
Honte, capitulation, soumission. Les superlatifs ne manquent pas dans la classe politique française pour désapprouver l’accord commercial trouvé entre l’Union européenne et les États-Unis, dimanche 27 juillet, qui entre en application ce 1er août.
Pour Stup.media, l’économiste David Cayla, maître de conférences à l’Université d’Angers, membre du collectif les Économistes Atterrés, estime que les réactions en France, notamment au niveau du pouvoir exécutif, traduisent une désillusion face au projet européen qu’ils ont défendu becs et ongles.
De même que cet accord est en totale contradiction avec les discours sur une autonomie stratégique, une souveraineté européenne et traduit une marginalisation de l’influence française dans l’espace communautaire. Interview.
« Le problème de cet accord est qu’il pousse à se demander à quoi sert l’Union européenne »
David Cayla
Comment analysez-vous l’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis, établissant des droits de douane à 15% pour les produits européens exportés outre-Atlantique ?
David Cayla : C’est un accord qui exprime la domination économique et politique des États-Unis et dans lequel on sent l’Union européenne impuissante, à l’image d’Ursula von der Leyen qui n’apparaissait pas très à l’aise lors de sa rencontre avec Trump. Cet accord pose problème pour deux raisons. La première, c’est qu’il apparaît moins bon que l’accord passé avec le Royaume-Uni, qui a obtenu 10% de droits de douane. C’est problématique parce que l’Union européenne est fondée sur l’idée qu’un grand marché permet d’avoir un meilleur rapport de force qu’un pays isolé. Cet échec commercial érode donc la légitimité des institutions européennes.
La deuxième raison, c’est que, au-delà des droits de douane, on trouve dans l’accord un triple engagement. L’UE s’engage à acheter des armes américaines, à acheter du pétrole et du gaz, et enfin à investir aux États-Unis pour 600 milliards de dollars. Ces engagements contredisent la stratégie européenne, et celle de la Commission qui avait promis de développer l’indépendance stratégique de l’Europe. Les autorités européennes voulaient notamment, par la création de l’union des marchés de capitaux, que l’épargne des européens s’investisse davantage dans l’UE. Et là, on prévoir exactement l’inverse en promettant à Trump que l’épargne européenne ira financer les investissements des entreprises américaines. De même, l’achat d’armes américaines met à mal la stratégie de défense européenne, qui était portée par la France mais aussi par Ursula von der Leyen. Enfin, l’achat de pétrole et de gaz contredit la stratégie de décarbonation de l’Union européenne.
Plus fondamentalement, cet accord envoie le signal que l’UE est prête à renoncer à tous ses objectifs stratégiques afin d’éviter que son industrie exportatrice soit taxées à 30%.
Estimez-vous, à l’instar du Premier ministre François Bayrou, que cet accord marque une « soumission » européenne envers l’oncle Sam ?
David Cayla : C’est clairement un aveu d’impuissance. Le terme « soumission » me semble plutôt bien trouvé.
N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie de la classe politique française sur la question européenne ?
David Cayla : Cela marque plutôt la désillusion de tous ces européistes forcenés, comme l’est François Bayrou. Il s’aperçoit que tout ce qu’il pensait pouvoir réaliser grâce à l’Union européenne n’arrive jamais. Sa vision du monde est en train de s’effondrer sous ses yeux. Le problème de cet accord est qu’il pousse à se demander à quoi sert l’Union européenne. Si l’UE ne permet pas d’avoir de meilleurs accords que ce qu’a pu avoir le Royaume-Uni. Si l’UE se couche face au diktat de Trump, à quoi sert-elle?
Je pense que c’est intéressant de voir que les plus pro-européens sont les plus critiques vis-à-vis de cet accord parce qu’il montre, en réalité, l’échec de leur projet européen.
Vous indiquez, à la suite de cet accord commercial, que des destructions d’emplois auront lieu en France. Quelle en serait la proportion et quels seraient les principaux secteurs touchés selon vous ?
David Cayla : Le fait est qu’avoir des droits de douane va limiter nos exportations et donc toucher les entreprises exportatrices. Pour l’instant, on ne connaît pas encore les détails de l’accord. On ne sait pas si les vins et spiritueux seront touchés comme les autres ou s’ils bénéficieront d’une mesure d’exception. Ce qui est sûr c’est que l’Union européenne a une part importante de son PIB qui est destinée à l’exportation. Parmi ces exportations, les États-Unis représentent un grand marché. C’est le plus grand marché mondial, environ deux fois le marché européen en taille de consommation.
Quand on perd de la capacité d’exporter, on perd logiquement des capacités à produire. Et forcément, on perd des emplois puisque l’emploi est corrélé à la production. Pour éviter des pertes d’emplois il faudrait nous aussi augmenter nos droits de douanes pour améliorer nos débouchés internes. Mais l’accord interdit à l’UE d’augmenter ses propres droits de douanes. C’est un accord inégal de ce point de vue.
Est-ce que la France est isolée par rapport aux partenaires européens sur le regard porté envers cet accord commercial?
David Cayla : C’est un problème supplémentaire posé par cet accord. Il marque la perte d’influence de la France parce qu’Emmanuel Macron avait pour ambition de tenir une ligne dure à l’égard des États-Unis, notamment pour sauver sa stratégie de souveraineté européenne en matière de défense et de capitaux. En refusant la ligne dure de Macron, von der Leyen envoie un camouflet à la France. Certes, elle a acheté du temps, mais combien ? Le problème des rapports de force, c’est que quand on voit que cela fonctionne, on n’a aucune raison de s’en priver.
Peut-on dire que cet accord commercial rend utopique l’idée d’une « Europe qui protège », d’une « souveraineté européenne » selon vous?
David Cayla : Tout à fait. Le projet de Macron, de Bayrou, mais aussi des socialistes, c’était de construire une Europe qui porterait mieux la voix de la France, qui renforcerait l’influence française. Cet accord montre l’inanité de cette stratégie. Je pense que la désillusion qu’on ressent dans les discours vient de cet échec.
J’ajouterais un autre élément, qui fait office de dommage collatéral, c’est toute la stratégie fiscale de l’Union européenne. Il y a eu deux tentatives de réforme fiscale. D’abord, celle de négocier à l’OCDE une fiscalité minimum pour les sociétés de 15% à l’échelle mondiale. L’Europe et la France militaient pour cette taxation. Ensuite, il y a eu aussi le projet d’une taxation des géants du numérique, également porté par la France. Or les projets de réglementation et de taxation du numérique ont été suspendus après l’élection de Trump, dans le but d’obtenir un meilleur accord commercial. On voit le résultat ! Quant au projet de taxation de l’OCDE, les Etats-Unis s’en sont retirés. On perd donc sur tous les tableaux. Il est vrai que ces questions ne sont pas explicitement présentes dans l’accord. Mais tout le monde sait que si l’UE faisait mine de taxer les entreprises du numérique, Trump pourrait immédiatement relever les droits de douane à 20%. L’UE se retrouve un peu pieds et poings liés car elle ne peut plus avoir ne serait-ce qu’une stratégie fiscale autonome. On vient de montrer au monde entier que nos grands principes, nos grandes idées de réglementation de la mondialisation, ne faisaient pas le poids face aux intérêts des industriels exportateurs.
Dans quelle mesure cet accord commercial transatlantique pourrait relancer les débats autour d’un maintien ou d’une sortie de la France de l’Union européenne, notamment dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027?
David Cayla : Je pense que la France n’est pas prête de sortir de l’Union européenne pour deux raisons. D’abord, l’opinion publique ne le souhaite pas. Les questions dont on parle passent au-dessus de la tête des gens. En revanche, ils ont peur pour leur épargne. La France reste un pays d’épargnants. Aujourd’hui, l’idée selon laquelle on pourrait quitter l’Union européenne, et donc la zone euro, fait extrêmement peur à toute une partie de la classe moyenne retraitée, qui est au cœur de l’électorat français.
Par contre, la question de l’utilité de l’Union européenne, celles de mettre en avant quelques revendications que la France pourrait porter comme la refondation du marché de l’électricité, cela est très possible. On voit que l’UE n’est pas la solution aux problèmes. Voire même, elle en pose à travers l’exemple du marché de l’électricité. D’ailleurs, la TVA sur les abonnements EDF, relevée à 20% le 1er août, c’est une demande de l’Union européenne. Cela participe à délégitimer l’influence européenne en France.
Je pense que la bonne stratégie pour des souverainistes n’est pas de revendiquer un Frexit qui est un slogan avec peu d’effets pratiques. En revanche, il faut contester le marché européen de l’électricité, la politique commerciale de l’Union européenne, la politique industrielle européenne, c’est-à-dire remettre en cause, par exemple, l’interdiction de réserver certains marchés publics à des entreprises nationales. L’idée d’un « buy European act » pourrait faire partie des choses qui pourraient être négociées. La taxation des entreprises du numérique devrait être également portée par les Français au moment de l’élection présidentielle.
Mais l’idée selon laquelle on va réussir à avoir un candidat pro-Frexit qui va l’emporter, je n’y crois pas, en l’état actuel des choses.
Propos recueillis le 31 Juillet 2025 par Jonathan Baudoin
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