Colombie : Gustavo Petro et la fin annoncée de la guerre à la drogue, rupture ou mirage ?

Depuis son élection en 2022, le président colombien Gustavo Petro promet de rompre avec un demi-siècle de guerre contre les drogues, en misant sur la régulation et l’intégration des cultivateurs plutôt que sur la répression. Mais entre pauvreté rurale, pressions internationales et explosion de la demande mondiale de cocaïne, sa promesse de “guerre sans guerre” peine à se concrétiser.

« La guerre contre les drogues est un échec »

Gustavo Petro, président de la Colombie depuis 2022

“La guerre contre les drogues est un échec”, déclarait Gustavo Petro, le premier président de gauche de l’histoire récente de la Colombie, lors de son investiture en août 2022. Une nouvelle vision qui est arrivée comme une bouffée d’air dans ce pays rongé par la violence du trafic de drogue. Cette promesse de rupture marquait l’une des priorités de son gouvernement pour les années à venir : le président entendait ainsi tourner la page de la stratégie militaire et prohibitionniste menée avec Washington depuis les années 1970 qui a produit, selon lui, “un génocide” et a couté la vie à “un millions de latinos-américains”, selon ses propres termes. Son plan de politique nationale des drogues 2023-2033, repose sur deux piliers : donner de “l’oxygène” aux cultivateurs de coca en leur offrant des alternatives économiques, et “asphyxier” les réseaux criminels en visant leurs finances. “Sur le papier, c’est une très bonne idée : rompre avec la politique appliquée depuis 50 ans. Dans les faits, il faut nuancer.” souligne Ricardo Vargas, chercheur au Transnational Institute et spécialiste des cultures illicites.

Le président Petroa commencé par mettre fin à l’éradication forcée par avion de glyphosate, suspendu plusieurs opérations militaires anti-coca et tenté de proposer des programmes de substitution aux cultivateurs pour leur permettre de passer au café ou au cacao. “Rien de très nouveau, pour Maria Alejandra Vélez, spécialiste des drogues à l’Université des Andes. Toute cette politique était déjà présente dans les gouvernements antérieurs et surtout inscrits dans les accords de paix de 2016”. L’experte Estefanía Ciro, directrice du Centre de Recherche a la Orilla del Río, du Caqueta, va plus loin : “Tout ce soi-disant changement de paradigme c’est de la publicité, du discours, de la rhétorique mais aucune action. Dans les territoires, la guerre continue.”

Le poids de la pauvreté pèse lourd sur la stratégie

Derrière les annonces de rupture, de nombreuses continuités subsistent en effet. Par exemple, alors que Gustavo Petro a vivement critiqué la logique prohibitive, il a aussi vanté le record de saisie de cocaïne sous son mandat : 713 tonnes, contre 453 la première année du gouvernement précédent. Sur l’aspect chimique de cette “guerre”, son gouvernement a récemment émis l’hypothèse de recourir à nouveau à l’épandage aérien du glyphosate. “On se retrouve avec une politique schizophrène, qui parle de régulation mais reste enfermée dans la logique de l’offre et de la répression”, résume Maria Alejandra Vélez.

Pendant des décennies, la réponse officielle a consisté à éradiquer les cultures. Les paysans en ont payé le prix fort. Dans le département amazonien du Putumayo, Luis, ancien cultivateur, a abandonné la coca il y a dix ans mais garde un souvenir amer de cette politique : “Les avionnettes brûlaient tout, y compris notre maïs et notre manioc, et surtout les champs des voisins qui n’ont jamais cultivé de coca et qui perdaient tout”. “C’était extrêmement violent”, se rappelle aussi Dario. Déplacé par la guerre dans les années 90, il s’est installé dans les champs de coca faute d’alternative. “La police venait arracher les plants, mais on devait replanter, parce qu’on n’avait rien d’autre. Puis venaient les avions et leurs produits chimiques”. Aujourd’hui atteint d’un cancer, il s’interroge : “Peut-être que tout ça m’a empoisonné… Ce qui est sûr, c’est que dans le Putumayo il y a peu d’options pour survivre.”

L’idée de délaisser cette approche dure et violente était donc bonne. C’est en tout cas ce sur quoi se mettent d’accord tous les experts. Mais elle se heurte aux réalités rurales. “On ne peut pas demander à un paysan de remplacer la coca par du cacao si la route pour sortir sa production n’existe pas”, rappelle Maria Alejandra Vélez. Pour beaucoup de familles, la coca reste la seule culture capable d’assurer un revenu régulier. La pauvreté rurale demeure ainsi le talon d’Achille de toute réforme. “La régulation promue par Petro avant son élection est la voie la plus réaliste à long terme, estime la chercheuse. Mais elle ne peut pas se faire sans une transformation des campagnes.”

Une rupture narrative plus que structurelle

La véritable nouveauté se joue sur le terrain international. Comme la Bolivie avant lui, Petro a plaidé à l’ONU pour que la feuille de coca soit retirée de la liste des stupéfiants. Une déclaration forte sur une scène internationale encore très stigmatisante pour la plante. “L’idée avec cette rhétorique, c’est de reconnaître les usages traditionnels et d’ouvrir la voie à de nouveaux débouchés légaux”, explique Vélez. Mais elle nuance aussitôt : “La Colombie ne peut pas porter seule un tel changement. C’est une conversation mondiale à engager”. Cette bataille symbolique se heurte au poids des conventions internationales et surtout, à la résistance des États-Unis, principal bailleur des programmes antidrogue en Colombie.

Un demi-siècle de coopération militaire avec Washington, résumé par le vaste Plan Colombia de 2000 et ses milliards de dollars, pèse encore lourd. “La guerre contre la drogue, c’est aussi un marché : avionnettes, compagnies de fumigation, armements. Toute une économie de la prohibition”, analyse Ricardo Vargas. La question reste donc ouverte : Petro a-t-il amorcé une rupture historique ou simplement changé le discours ? “Il y a une intention sincère, mais les médiations manquent. C’est une stratégie de long terme, et on n’a pas encore vu les résultats”, nuance Ricardo Vargas. Les chiffres soulignent l’ampleur du défi : en 2023, l’ONU a recensé 253 000 hectares de coca en Colombie, un record historique, et une production potentielle de cocaïne en hausse de 53 %. “Le problème c’est que l’indicateur de succès d’une politique de drogue reste la réduction des surfaces cultivées, mais cela n’a que peu à voir avec une vraie transformation économique des territoires, qui doit être la priorité”, commente Vargas. Aussi, le nombre de consommateurs en Amérique du Nord et en Europe ne cesse d’augmenter. Les deux régions représentent environ 25 millions de consommateurs réguliers contre 17 millions, il y a dix ans. Ce marché, évalué entre 100 et 200 milliards de dollars, neutralise donc les efforts locaux. “Tant qu’il y aura une demande aussi forte, les paysans auront intérêt à cultiver la coca”, rappelle Estefanía Ciro. À un an de la fin de son mandat, le pari d’une “guerre sans guerre” semble donc vain et pourrait bien ne pas survivre aux prochaines élections.

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