Comment les anti-IVG envahissent les réseaux sociaux ?

Le 26 novembre 1974, Simone Veil, alors ministre de la santé, prononce son désormais célèbre discours à l’Assemblée nationale. Le point culminant d’une lutte pour le droit des femmes à l’avortement.

Deux mois plus tard, la loi Veil est adoptée et permet aux femmes de demander l’interruption volontaire de la grossesse, l’IVG, sans avoir à fournir de justificatif. L’une des plus grandes avancées sociales du 20ème siècle, les femmes reprennent possession de leur corps. Mais depuis lors, ce droit ne plaît pas à tout le monde. S’en est suivi plusieurs décennies de contestation de la part des anti-IVG.

Que ce soit des groupes religieux, d’extrême droite ou, plus récemment, des influenceurs conservateurs, beaucoup se retrouvent autour de cette lutte commune contre l’accès à l’avortement. Mais jusque-là, il s’agissait essentiellement d’actions, bien que bruyantes, qui n’avaient pas tant que ça d’impact. Aujourd’hui les choses ont un peu évolué, elles s’accélèrent et vous vous en doutez, pas vraiment en bien.

Le 24 Juin 2022, c’est le choc aux USA. L’arrêt Roe vs Wade est révoqué. Concrètement, cet arrêt était une décision rendue par la cour suprême des États-Unis en 1973, lors d’un procès qui opposait Norma McCorvey, sous le pseudonyme de Jane Roe, à Henry Wade, procureur de Dallas. La première contestait les lois anti-avortement du Texas. Au final, après 3 ans de lutte, c’est McCorvey qui finit par l’emporter, le procès faisant alors jurisprudence. Dès lors, toutes les lois anti-IVG étaient devenues anticonstitutionnelles. Il était donc devenu illégal d’interdire l’avortement.

Mais en 2022, la cour suprême révoque cet arrêt, laissant libre cours à chaque État américain de décider s’ils interdisent, ou non, l’avortement. Ce que certains se sont empressés de faire. Cette décision catastrophique va avoir un impact à l’international. Dans beaucoup de pays, on se rappelle alors que ce droit n’est pas intangible, et qu’il faut y travailler. En France, pays qui y est très attaché depuis le combat porté par Simone Veil, un projet de loi vise à l’inscrire dans la constitution. Seulement, il lui reste du chemin à parcourir, au moment où j’écris ces lignes, le texte doit encore être voté par les députés, le Sénat puis le parlement. (NDLR : depuis la publication de cet article, le 8 mars 2024, la liberté garantie des femmes de recourir à l’IVG est inscrite dans la constitution)

Face à ça, et empli d’espoir par nos voisins outre-Atlantique, la révocation de Roe vs Wade va remotiver les troupes anti-IVG, notamment en France. On peut citer quelques actions sur le terrain qui ont fait parler d’elles, comme en février 2023, lorsqu’un local du planning familial a été dégradé en Gironde, ou encore la campagne de stickers sur des Vélib’ parisiens en mai 2023. Le deux-roues est devenu une petite campagne publicitaire extrêmement culpabilisante sillonnant les rues de la ville. Ce à quoi, d’ailleurs, l’association #NousToutes a brillamment riposté en utilisant la même méthode avec des stickers rappelant que “Un enfant, c’est un choix, l’IVG, c’est un droit”

Image de la campagne de stickers anti-IVG sur les Velib’ parisiens.

Mais alors que le pays laisse de plus en plus de place aux conservateurs, qu’il devient de plus en plus OK d’avoir des discours décomplexés d’extrême droite, l’IVG reste malgré tout un sujet auquel nous sommes globalement attachés. Et les discours bruts anti-IVG sont toujours perçus, par une bonne partie de la population, comme archaïque, moyenâgeux et parfois même dangereux.

Alors, pour les militant⸱e⸱s anti-IVG, pas le choix, il faut se moderniser et passer par des moyens détournés. Ça commence par investir les réseaux sociaux, principale place d’influence aujourd’hui, et ça passe par de la diffusion de désinformation, de fausses infos, et pas mal de contenu dissuasif, que ce soit à propos des traitements eux-mêmes, des effets secondaires, de l’attention apportée par le milieu médical, ou encore des témoignages qui vont toujours dans le même sens. Le tout, parfois même, sous couvert de plateformes ou de pages qui se présentent comme neutres sur le sujet.

C’est ce qu’a étudié la Fondation des Femmes, en collaboration avec l’ISD, l’Institute for Strategic Dialogue, une organisation mondiale de recherche et d’action dédiée au défi de la montée des extrémismes, de la désinformation et de la polarisation à l’ère du numérique. Le 17 janvier 2024, cette collaboration donne lieu à un rapport intitulé “Mobilisation anti-avortement en France : Quand les réseaux sociaux menacent le droit à l’IVG”. Une étude qui a duré 1 an et qui est portée par Cécile Simmons, chargée de recherche à l’ISD, et Clara Martiny, chercheuse au sein de la branche américaine de l’ISD.

Concrètement, cette étude vise à analyser les discours, les communautés et les tactiques anti-IVG sur les réseaux sociaux. Ici, sur Facebook, Instagram, Twitter et YouTube, ainsi que les politiques de ces plateformes et l’impact de leurs algorithmes dans la propagation de ces discours.

L’une des premières étapes pour le groupe de chercheuses a été de fouiller les divers réseaux à la recherche des types de contenus anti-avortement présents sur les plateformes. Alors globalement, si l’on retrouve la sauce militante anti-IVG classique, c’est un autre type de post qui inquiète, plus subtil et forcément plus fourbe.

L’ISD a mis en avant la prédominance de contenu qui vise à décourager les personnes qui voudraient recourir à l’avortement, via des posts choquants, des publications trompeuses ou carrément fausses. Une bonne partie de ce type de contenu se retrouve sous la forme de témoignages de personnes prétendant avoir eu recours à l’IVG et pour qui ça s’est mal passé. Mettant en avant la froideur, voire l’incompétence, du milieu médical, remettant en question la sécurité des traitements ou avançant des effets secondaires dissuasifs.

Capture d’écran de posts relevés par l’ISD.

Il y a une chose particulièrement fourbe, c’est qu’une bonne partie de ces pages n’affichent pas clairement leur militantisme, voire même le cache. Si l’on peut avoir de forts soupçons lorsque les comptes en question s’appellent “Marche pour la vie” ou “Choisir la vie”, c’est beaucoup moins le cas pour “Gènéthique” ou (et on va reparler d’eux) “IVG : Vous hésitez ? Venez en parler !”, qui, de prime abord, ressemble plutôt au nom d’une page de conseil et de soutien aux personnes ayant recours à l’IVG. Mais ne vous y trompez pas, le contenu publié par ces pages n’a rien d’un soutien ou d’un accompagnement. Sur cette dernière, “IVG : Vous hésitez”, on retrouve, par exemple, parmi les posts populaires, ce témoignage d’une femme qui aurait avorté et écrit un texte à la première personne prenant le point de vue de l’embryon. Dès les premières lignes, l’idée est claire:

“Je préfère te prévenir tout de suite : maman m’a tué”

Le texte est très violent et culpabilisant, donc inutile de s’attarder dessus, vous avez l’idée. Globalement, si ça vous intéresse d’en lire plus, je vous invite à consulter le rapport de la Fondation des Femmes

Il y a également d’autres types de témoignages de femmes qui, au contraire, expliquent ne pas avoir avorté malgré des pressions familiales pour le faire, et être les plus heureuses du monde d’avoir fait ce choix des années plus tard en parlant de leur bonheur d’avoir un enfant. 

Ou encore de la désinformation claire. (Les chercheuses, dans leur rapport, préfèrent parler de mésinformation, la désinformation faisant référence à un processus conscient et volontairement trompeur.) La page gènéthique par exemple, publie un article intitulé “L’OMS recommande l’avortement à la demande jusqu’au terme”, ce qui est évidemment faux. 

Il s’agit d’un type de contenu qui est dissuasif, d’autant que l’on peut présumer qu’une partie de l’audience visée, cherchant à se renseigner sur l’IVG, est possiblement dans un moment difficile à vivre, on va le voir plus tard, mais il s’agit souvent d’une cible jeune. Chercher de l’aide autour de soi dans une telle situation n’est pas toujours chose aisée, et le sujet est assez fort pour que les prétendus témoignages proposés par ces pages soient bouleversants.  

Alors, peut-on vraiment tomber sur ces pages ?

Il est à noté qu’un autre rapport de la fondation Descartes dévoile que, dans le domaine de la santé, de plus en plus de monde s’informe beaucoup, quand ça n’est pas en premier lieu, sur les réseaux sociaux. Donc la réponse est bien évidemment, oui, quand on se renseigne sur l’IVG, on peut tomber sur ces pages et leurs posts dissuasifs. 

Ce qu’ont voulu étudier les chercheuses c’est la question des algorithmes de recommandations. Est-ce que les plateformes vont mettre ce type de contenu devant les yeux d’une audience qui n’est pas militante anti-IVG, mais qui se renseigne sur la question de l’avortement ? 

Pour étudier cette question, les chercheuses ont tenté l’expérience notamment sur Instagram et YouTube. Alors, évidemment, je vais résumer un peu la méthodologie, mais si vous voulez rentrer dans les détails, le rapport est très clair et accessible. D’abord, sur Instagram, ça passe par la création de comptes configurés comme celui d’une jeune femme entre 18 et 25 ans. Pour initier un intérêt au sujet de l’IVG auprès de l’algorithme de la plateforme, les comptes sont allés suivre celui du planning familial, les hashtags #Avortement et #IVG ainsi que cinq comptes d’influenceuses qui ont déjà évoqué leur expérience de l’avortement de manière non-dissuasive. À ce moment-là, les comptes créés n’avaient donc interagi avec aucun contenu anti-IVG ou dissuasif.

Pendant une semaine, les chercheuses ont scrollé Instagram pendant 30 minutes chaque jour, en likant, au passage, chaque reels en lien avec la grossesse, la parentalité ou l’avortement. Plus tard, elles sont retournées sur la plateforme en analysant les 50 premiers reels recommandés en lien avec l’avortement. Le premier constat semble plutôt positif, étant donné qu’une bonne partie de ce contenu était composée de séquences d’actualité provenant de grands médias, ou de reels plutôt favorables provenant de comptes qui se présentent comme des professionnels de santé. Mais parmi ces reels, il y en a malgré tout 20% qui sont analysés comme dissuasifs voire carrément trompeurs.

Et à nouveau, on retrouve un procédé assez fourbe, celui de comptes qui se font passer pour neutres sur le sujet, et certains, relevés par les chercheuses, qui prétendent carrément être pro-IVG en se présentant comme “dénués de tout jugement” et favorables au droit des femmes à choisir. Le tout en tâchant de masquer leurs propos anti-avortement, en utilisant des hashtags pro-IVG et des messages qui, en apparence, semblent favorables. Mais seulement en apparence, car le texte, lui, va toujours dans le même sens : dissuader d’avoir recours à l’IVG.

Compte et publication relevé par l’ISD dans son rapport.

Les chercheuses ont également analysé les comptes recommandés par Instagram. Alors, sans surprise, étant donné les centres d’intérêt du profil créé, sur les 10 comptes les plus recommandés, 9 concernent la maternité. Ce qui est un peu plus délicat, c’est que sur ces 9 comptes, 8 d’entre eux ont été analysés par les chercheuses comme faisant partie de la mouvance “Tradewife”. 

Alors, petit instant boomer : c’est quoi Tradewife ? 

On pourrait traduire cela par « épouse traditionnelle ». C’est un mouvement qui explose, notamment sur TikTok ces dernières années. Reprenant souvent l’esthétique, notamment vestimentaire, des années 50, les tradewives en récupèrent aussi le patriarcat d’époque et le rôle de femme au foyer. C’est un mouvement ultra-conservateur prônant aux femmes de dédier leur vie à leur mari, leur famille et leur foyer, se soumettant à l’autorité des hommes. Ce mouvement est de plus en plus étudié de près. D’une part, il se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, peut-être grâce à son esthétique originale, et d’autre part, on commence à se rendre compte qu’il est très lié, notamment aux États-Unis, à l’extrême droite, au suprémacisme blanc et, évidemment, aux mouvements religieux radicaux.

Estee Williams
Influenceuse Tradewife.

Donc je pense que vous sentez à peu près où ça se situe au niveau de l’IVG… 

Sur Instagram, donc, les reels anti-avortement se retrouvent assez vite recommandés. Même s’ils ne constituent pas la majorité du contenu lié au sujet, et heureusement, il est quand même facile de tomber sur des comptes qui décrivent la maternité comme le devoir de la femme, voire sur des comptes diffusant des fausses infos sur la santé reproductive ou la contraception.

Une autre partie intéressante c’est l’expérience menée sur YouTube. D’autant plus que YouTube est la seule plateforme, parmi celles étudiées, qui a une politique claire en matière de mésinformation lié à l’avortement. En effet, dans son règlement à propos des fausses infos médicales, YouTube interdit les contenus qui “contredisent les conseils des autorités sanitaires locales ou de l’Organisation mondiale de la Santé sur la sûreté des méthodes d’avortement médicamenteuses et chirurgicale”. Ajoutez à ça qu’après la révocation de Roe VS Wade aux états unis, YouTube s’est engagé publiquement à supprimer le contenu de désinformation lié à l’avortement.

Alors, pour étudier l’impact de l’algorithme de recommandation de YouTube sur les vidéos liées à l’avortement, les chercheuses ont créé trois profils distincts. 

Le premier est celui d’une jeune femme de 26 ans, sans affiliation politique marquée mais intéressée par le sujet de l’avortement. Pour ça, les chercheuses ont abonné ce compte à 5 chaînes de médias de centre-gauche et centre-droit. Ensuite, elles ont fait visionner à ce compte 50 vidéos traitant de l’avortement, réalisées par des médias grand public, des fact-checkers et des chaînes médicales. 

Le second profil est celui d’une adolescente de 16 ans dans les mêmes conditions. Sauf que le compte ne s’est pas abonné à cinq chaines de médias, mais cinq chaines de divertissement ciblant un public adolescent. Sinon, ce compte a visionné les mêmes cinquante vidéos que le premier profil. 

Enfin, le troisième profil, une jeune femme de 25 ans, mais cette fois aux opinions politiques conservatrice et intéressée par le sujet de l’avortement, et notamment anti-avortement. Pour ça, les chercheuse ont cette fois fait visionner à ce compte 25 vidéos identiques aux comptes précédents, mais aussi 25 vidéos présentant un contenu anti-avortement ou dissuasif. 

Pour les trois comptes, chaque vidéo a été regardée intégralement, en l’espace d’une semaine. 

Ensuite, pendant deux semaines, les vidéos recommandées sur la page d’accueil ont été relevées toutes les 15 minutes. Chaque vidéo liée au sujet de l’avortement, recommandée plus de cinq fois par l’algorithme a été analysée pour déterminer si elles sont plutôt neutres ou plutôt anti-IVG. 

Dans les vidéos négatives à l’égard de l’IVG, les chercheuses déterminent 4 catégories : Les vidéos anti-avortement, la mésinformation, le contenu dissuasif et le contenu choquant. Et les chiffres sont quand même assez hallucinants… 

D’abord, pour le troisième profil, celui de la jeune femme conservatrice ayant déjà consulté des vidéos anti-IVG, sur les 51 vidéos multi-recommandées liées à l’avortement, 63 % rentrent dans ces catégories. Jusque-là, on pourrait se dire que ce n’est pas très surprenant, c’est un type de contenu qui va dans le sens de ce qui semble être l’opinion de ce compte. Pour le premier profil, la jeune femme de 26 ans, qui n’a consulté aucun contenu anti-IVG, sur les 58 vidéos liées à l’avortement recommandées plus de 5 fois par la plateforme… 41 % rentrent dans ces catégories, le contenu anti-IVG, la désinformation, le contenu dissuasif ou choquant. Ah! Là, c’est un peu plus la tuile quand même. Et enfin, pour le second profil, celui d’une adolescente de 16 ans, n’ayant pas consulté de contenu anti-avortement, sur les 47 vidéos recommandées plus de cinq fois, ce chiffre grimpe à 53,2%.

Données du rapport de l’ISD.

Dans le contenu recommandé, on retrouve certaines vidéos proposées aux trois profils, parfois plus d’une dizaine de fois. Il y a des vidéos de témoignages qui s’annoncent plutôt neutres, mais qui sont en réalité dissuasives, des micro-trottoirs ou des débats sur le sujet vendus comme “sans tabou” dans lesquels, en réalité, aucun intervenant n’est favorable à l’avortement. Il y a évidemment du contenu lié à des groupes religieux comme la chaîne KTO TV, des fausses infos médicales qui peuvent être dangereuses liées à des pseudo traitements censés inverser les effets d’un avortement, et régulièrement, au milieu de témoignages ou de pseudo-débats, il y a des fausses infos qui, à mon sens en tous cas, n’ont pas d’autres objectifs que d’être choquantes et dissuasives.

Dans ses annonces, YouTube a notamment indiqué mettre automatiquement un panneau d’information sous chaque vidéo traitant de l’avortement. Au moment de leur étude, les chercheuses constatent que c’est finalement rarement le cas. On peut imaginer qu’il faille un certain temps à YouTube pour que cela soit mis en place.

Ce qui ressort de cette étude c’est que, oui il y a du contenu anti-IVG sur les plateformes, et oui, il peut être mis en avant par les algorithmes de recommandation, même à un public jeune, voir mineur, malgré les engagements qu’ils ont annoncé. 

Ce qui se passe c’est que les groupes militants ont appris à évoluer et à s’adapter aux plateformes. À faire passer leur discours en contrebande au milieu de contenu d’apparence neutre quand ils n’ont pas carrément l’indécence de se faire passer pour des pro-choix. Pour ça, ils ont appris à se servir des outils fournis par les réseaux sociaux. C’est le cas de la sponsorisation par exemple. 

Les chercheuses sont allées fouiller la Meta Ad Library, une base de données de la publicité et des contenus sponsorisés sur les plateformes du groupe Meta. Et le contenu dissuasif ou anti-IVG sponsorisé se compte par centaine. Et à nouveau, que ce soit des posts ouvertement militants ou des témoignages dissuasifs. 

Vous vous souvenez de la page “IVG vous hésitez venez en parler” que l’on mentionnait plus tôt ?
Et bien, sur une période allant de mai 2022 à juin 2023, cette page a dépensé 40 000 euros en sponsorisations de posts, tous des témoignages au contenu dissuasif. Sur presque 200 publicités analysées par les chercheuses, 49 d’entre elles ont touché la tranche d’âge des 13-17 ans, et 24 sont considérées comme choquantes ou émotionnellement éprouvantes. Alors évidemment, et heureusement, une partie de ces contenus finit par se faire supprimer par la plateforme au bout d’un moment. Mais clairement pas assez. Et c’est là qu’un autre problème est mis en avant par le rapport, les capacités de modération des plateformes.

Pour les chercheuses, les équipes de modérations francophones des diverses plateformes sont encore bien trop faibles. D’autant qu’il ne s’agit pas seulement de comprendre le français, mais également d’avoir suffisamment conscience du contexte socio-culturel pour pouvoir repérer les discours de désinformations. Ça passe par de la formation auprès du personnel de modération, dans toutes les langues, sur les questions liées à la désinformation en matière de santé. 

Mais bien sûr, la sponsorisation n’est pas le seul nerf de la guerre dans leurs campagnes. Les divers groupes anti-IVG ont également appris à se servir des algorithmes pour gonfler leur visibilité.

En répertoriant plusieurs centaines de comptes sur les divers réseaux, et en extrayant plusieurs milliers de publications, les chercheuses ont été en mesure d’analyser les contenus et d’en créer des cartes de réseau. Dans les principaux mouvements publiant contre l’avortement on retrouve, évidemment, des comptes de soutien d’extrême droite, notamment à Le Pen et Zemmour, des comptes de la mouvance chrétienne/catholique, des comptes anti-avortement dédié au militantisme, des comptes anti-GPA/Anti LGBT,  ou encore des influenceurs conservateurs ou même des royalistes. Mais pas que, évidemment.

Exemple de cartographie tirée du rapport.

Ce que montre ces cartes, ce sont les liens qui se font entre différentes communautés sous la cause commune anti-IVG, ainsi que les proximités entre le cœur du réseau et sa périphérie. Au centre de cette lutte, les trois principales communautés anti-IVG : Les comptes anti-avortement (en rose) qui partagent des contenus similaires aux comptes d’extrême-droite (en jaune), et des comptes hostiles à la GPA (en rouge).

Ce qui fait la force de ce réseau c’est leur capacité à gonfler la visibilité de leur message en partageant massivement le contenu, ce qui semble être plutôt attractif vis-à-vis des algorithmes des plateformes. Un petit nombre de page publiant énormément de contenu, repartagé massivement, voir même cross-posté, c’est à dire copié-collé sur un nombre important de comptes. Ce qui, pour les chercheuses “semble suggérer une forme d’ampliation automatisée des contenus anti-avortement”. Une véritable petite campagne de propagande à l’échelle du pays qui avance en sous-marin, réussissant à s’adresser à leur cœur de cible, des jeunes femmes se posant des questions sur l’avortement. 

Alors, que faire ? 

Face à ce constat alarmant, on peut se poser la question de la politique de ces plateformes. Si l’on a précédemment vu que YouTube s’était engagé sur la question, bien que cet engagement soit assez difficile à mettre en œuvre, ça n’est pas le cas pour les autres. Et c’est là la première recommandation de ce rapport. Que les plateformes ajoute, je cite, “une clause spécifique dans sa politique de lutte contre la mésinformation en matière de santé afin d’inclure les déclarations induisant les utilisateurs en erreur sur la nature de l’avortement.“

“Meta et YouTube doivent renforcer leur politique contre la représentation choquante de l’avortement, en s’attaquant aux descriptions exagérées et inexactes de l’avortement pouvant inutilement susciter la peur chez les utilisateurs, et encourager des atteintes à l’encontre du personnel médical. De nombreuses publicités figurant dans cette étude comparent l’avortement à un « assassinat » et doivent être considérées comme des signaux d’alerte nécessitant un examen plus approfondi.”

Il convient également aux plateformes de se donner les moyens d’appliquer leurs politiques.

De leur côté, les pouvoirs publics, ayant de plus en plus d’impact sur ces plateformes, ont également un rôle à jouer, en insistant toujours plus, par exemple, pour qu’elles respectent le DSA, mais aussi, qu’elles appliquent les lois locales. Car, je ne l’ai pas mentionné jusque-là, mais il existe une loi, en France, condamnant l’entrave à l’interruption légale de grossesse : 

Est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse (ou les actes préalables prévus par les articles L. 2212-3 à L. 2212-8) par tout moyen, y compris par voie électronique ou en ligne, notamment par la diffusion ou la transmission d’allégations ou d’indications de nature à induire intentionnellement en erreur, dans un but dissuasif, sur les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une interruption volontaire de grossesse

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à aller lire le rapport de la Fondation des femmes et de l’ISD.

Pour aller plus loin sur le sujet :

Le rapport de la Fondation des Femmes et de l’ISD :
https://fondationdesfemmes.org/fdf-content/uploads/2024/01/Mobilisation-anti-avortement-en-France-FINAL.pdf

A propos de l’IVG :
https://www.planning-familial.org/fr
https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F1551

Sur la constitutionnalisation de l’IVG :
https://www.vie-publique.fr/loi/292357-liberte-recours-livg-dans-la-constitution-avortement-projet-de-loi

Sur le mouvement Tradewife :
https://politicalresearch.org/2021/07/29/why-are-gen-z-girls-attracted-tradwife-lifestyle
https://www.journaldugeek.com/2023/03/06/tradwife-cest-quoi-ce-mouvement-antifeministe-ultra-conservateur-qui-cartonne-sur-tiktok-en-2023/
https://gnet-research.org/2023/07/07/tradwives-the-housewives-commodifying-right-wing-ideology/

Sur les règles et les engagement de YouTube :
https://support.google.com/youtube/answer/13813322?hl=fr&sjid=5134632148851882330-EU#zippy=%2Cm%C3%A9thodes-alternatives-dangereuses-et-mises-en-garde-contre-les-traitements-professionnels%2Cfausses-informations-sur-lefficacit%C3%A9-garantie-dun-traitement%2Csubstances-et-pratiques-dangereuses-comme-m%C3%A9thodes-de-traitemen
https://twitter.com/YouTubeInsider/status/1550153517842587661

Le discours complet de Simone Veil en 1974 :
https://www.youtube.com/watch?v=45MOc6PYoY8

Sur les campagnes (Vélib et Planning Familial)
https://www.leparisien.fr/societe/plusieurs-locaux-du-planning-familial-degrades-signe-dune-mouvance-anti-ivg-toujours-presente-01-07-2021-54UDZ4UGQRAMRDB7KEZ2EBILUY.php
https://www.leparisien.fr/paris-75/le-planning-familial-de-paris-degrade-et-recouvert-de-slogans-anti-avortement-15-06-2021-F35LT7MDG5B7PAMU4K7NEIPZBU.php
https://www.lefigaro.fr/bordeaux/aujourd-hui-sterilises-demain-puces-le-planning-familial-de-bordeaux-tague-par-action-directe-identitaire-20230210
https://france3-regions.francetvinfo.fr/bretagne/ille-et-vilaine/rennes/rennes-planning-famillial-degrade-tag-anti-ivg-1420371.html
https://www.francebleu.fr/infos/societe/paris-une-nouvelle-campagne-anti-avortement-collee-sur-des-velib-4740773

La loi contre l’entrave à l’interruption légale de grossesse :
https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000006171150/

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