses stars ayant fait carrière masqué.es ou sans allumer la caméra… Et la vague de harcèlement de février.

«Rester dans le placard, c’est se protéger»

Eika

Le manque de représentants ne pousse pas à se positionner. Les exemples de femmes trans jouant en semi-pro ne manquent pas, même si beaucoup n’ont pas la volonté militante de Lilith. Défendre publiquement les thématiques LGBTQIA+, c’est aussi se mettre en danger. Vis-à-vis de sa structure – même si les équipes françaises semblent dans la globalité bienveillantes en interne – mais surtout vis-à-vis de la communauté, et de l’éventualité de harcèlement, ou de menaces de mort… 

L’exception du versus fighting

Dans l’écosystème de l’esport, certaines scènes se démarquent du constat de la queerphobie ambiante : celles du versus fighting (Street Fighter, Smash Brawl, Guilty Gear…). Ces scènes sont « grassroots » : elles sont organisées par les joueureuses et pas par l’éditeur, qui ne met pas d’argent dans la compétition de leur jeu. Plus petites, historiquement plus queer… Les problématiques y sont très différentes. MrQuarate, streamer depuis plus de 15 ans de ce genre de jeux et fondateur de l’équipe Gwak, résume, avec malice : «Le versus fighting, c’est le communisme qui a réussi, c’est l’amour. C’est comme la boxe : c’est un milieu populaire qui n’a pas trop de thunes, tu achètes un jeu, tu doses, et tu peux accéder au firmament, les tournois sont open, t’as pas besoin de team, d’inscription…». En compétition, la plupart de ces jeux affichent les pronoms à côté des pseudos, et les personnes peuvent s’outer sans risquer une vague de harcèlement aussi violente que celle dont ont été victimes les joueuses de Solary. Une analyse confirmée par Sanakan, journaliste jeux vidéo et suiveuse de la scène Guilty Gear particulièrement : «Si tu vas en compétition sur place, tu ne vas pas a priori faire un geste violent après ta game devant ton adversaire, parce que tu seras forcé d’interagir comme un être humain, en étant en présentiel. Ça ne veut pas dire que les communautés des jeux de combats sont parfaites, il y a plein de choses à redire sur ces scènes». Mais la violence envers les personnes queer semble, chez eux, bien plus marginale que dans d’autres scènes esport.

Côté homme cisgay, seul Eika s’est donc positionné. Il théorise sur la difficulté de s’outer dans des équipes masculines. Le midlaner (son poste dans l’équipe) a accepté de témoigner : «Dans nos équipes, il n’y a pas de mixité, on est cinq mecs, et la plupart du temps c’est des gens qui font des blagues un peu misogynes ou beaufs. Souvent, ils sont jeunes et un peu awkwards [maladroits, NDLR] dans les relations sociales… C’est la génération internet, qui a été bercé avec des blagues misogynes, homophobes beauf, pour faire rire les gens. Les autres doivent avoir peur de faire leur coming out». Et d’ajouter : «rester dans le placard, c’est se protéger».

MiraiPanda abonde : «Il y a une forme de virilisme dans l’esport qui reste très masculin». Pour le vidéaste, il y a encore beaucoup de chemin à faire, et rien ne pousse aujourd’hui les gays à faire leur coming out : «Les circuits comme les Game Changers sont concentrés sur le genre et non l’orientation sexuelle, les gays jouent avec ces virilistes, ça serait très courageux de faire son coming out dans ces conditions».

Les idées pour améliorer les choses ne manquent pas. Le journaliste Valentin Cebo imagine «des messages de sensibilisation qui pourraient être diffusés» avant les rencontres, ou une charte anti-discrimination qui pourrait être signée par les équipes et par la toute nouvelle Union Française des Clubs d’Esport (UFCEP) – qui n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations – pour lutter contre toute forme de discrimination. Eika, lui, imagine un maillot spécial pour le mois de la Pride, qui serait porté par les joueurs, «ou un drapeau LGBT sur le maillot [comme le badge arc-en-ciel en Ligue 1, NDLR], et ensuite vendu pour reverser une partie de l’argent à une association», tente-t-il. L’important, pour lui, c’est «d’avoir une présence médiatique, sur les réseaux, pour habituer les personnes et montrer qu’on existe». Et d’imaginer un communiqué commun de l’UFCEP, «Aux nombreuses personnes LGBT qui suivent l’e-sport : On vous accepte, on vous aime, vous êtes les bienvenus».

Lilith, elle, estime que ce n’est pas suffisant, qu’il «faut les choquer». Et d’imaginer, par exemple, «des drags queens qui host les matchs. Là oui, il y a un truc !»

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