Sectes : de la médiatisation à la lutte.

Chapitre 1 : La médiatisation

En 1966, un jeune homme de 20 ans profite de son quart d’heure de gloire sur un plateau de l’ORTF. Il s’appelle Claude Vorilhon et se lance dans une carrière musicale.

Mais le succès du jeune chanteur se limitera à ce passage télé. Pourtant l’homme est en recherche d’attention. Après une reconversion vers le journalisme automobile, c’est huit ans plus tard qu’il reviendra sur le petit écran avec une toute autre histoire.

En mars 1974, Claude Vorilhon est invité sur un plateau télé pour une histoire qui n’a plus rien à voir avec la musique. L’homme raconte que lors d’une balade, il a été interpellé par des extraterrestres. Humble, à la voix chaleureuse et au visage sympathique, Claude Vorilhon séduit par sa folle histoire, au point que dans les mois qui suivent, il va enchaîner les passages télé, invité à plusieurs reprises sur le plateau de Philippe Bouvard, un présentateur phare de l’époque. S’il est gentiment moqué, à chaque passage, Vorilhon améliore son histoire, ajoute des détails et construit son mythe, celui de Raël, l’homme choisi par les “Elohim créateurs de l’humanité” pour préparer l’accueil de ces êtres sur Terre.

Claude Vorilhon sur le plateau de Philippe Bouvard.

Raël est invité sur ces plateaux en tant que sympathique illuminé. Les présentateurs se moquent gentiment de lui, mais l’audience est largement présente. Philippe Bouvard, après avoir invité Claude Vorilhon reçoit énormément de courriers de téléspectateur.ice.s intrigué.e.s par l’histoire du futur gourou. Bouvard déclarera à l’antenne :

Je me suis aperçu que Claude Vorilhon détenait certainement la palme de l’intérêt au cours de ces quatre ans d’émission. Jamais je n’avais reçu autant de lettres au sujet d’un invité.

Et en effet, Raël séduit. Au fur et à mesure de ses passages télé, de plus en plus de personnes le rejoignent dans son association le MADECH, mouvement pour l’accueil des Elohim créateurs de l’humanité. Vie en communauté, exigence financière et manipulation, à l’époque il ne fait peut-être aucun doute que ce mouvement est ce que l’on appelait alors une secte. Et il ne faudra pas attendre bien longtemps pour voir apparaître toutes les dérives qu’on lui connaît, notamment des accusations d’agressions sexuelles sur mineurs. Pourtant Vorilhon continue à être invité sur les plateaux télé, lui permettant ainsi d’élargir sa communauté.

Claude Vorilhon invité sur le plateau d’Ardisson sur France 2 – 1994.

Entre les années 70 et 90, les mouvements sectaires étaient banalisés, voyant en ces divers rassemblements, des personnes simplement un peu rêveuses parfois illuminées, mais rarement dangereuses. Raël, et sa popularisation télévisuelle a été le terrain de la prolifération, en France, de mouvements sectaires et de leurs dérives parfois très graves, dont un en particulier qui va être, malgré lui, à l’origine du début de la lutte contre les dérives sectaires.

Chapitre 2 : L’union.

À la même période, il y a un événement qui va bouleverser l’histoire de la lutte contre les dérives sectaires. C’est à Rennes, en Bretagne, en 1974, qu’Yves Champollion, un fils de bonne famille, disparaît du jour au lendemain. Ses parents, Claire et Guy, respectivement prof et médecin, s’inquiètent. Leur relation avec leur fils a toujours été bonne et ce n’est pas dans le style du jeune homme de disparaître du jour au lendemain. Le couple Champollion alerte les autorités et retourne la ville pour tâcher de comprendre ce qui est arrivé à leur fils. Mais il faudra attendre une semaine pour avoir des nouvelles, un coup de fil d’Yves. Le jeune homme leur explique qu’il a rejoint un mouvement spirituel, l’Église de l’Unification, et qu’il a quitté la ville. La décision d’Yves a été soudaine, les parents ne comprennent pas, alors ils cherchent à en savoir plus sur ce mouvement auquel leur fils a adhéré. C’est alors qu’ils découvrent la secte Moon, qui, depuis peu, recrute de plus en plus de jeunes en France.

Sun Myung Moon, leader de l’Eglise de l’Unification (secte Moon).

Le couple Champollion passe une annonce dans un journal local pour entrer en contact avec des parents dans des situations similaires, et sans surprise, ils reçoivent vite des réponses. En quelques mois, Claire et Guy Champollion accompagnés d’autres parents et proches dans des situations similaires, vont créer l’ADFI, l’Association pour la Défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes, dans le but de se renseigner et de partager les informations. L’association suit les moindres faits et gestes de la secte Moon, dans le but d’informer et d’alerter sur l’ampleur et les dangers du mouvement.

Une initiative d’abord locale, à Rennes, qui sera suivie peu de temps après dans plus d’une vingtaine de villes en France, avant de se regrouper, en 1982, sous la bannière de l’UNADFI, l’Union Nationale des ADFI. L’association ne va pas se limiter à la secte Moon, mais va se donner pour mission de se renseigner sur tous les mouvements sectaires connus qui agissent en France, afin d’alerter sur leurs techniques de manipulation, sur qui sont vraiment ces maîtres de sectes, et sur ce qui se passe vraiment au sein de ces mouvements. Une mission qui va payer, l’association ne cesse de grossir, et sera très vite reconnue d’utilité publique.

Mais si les membres de l’UNADFI se dévouent corps et âme à leur cause, il leur manque un allié de poids : les pouvoirs publics. Car pour le moment, pas grand-chose n’est fait pour lutter contre le phénomène sectaire. Bien que certains membres du gouvernement aient conscience du problème, il faudra attendre un drame pour faire bouger les choses.

Chapitre 3 : La claque.

En décembre 1995, quelques jours avant Noël, 16 corps sont retrouvés calcinés dans le massif du Vercors. Le sujet fait la une de toutes les actualités. Ces corps sont ceux de membres de l’Ordre du Temple Solaire, un mouvement qui, comme beaucoup, attirait depuis plusieurs années des adeptes avec des promesses de vie meilleure, proche de la nature et une vision singulière de la spiritualité et du divin. Parmi les leaders de ce mouvement, Luc Jouret se disait médecin homéopathe, et développait toute une vision alternative de la santé.

Image interne de l’Ordre du Temple Solaire

Pour Christian Gravel, Président de la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) :

Il faut avoir en tête déjà qu’historiquement, la dynamique liée à ces mouvements sectaires est liée au champ de la santé, du bien-être. L’un des leaders de l’ordre du temple solaire s’est d’abord fait connaître en véhiculant dans le cadre de conférences, des messages s’inscrivant dans les médecines dites alternatives. Il se prétend être homéopathes et, à partir de là, à travers un discours tourné vers le bien-être donc, a réussi à capter l’attention d’un certain nombre de proies, de futures victimes qui, ensuite, ont pu intégrer l’ordre du temple solaire.

Mais en intégrant la secte, le discours du mouvement évolue petit à petit jusqu’à annoncer un apocalypse prochain. Le mouvement prétend alors offrir aux adeptes la possibilité d’y échapper, pour eux et leur famille, en rejoignant une étoile : Sirius. Le processus pour rejoindre cette étoile passe par un rituel qui conduit à la mort par combustion. Un rituel que la secte n’aura pas attendu le massacre du Vercors de 1995 pour accomplir. Un an plus tôt, le 5 octobre 1994 en Suisse et au Canada, 53 victimes de la secte périssaient dans les flammes.

Le danger était donc connu, d’autant qu’il ne s’agissait pas des premiers massacres de sectes. On peut citer, par exemple, dès les années 70 le suicide collectif, au Guyana des membres du Temple du Peuple. Mais avant 1995, aucun drame similaire n’avait eu lieu sur le territoire Français. Alors, en 1995, il s’agit d’un véritable électrochoc.

Jean-Loup Adénor, journaliste et co-auteur de “Le nouveau péril sectaire” :

Avant l’OTS le phénomène sectaire était pris un peu comme un phénomène folklorique. À partir de l’ordre du temple solaire, les choses changent, parce qu’on se rend compte que là on a affaire à un suicide de masse ou finalement un meurtre de masse, parce qu’on sait pas trop ce qui s’est passé pour l’OTS. D’un seul coup, on se rend compte que le phénomène sectaire peut tuer.
Ça, à l’époque, c’est nouveau. Ça sort les dérives sectaires du cadre du folklore, de personnes qui croient en des choses un peu bizarres mais qui sont finalement assez sympathiques. Et d’un seul coup, les pouvoirs publics, particulièrement les députés, vont s’emparer de la question.

Chapitre 4 : La lutte.

Après le drame de l’Ordre du Temple Solaire, une commission parlementaire est diligentée pour produire un rapport sur le nombre et le danger que représente ce type de mouvement en France. Ce rapport, intitulé “Les sectes en France” est fondateur de la lutte contre les dérives sectaires. C’est à ce moment-là que se crée la MILS, la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes. Ce rapport qui déterminait à ce moment-là 173 entités considérées comme des sectes, et donc potentiellement dangereuses, mais sa publication ne va pas se passer comme prévu.

Jean-Loup Adénor, journaliste et co-auteur de “Le nouveau péril sectaire” :

En fait, ce qui s’est passé quand la MILS a été créée, c’est qu’ils se sont dits : on va procéder par listes, on va essayer de lister les mouvements à caractère sectaire, les sectes, parce qu’à l’époque on parle de sectes. Sauf que ça a deux effets pervers. Premièrement, les personnes qui sont listées vont pouvoir crier à la discrimination et à l’État français méchant, qui les poursuit et qui veut absolument contrôler ce qu’il se passe sur son territoire, et, de l’autre côté, des groupes qui n’étaient pas sur la liste de la MILS disaient, puisqu’on n’y est pas, c’est bien que l’on est tranquille et qu’on peut continuer. Donc ça a eu un double effet pervers.

Christian Gravel, Président de la MIVILUDES :

Et donc la phase suivante a été la remise à plat de ce premier axe qui a amorcé la politique de lutte contre ces mouvements sectaires. Avec, à nouveau, un travail à l’échelle parlementaire. On ne se concentrait plus sur les structures, ni même sur les doctrines de ces structures, on se concentrait uniquement sur les conséquences potentielles de ces structures.

Jean-Loup Adénor, journaliste et co-auteur de “Le nouveau péril sectaire” :

C’est pour ça qu’on est passé de la MILS plus tard à la Miviludes (Mission Interministérielle de lutte et de vigilance contre les dérives sectaires ndlr.), parce qu’il n’était pas question d’identifier des groupes comme étant complètement et définitivement sectaires. Il était question de comprendre ce qu’était le phénomène sectaire et de se rendre compte que, en fait, il peut y avoir des groupes dans lesquels les dérives sectaires peuvent se produire. Et c’est comme ça qu’on arrive sur le terme de dérives sectaires et non plus de secte.

Une bataille qui va porter ses fruits. Au début des années 2000, les députés votent en première lecture une proposition de loi autorisant la dissolution judiciaire des sectes déjà condamnées, interdisant la promotion de ces sectes en direction de la jeunesse et créant un nouveau délit, celui de manipulation mentale.

Delphine Guérard, Psychologue spécialiste des dérives sectaires et expert judiciaire :

La manipulation mentale… Aujourd’hui c’est le terme d’emprise et de mise en état de sujétion psychologique, qui est retenu, c’est la loi About Picard, et là, il s’agit d’identifier les mécanismes d’emprise et toutes les techniques d’emprise, de manipulation. Il faut les identifier, les repérer pour caractériser l’emprise.

Cette loi est un outil vraiment très important. Il y a même des familles qui peuvent porter plainte quand ils ont un membre de leur famille qui est dans une secte, eux-mêmes peuvent porter l’affaire en justice pour abus de faiblesse.

Un arsenal juridique unique au monde. La France prend désormais le problème des sectes au sérieux. On commence à comprendre la notion d’emprise qui peut s’exercer sur les gens et les pouvoirs publics s’emparent de la question. A cette époque, on parle alors de l’exception française en matière de lutte contre les dérives sectaires.

C’est terminé. Les gourous farfelus ne sont plus invités à la télé. Les médias semblent comprendre le rôle qu’ils ont eu dans la popularisation de certaines sectes, si bien que l’on n’en entend presque plus parler. Alors, deux décennies plus tard, nous gardons en tête l’image des sectes de cette époque : des communautés isolées, souvent ésotériques, parfois en toge blanche… Une image très claire qui semble appartenir au passé.

Alors, 20 ans plus tard, qu’en est-il des mouvements sectaires ?
Ils sont loin d’avoir disparu, bien au contraire. Plus que jamais, les dérives sectaires nous entourent dans le domaine de la santé et du bien-être, de l’éducation, du marketing, du coaching. Le nombre d’alertes n’a jamais été aussi haut.

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