Les grandes fortunes peuvent-elles fuir comme des anguilles ? Pourquoi tolère-t-on à ce point une imposition inégalitaire et peut-on mieux faire ? Dans ce nouvel épisode de Argent Magique nous tentons de répondre à toutes ces questions avec @Heu7reka et @StupidEco.
INTRO
Intro :
G – T’as vu que le budget de l’État n’a pas été voté ? Les débats m’ont rendu fou. On a un déficit public parce qu’on arrête pas de baisser les impôts des plus riches… Et y a la droite qui continue de dire qu’on taxe trop ! Pourtant y a une solution toute simple…
M – Je te vois venir avec tes gros sabots
G – Bah quoi ! Tu sais combien on a de milliardaires en France ?
M- (de manière nonchalante blazax) 147
G – 147 bordel ! Et on est pas obligé de s’arrêter aux milliardaires ! Les 4000 foyers fiscaux les plus riches de France gagnent 100 milliards par an en cumulé, par foyer en moyenne ça fait 2 millions d’€ par mois. Et en pourcentage, ils paient pareil voire des fois moins que la plupart des français ! Ce serait pas injuste de leur prendre un p’tit 10% de plus à ces super riches là ? On récupérerait direct 10 milliards !
M – Tu peux pas trop taxer les riches, ils vont partir… Ils sont comme des anguilles tu vois, ils se dandinent sans arrêt comme ça… Pis ils sont tout huileux… t’arrivera jamais à les chopper.
G – J’suis sûr que si ! / Jsuis sur qu’il ya moyen
[Générique]
- Etats des lieux du débat
1 – Ce qu’en dit la Presse :
BFM – Marine Tondelier Face à BFM (12/07/2024)
Nicolas Doze – éditorialiste
Marine Tondelier- Secrétaire nationale d’Europe Écologie Les Verts
32:02 : Doze : “Est-ce que vous craignez de ne pas avoir un effet Laffer”
32:16 : Doze : “on sait qu’il y a un moment, si on met des impôts trop élevés, on finit par avoir une recette qui baisse.”
M – Cette chanson vous la connaissez, on l’entend tout le temps.
RTL – Lenglet-Co (11/07/2024)
François Lenglet – Journaliste économique
2:08 : “au-delà d’un certain seuil, et on en est sûrement pas loin en France, l’animal fiscal développe des stratégies d’évitement de l’impôt, il ne se laisse pas écraser par le marteau fiscal.”
M – Voilà, des anguilles. Impossible de les choper.
“viens la ma puce, viens la biche”
G – Pis soit disant qu’augmenter les impôts des plus riches est inutile. Parce que le riche est déjà trop taxé, et que si on le taxe un peu plus alors c’est sûr, il va esquiver l’impôt d’une façon ou d’une autre.
RTL – Lenglet-Co (11/07/2024)
François Lenglet – Journaliste économique
2:20 : (25sec) “ca veut dire qu’ils contournent la loi
F – oui, il y a plusieurs façons de le faire, qui ne sont pas toutes illégales. Quitter la France, d’abord. Pendant des années, nos riches sont partis en Belgique. Chaque année, plusieurs centaines de personnes, avec plus de 100 000 euros par an, partaient à l’étranger. Pour les contribuables qui ne peuvent pas partir, les plus nombreux, il y a le travail au noir. C’est l’exil fiscal du pauvre. Et enfin il y a ceux qui préféreront moins travailler pour moins gagner, s’ils n’ont plus l’espoir d’en retirer le bénéfice. c’est ce qui explique que quand on monte les impôts, les rendements seraient beaucoup plus faibles qu’attendus, l’activité disparaît.”
BFM – Perrine Jusqu’à Minuit (12/11/2024)
Manuel Bompard – Député LFI-NFP Bouches-du-Rhône
Christophe Barnier – Journaliste éditorialiste
13:24 : (15sec) si on augmente des tranches c’est pour que ça soit plus progressif, l’essentiel de l’effort reposerait sur les 1 % et même davantage sur les 0,1 % des plus riches qui paient davantage d’impôts voilà.
Ca c’est sous réserve qu’il ne partent pas. Parce que ce 0,01 % il est volatile.
Oui oui je sais ça je connais votre…
C’est un vrai risque! Faut le prendre en compte ! Faut prendre des mesures pour éviter ça !
M – C’est dit avec tellement d’assurance ! On pourrait vraiment croire que c’est un phénomène qu’on peut observer : si on augmente les impôts alors les rendements sont plus faibles qu’attendus… Mais non, ça n’a pas l’air aussi évident dans la vraie vie.
G – En fait, le sujet de la taxation des plus riches en France mériterait d’être posé sérieusement. Parce que quand on regarde le gâteau du patrimoine de tous les français, les seuls dont la part a *vraiment* grossi depuis 2010, c’est celle les 10% les plus riches.
M – Pour info, pour être dans les 10% les plus riches il faut un patrimoine net – donc en déduisant les crédits bancaires – de 500,000€… Par personne ! Pas par foyer…
G – Ah la vache ! J’suis pas dans les 10%
M – Et même si tu y étais, comme on le voit sur ce joli graphique, en fait, le patrimoine a surtout grossi chez les milliardaires ou quasi, donc plutôt les 0.001%, qui sont de plus en plus nombreux et avec une fortune de plus en plus démesurée !
M – Et en même temps, est ce qu’on a vraiment besoin de les taxer d’avantages, alors qu’ils apportent déjà tant à l’économie française ?
France Info – 8h30 franceinfo (18/01/2023)
Bruno Le Maire – Ministre de l’économie (mai 2017 – septembre 2024)
2:12 : “mais je constate que certaines personnes très fortunées, ont créé des entreprises, dans le luxe par exemple, ont créé des dizaines de milliers d’emplois, souvent des emplois bien qualifiés, souvent dans des territoires assez reculés. Regardez LVMH qui a créé à vendôme une entreprise très importante. Et que donc c’est utile pour le pays.”
G – Bon, le problème c’est quand même qu’on nous parle à longueur de journée du déficit de la France qui s’aggrave, et on l’a vu dans notre premier épisode, ce déficit est en grande partie lié à une diminution des recettes. Donc bon, ils sont très gentils à créer des emplois – d’ailleurs au passage c’est ça qui les enrichit, il font pas ça par bonté de coeur – mais quand on voit l’augmentation des milliardaires et de leur fortune, c’est peut être pas si délirant de se dire qu’on pourrait les faire contribuer un peu plus à l’effort collectif.
M – Surtout que, si on regarde combien ils payent d’impôts, on voit vite qu’ils contribuent beaucoup moins que le reste des françaises et français.
France paradis fiscal de certains riches?
G – Allez hop, un p’tit graphique : on y voit le taux d’imposition moyen en fonction des revenus. Donc, pour bien comprendre : quand une personne qui touche le revenu médian gagne 100, et ben elle pait 51 d’impôt.
M – Et là normalement vous devriez être choqués ! Parce que 51% du revenu qui se barre en impôt, c’est énorme !… Pour info la tranche la plus haute de l’impôt sur le revenu c’est 45% donc…
G – Voilà sauf que, c’est parce que le graphique tient compte de toutes les taxes et prélèvements. Genre, évidemment on compte l’impôt sur le revenu, que les moins riches ne paient presque pas, on tient compte des cotisations sociales – le plus gros impôt en France c’est la CSG qui est prélevée sur tous les revenus – mais on tient compte aussi des taxes sur la consommation comme la TVA ou les taxes sur l’essence.
M – Alors par contre attention, ici on regarde ce que chacun verse à l’état mais l’état rend chaque centime via les retraites, les allocations, la sécu, l’éducation ou en finançant une armée nationale. Donc l’argent qu’on paie en impôt ne disparaît pas ! Il retourne en immense majorité dans la poche des français de manière directe ou indirecte.
G – Et donc si on revient sur notre graphique, plus on gagne de sous, plus le % que l’on verse à la collectivité est important. Donc il y a bien une progressivité de l’impôt en France.
M – Sauf que… D’abord, on voit que cette progressivité, elle est pas massive massive… Les 10% les plus pauvres paient 46% quand les 10% les plus riches sont à 54%. C’est pas le grand écart non plus. Mais surtout, on ne monte jamais au-dessus de 54… Pour les 5%, les 1%, les 0,1%… C’est toujours autour de 54% d’impôts et taxes. A partir des 0,01%, donc les multimillionnaires, ça baisse à 49% et pour les ultra-riches, le taux s’effondre à 27% ! C’est n’importe quoi !
G – Ah oui et au fait, petite apartée “ordre de grandeur” : Y a un truc comme 40 millions de foyers fiscaux en France. Donc quand on parle des 1%, petite division par 100, ça représente 400 mille foyers. Les 0,1% sont 10 fois moins donc 40 mille foyers. 0,01%, les multimillionnaires, c’est 4,000 foyers. Et pis les centimillionaires et autres milliardaires eux sont plus que 400.
M – Autre petit ordre de grandeur : pour être dans le club des 1% il faut gagner 9500 € par mois par personne. 25k pour atteindre les 0,1% et 80k pour se retrouver dans les 0,01%. T’imagine ? 80 mille balles par mois !
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/5371245?sommaire=5371304
G – Ouais… Nan en fait j’imagine même pas ! Bon alors attention, c’est vrai que les 80 mille euros se transforment en 54 milles seulement si on s’intéresse au niveau de vie. Donc en gros, si on tient compte des impôts payés et des services publiques utilisés, c’est pas 80 mille par mois c’est 54 mille.
M – Ah zut… Seulement 30 fois plus que le niveau de vie médian…
G – C’est là qu’on peut se poser une question : à partir de combien c’est trop ? Bernard Arnaud par exemple – le big boss des méga riches français – pèse 150 milliards d’€. C’est la somme de tout ce qu’il possède. On n’a pas d’info sur combien il gagne par mois mais si sa fortune était placée sur de la dette publique – le truc le moins risqué en bourse (3% par an) – il toucherait un truc comme 375 millions d’€ par mois : 200 mille fois plus que le revenu médian.
M – Ahaha 200,000 ! Vous êtes mignon Gilles mais, vous voyez déjà ce que ça fait 100,000 !
(silence gênant)
M – Mais si les riches sont si riches, c’est p’tet parce qu’ils sont super méga ultra productifs et que les entreprises n’ont pas le choix que de les payer une fortune ? C’est l’offre et la demande tu vois !
G – Ouais les pro-marchés utilisent souvent cet argument. Quand ils veulent faire chic ils disent même “productivité marginale”. Ici on essaie de nous faire croire que le revenu d’une personne correspondrait à sa productivité. Donc soit disant à la quantité d’argent qu’elle rapporterait à sa boîte… Sauf que, première bêtise : si je rapporte 100€ à ma boîte et qu’elle me paie 100€… Ben du coup il reste plus rien pour les profits… Donc y a un truc qui cloche.
M – Pour sortir de la vulgarisation abusive, il faut comprendre ce que le terme “marginal” veut dire ! La “productivité marginale” c’est pas “ce que tu rapportes à ta boîte”, c’est : “ce que le moins productif des employés qui fait le même boulot que toi rapporte à la boîte”… Donc tout le monde est payé comme le moins productif de l’équipe. Là déjà, ça n’a plus la même saveur méritocratique ! Ça sent un peu plus l’entourloupe. Pourquoi tout le monde serait payé comme le moins productif de la bande ?
G – Bon mais de toute manière cette explication, dans la réalité, elle ne tient pas la route ! La théorie suppose qu’on pourrait isoler et calculer la productivité des gens. Sauf que ça n’a pas de sens : combien rapporte le PDG d’Apple qui prend les décisions, par rapport aux ingénieurs qui designent les iPhones, par rapport aux petites mains chinoises qui les assemblent ? On en sait rien ! Tous les travailleurs forment les maillons d’une grande chaîne. On sait que la chaîne rapporte X millions d’€ à la fin : les ventes d’iPhones. Mais ce que rapporte chacun des maillons les uns par rapport aux autres, c’est une information qui n’existe pas ! Pourquoi ? Parce que pour savoir ça, il faudrait enlever un maillon, et voir comment évolue ce que rapporte la chaîne. Mais ça marche pas ! Si on enlève un seul maillon, la chaîne ne produit plus rien du tout ! Donc voilà : peu importe par quel bout on le prend, ces histoires de productivité ne peuvent pas expliquer ou justifier les revenus des gens.
M – Et non ! On ne peut pas toujours utiliser des belles formules mathématiques super précises et incontestables pour définir des choses aussi arbitraires que ce que “mérite” les gens. Dans la vraie vie, il faut faire de la politique ! Les revenus s’expliquent par un rapport de force. Les plus avantagés aspirent tout ce qu’ils peuvent et il ne reste plus que les miettes pour les autres. C’est ça qui justifie la progressivité de l’impôt. Parce que la loi du marché n’est ni juste, ni efficace, ni mathématique. Elle rémunère simplement au prorata de la capacité à faire plier les autres. Et il faut bien redistribuer un peu tout ça histoire que ce soit plus juste.
G – Et quel acteur pour mettre un peu de justice dans le marché ? Ben c’est le rôle de la puissance publique ! La démocratie quoi.
M – Sauf que la puissance publique ne prend pas toujours cette mission à cœur. Peut-être par impuissance, en ne parvenant pas à tracer les flux d’argent qui trouvent toujours à échapper à l’impôt en passant par des holdings, des paradis fiscaux, des programmes de défiscalisation. Mais certains discours montrent que cette impuissance est aussi voulue.
France Info – 8h30 franceinfo (18/01/2023)
Bruno Le Maire – Ministre de l’économie (mai 2017 – septembre 2024)
0:27 : “Quand vous êtes millionnaire en France, vous allez toucher un impôt marginal sur le revenu à 45%, c’est la dernière tranche, taux marginal, vous allez payer la CSG 9%, et vous allez payer une surtaxe sur les salaires à 4%. Donc vous serez une des personnes les plus taxées au monde. […]
G – Si ce que raconte Le Maire est vrai pour le pauvre millionnaire qui à un un petit patrimoine de un seul million, ce que l’on a vu c’est que c’est fondamentalement faux pour toutes celles et ceux qui ont une fortune plus importante. On l’a déjà dit, les rapport s’accumulent, et nombre d’entre eux ont forcément déjà attéri sur son bureau – sinon on se demande comment y bosse – donc la phrase suivante :
France Info – 8h30 franceinfo (18/01/2023)
Bruno Le Maire – Ministre de l’économie (mai 2017 – septembre 2024)
0:57 : — Nous avons non seulement un taux d’imposition élevé pour les plus riches. c’est une question de justice, [c’est normal, c’est nécessaire]
G – montre bien que ce n’est pas qu’on ne peut pas, que la puissance publique serait incapable, c’est que l’on ne veut pas voir la réalité.
M – La personne qui le dit le mieux, c’est justement un de ces ultra-riches, Warren Buffet, l’investisseur américain qui a déclaré « Il y a une guerre des classes et c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner ». Et on a vu des millionnaires, aux etats Unis mais aussi en Europe, qui appelaient à être taxés davantage.
G – Ah cool… Alors y a de l’espoir !
M – Ouais mais attends, ils sont pas tant que ça à signer cette tribune. A la moindre augmentation d’impôt moi je te le dis, la majorité passe en mode anguille qui s’échappe.
“viens la ma puce, viens la biche”
Partir c’est pas si facile
M – Et ça paraît logique. Les riches ils sont super à cheval sur leur rendement. Si tu les prélèves trop à leur goût, ils vont partir de la France. Et pis il restera plus que les gens pauvres et moches et sales (en me regardant)
G – Oh, c’est même pas vrai j’ai pris une douche y a… 3 jours j’crois
M – Ah ça va alors… je retire
G – Sauf que voilà, en fait les riches ils partent pas si facilement. Pour le prouver, on peut regarder le cas américain. Alors comme vous le savez : des états aux états-unis, y en a des tas ! des tas… des tas…
Chacun d’entre eux a sa propre fiscalité. En Californie et à New-York par exemple, chez les woke, les impôts sur le revenu sont élevés : autour de 10 – 12% pour les plus hauts revenus.
M – Attend 12% c’est élevé ?
G – C’est 12% en plus de la taxe nationale, qui elle est payée par tous les américains peu importe leur lieu de résidence et qui peut aller jusqu’à 37%.
M – Ah oui donc c’est assez élevé
G – Ouais, ca a déjà été beaucoup plus élevé dans le passé… Mais bref, donc le wokistan, 10-12%, et les états de la liberté : le Texas ou la Floride, là c’est carrément 0%.
M – Donc il devrait y avoir aucun super riche à New-York ou en Californie. Ils devraient tous habiter au Texas et en Floride. Et évidemment on sait tous qu’on ne trouve aucun millionnaires à Beverly Hills, dans la Silicon Valley ou dans les grandes tours de luxe qui surplombent Central Park.
G – Voilà donc déjà, une belle incohérence, mais certains détracteurs diront que les riches restent dans les États qui taxent beaucoup grâce à l’existence d’une niche fiscale qui leur permet de ne pas complètement payer la taxe fédérale sur les revenus. C’est un truc qui permet de lisser les écarts de pression fiscale entre les différents états. Sauf que, cette niche fiscale a été supprimée en 2017 par ce bon vieux Donald, qui en a profité pour déménager depuis NYC vers la Floride. Et là truc de fou, Arthur Laffer, le mec de l’effet là :
BFM – Marine Tondelier Face à BFM (12/07/2024)
Nicolas Doze – éditorialiste
Marine Tondelier- Secrétaire nationale d’Europe Écologie Les Verts
32:02 : Doze : “Est-ce que vous craignez de ne pas avoir un effet Laffer”
…Ben lui il a prédit que les supers riches allaient quitter en masse la Californie et New-York. Et il a donné un chiffre de 800 mille personnes par an.
M – C’est une prédiction classique de ce qu’on appelle : “supply side economics”, les partisans de l’économie de l’offre, qui sont persuadés que les gens ne sont QUE des optimisateurs à thunasse.
G – Sauf que les sociologues savent bien que c’est totalement faux. Les gens ne choisissent pas un lieu de résidence uniquement en fonction du taux d’imposition ! On a d’ailleurs un papier de sociologie qui a évalué que l’effet de la réforme de 2017 aux US a été de exactement de 0 virgule des cacahuètes. Il n’y a pas eu de migration particulièrement plus importante que d’ordinaire suite à cette réforme. Laffer s’est planté. A New-York par exemple, pour 81,000 personnes avec un revenu supérieur à 1M de $ par an, on en a vu seulement 380 partir, donc une réduction de 0,5% très loin du cataclysme annoncé.
M – Parce que le papier explique qu’en réalité, si les riches ne sont pas “captifs” des États où ils habitent, ils y sont en revanche beaucoup plus “enracinés” que les autres. Ça veut dire que non seulement leur capital financier est dépendant de leur lieu de vie (Déménager c’est quitter son boulot, ses clients, c’est ne plus pouvoir réseauter dans les restau et les clubs de golf à la mode, c’est rater l’expo ultra sélect où on pourra rencontrer tout le gratin…) Mais en plus, déménager c’est quitter la vie qu’ils ont choisi et qu’ils aiment (les enfants adorent leur école, qui au passage, est l’une des meilleures du pays. Papa et maman apprécient énormément leurs collègues, ils ont tous leurs potes et leurs activités sur place). Bref, déménager n’est pas uniquement une décision financière. Non seulement le capital social des riches explique en grande partie leur réussite financière. Mais également, l’accès à un certain capital social est un attracteur à lui seul, peu importe s’il coûte cher en impôts.
G – En vrai les données montrent que ceux qui déménagent le plus facilement ce sont les jeunes – pour les études ou pour trouver leur premier boulot, et les plus pauvres qui, suite à une perte d’emploi, cherchent d’autres opportunités.
Moment nerd de Laffer !
M – Bon, maintenant qu’on a vu une étude de cas précis, on peut revenir sur la théorie. Le fameux effet Laffer qui est mentionné par Nicolas Doze.
BFM – Marine Tondelier Face à BFM (12/07/2024)
Nicolas Doze –
Marine Tondelier-
32:09 : L’effet Laffer, ça a été d’ailleurs validé par des économistes qui vous sont proches, Thomas Piketty, Gabriel Zucman, Emmanuel Saez. Ça veut dire qu’on sait qu’il y a un moment, si on met des impôts trop élevés, on finit par avoir une recette qui baisse. C’est ça l’effet Laffer.”
G – Dire que c’est validé par ces économistes là, c’est vraiment pousser, parce que l’effet Laffer c’est plus du marketing économique qu’autre chose.
M – L’effet Laffer, se présente sous la forme d’une courbe qui à été tracé sur une serviette de restaurant. Ce qu’elle cherche à montrer, c’est la relation entre le taux d’imposition et les revenus publics. Cette courbe se base sur une évidence économique : taxer une activité économique à 0 ou a 100% ne ne génère aucun revenu pour l’état… Ah 0%, ben c’est évident. Et puis à 100% y a aucun revenu parce que personne ne va se lever le matin pour aller travailler si l’état prend tout à l’arrivée. Mais faire ces constats c’est l’équivalent économique de dire que l’eau ça mouille. Encore une fois c’est une évidence. Et c’est seulement avec ça que les économistes cités sont d’accord.
G – Eh oui, donc le désaccord concerne tout le reste de la courbe. Parce que son beau tracé tout simple et lisse nous dit qu’il y a UN UNIQUE optimal de taxation quand la courbe atteint son maximum. Mais est-ce qu’on est sûr qu’il n’y en a qu’un ? Et puis, il serait à combien ce maximum ? 20% ? 50% ? 70 % ? De quels impôts on parle aussi ? Entre une hausse de la TVA et une hausse de l’impôt sur les dividendes, on ne vise pas exactement la même population. Donc, est-ce qu’il y a un maximum pour chaque impôt ? Ou alors est-ce que c’est un maximum pour tout le cocktail des impôts ? Dans ce cas, quel est le meilleur cocktail ? En vrai on ne connait même pas la forme de la courbe ? Si ça se trouve il y des plateaux, des pics, des creux, des saltos arrières… On en sait rien ! Comme on peut le voir sur ce dessin humoristique publié dans un magazine de science, il est impossible de résumer la recherche d’un taux de taxation optimal à une courbe aussi simple.
M – Donc l’effet Laffer, c’est du feeling. Plus que ça en fait, on est dans du marketing, qui à été mis au service du parti Républicain américain pour tenter de rendre populaire les baisses d’impôts sur les plus riches. (Si vous voulez plus d’info sur cette histoire, y a un super thread sur Twitter de Béatrice Cherrier que vous trouverez en description)
G – Mais est-ce qu’on va avaler cette histoire nous ? En plus, on est français, y p’tet un parallèle historique à faire ? On peut essayer de se rappeler d’où on vient. La révolution de 1789 c’était aussi pour abolir les privilèges de la noblesse, la classe d’ultra riches de l’époque qui ne payait pas d’impôt !
https://youtu.be/zE7PKRjrid4?si=xQ RTKd0BSwaG KPz M&t=94
M – Donc d’un côté on à un mec qui fait un dessin sur une serviette, vous pouvez faire de beau rêve en espérant devenir milliardaire, de l’autre des siècles d’expériences des effets délétères de la concentration de la richesse et d’une taxation qui favorise les riches.
G – Sans compter qu’il faut bien résoudre notre problème de déficit à un moment. Il manque des thunes ! Donc la question c’est aussi de savoir qui va payer là tout de suite ?
M – La seule réponse évidente, c’est de taxer ceux qui échappent à la progressivité de l’impôt. Bon évidemment, il ne s’agit pas de taxer n’importe qui n’importe comment. Faire une taxe qui ne serait pas efficace ou qui serait facilement esquivable, ça ne rapporterait rien déjà, mais en plus de ça, ce serait une merveilleuse occasion pour les défenseurs des riches de dire “eh bah vous voyez on vous l’avait dit, l’effet Laffer”, et bam on en parle plus.
G – L’avantage c’est qu’il y a beaucoup d’exemples de taxation qui existent déjà et qui ont fait leur preuve, et beaucoup d’économistes qui réfléchissent à de nouvelles solutions à mettre en place.
M – Bon commençons par voir ce qui a été proposé récemment en France. Vous avez du en entendre parler, dès son discours de politique générale, Michel Barnier a annoncé vouloir faire contribuer davantage les plus fortunés.
Déclaration de politique générale du Premier ministre à l’Assemblée nationale (01/10/2024)
Michel Barnier – Premier Ministre
13:06 : “Cette exigence nous conduira également à demander une contribution exceptionnelle aux Français les plus fortunés, afin d’éviter des stratégies de défiscalisation des plus gros contribuables.”
G – Barnier parle d’une participation “exceptionnelle”, parce qu’elle ne devrait durer que 3 ans. Alors pendant les discussions du budget 2025 la gauche a essayé de faire lever son caractère exceptionnel, mais comme la coalition gouvernementale et les élus d’extrême droite ont pas aimé les amendements qui avaient été ajoutés au budget, ils ont unis leurs votes, et donc a priori, ça restera exceptionnel.
M – C’est quand même dommage, une solution exceptionnelle alors que “les stratégies de défiscalisation”, elles, elles sont pas exceptionnelles.
G – Bon en plus de ça initialement ca devait toucher 65 000 foyers (donc ceux dont le revenu fiscal dépasse les 250 000 € pour une personne seule ou 500 000€ pour les couples) mais en fait maintenant ça ne concerne plus que 24 300 foyers dont le taux d’imposition effectif est de moins de 20%.
M – Bref, bon exemple de politique pas très aboutie, qui ne règle pas le problème de fond puisqu’il est temporaire, et qu’il ne concernera qu’un nombre de foyers limité. Donc on peut peut-être aller voir ce qu’il se fait dans d’autres pays pour trouver un peu d’inspiration.
G – Par exemple, si jamais il y en a encore deux trois dans le fond qui ont peur que les très hauts revenus s’en aillent si on les taxe davantage, on va finir de vous rassurer : il existe une solution appliquée notamment aux états-unis.
M – Alors on sait que c’est pas vraiment un modèle sur le plan de la correction des inégalités, qu’ils ont aussi des soucis d’optimisation fiscale, et d’impôts régressifs. Mais ils ont quand même un principe de taxation qui est pas trop mal.
G – Là-bas, l’impôt sur le revenu repose sur la citoyenneté, contrairement à nous où elle repose sur la résidence. Ça veut dire que si vous êtes citoyen américain, même si vous partez vivre dans un autre pays, vous restez citoyen américain, et donc vous devez encore payez l’impots sur vos revenus au fisc américain. Ensuite vous avez des réductions selon combien vous payez dans votre pays de résidence, mais si jamais vous avez choisi de vous installer dans un pays qui ne taxe pas beaucoup, alors vous n’aurez pas beaucoup de réduction.
M – Donc gosso modo, les américains qui partent s’installer ailleurs paient la différence de leur impôts au fisc américain. Mettre en place ce principe serait assez logique. Un français qui part vivre à Malte, à toujours sa citoyenneté française qui lui permet d’avoir accès au système de soin français par exemple. Puis il doit certainement une partie de ses qualifications au système éducatif français, ou au moins aux infrastructures publiques, donc il est logique qu’il continue à y contribuer au moins en partie.
G – Bon, c’est une idée intéressante et en soit faisable, mais seule elle ne règle pas tout. Notamment parce que les super-riches, qui touchent plutôt des dividendes, savent bien comment planquer ces revenus là.
Taxer les ultra-riches, comment faire ?
M – En plus on rappelle qu’en France on a une flat tax depuis 2018, donc un taux fixe sur les revenus du capital. On a légalisé le fait que c’était normal de ne pas avoir de progressivité sur des revenus comme les dividendes. Déjà peut-être un truc à revoir là…
G – Et oui, donc non seulement pas de progressivité, mais en plus ils ont les moyens de se payer des armées d’avocats fiscalistes. Ca leur coûtera toujours moins cher que de respecter l’esprit de la loi, c’est-à-dire de payer leur part.
M – Le Global Tax Evasion Report – écrit en partie par Gabriel Zucman – propose une autre façon d’aborder le problème: il ne faut pas chercher à taxer les dividendes des milliardaires – c’est trop difficile d’en suivre la trace – il faut taxer leur fortune. On va prendre un petit exemple histoire de bien comprendre la logique :
G – Bon Bernard Arnaud – désolé encore lui c’était plus simple pour les calculs – est propriétaire de 50% du groupe LVMH qui vaut 300 milliards d’€ en bourse. Donc Béber il pèse : 150 milliards d’€.
Première étape, on part sur une taxe internationale minimale sur les milliardaires de X%. Dans leur dernier rapport ils proposent 2% mais bon, à négocier. Ça voudrait dire que Bernard devrait payer 2% de 150 milliards – 3 milliards d’€. Ensuite chaque année, en fonction de la valeur en bourse de LVMH, l’impôt de Bernard s’ajuste.
Mais, 2ème étape, vu que LVMH ne réalise que 8% de son chiffre d’affaires en France, ben la France ne récupérerait que 8% des 3 milliards. Soit, 240 millions d’€. Alors certes, on est déçu de ne pas toucher les 3 milliards de Bernard, mais on se consolera en touchant des sous des autres grands milliardaires dont les boîtes font du business en France : les Bezos, Zuckerberg, Musk, Mittal, Ortega et compagnie. Avec cette méthode, les milliardaires, dont la richesse se confond en grande partie avec celle de leur entreprise, sont taxés en fonction du lieu où l’activité économique est réalisée.
M – Et c’est pour ça qu’on prend le chiffre d’affaires plutôt que les bénéfices comme clef de répartition. Parce qu’autant les bénéfices, les boîtes savent comment les déplacer artificiellement – par exemple Google envoie le gros de ses bénéfices en Irlande – autant les chiffres des ventes eux sont traçables
G – Pour ceux qui pensent qu’un accord international sur la taxation des milliardaires est impossible, il faut bien savoir qu’on a – depuis 2021 – 140 pays qui ont signé un accord international pour taxer les bénéfices des multinationales à un taux minimum de 15%. Alors, c’est pas parfait, 15% c’est bien trop bas, et puis les US font de la résistance et y a encore plein de manières de contourner le truc, mais y a encore quelques années, personne n’y croyait.
M – Et pour finir là-dessus, le truc clef pour qu’un impôt minimum sur les ultra riches voit le jour et qu’il soit correctement appliqué, c’est la mise en place d’une base de données qui recense qui possède quoi. Parce qu’en fait, la fortune de Rodolphe Saadé, Bernard Arnault, Françoise Bettencourt, Vincent Bolloré et tous les autres, c’est évidemment leur boîte. Mais ce sont aussi tous les autres produits financiers qu’ils détiennent et aussi leurs propriétés immobilières.
G – C’est d’ailleurs un élément important de l’évasion fiscale des supers riches. Ils achètent des apparts sans habiter dedans, simplement pour placer leur thune. Parce que si la transparence financière augmente – depuis les panama papers et autres Luxleaks il y a eu de réels progrès du côté des paradis fiscaux par exemple – du côté de l’immobilier par contre, c’est toujours le flou le plus total !
Conclusion
M – Bon, au final, on se rend compte que dans le débat sur la taxation des grande fortune en France, on se retrouve avec un discours médiatiques rempli de marketing anti-taxation basé sur des courbes pas convaincantes, sur des déclarations de ministres qui font semblant de ne pas voir que quelques dizaines de milliers de foyer français peuvent échapper à l’impôt au point de remettre en cause sa progressivité. Et que quand ils le voient, il se limite uniquement à des mesures exceptionnelles. Alors qu’un grand nombre de français est d’accord avec des mesures qui iraient dans le sens d’une de hausse de la taxation des plus riches, on nous répète que c’est une impasse, qu’il n’y a pas de solution applicable, et l’augmentation des inégalités est inévitable.
G – Pourtant tout nous indique que la taxation des plus grandes fortunes est une des solutions à nos problèmes, que c’est possible de différentes manières, que ça nous permettrait de réduire le déficit – sans couper massivement dans les services publics – que ça nous permettrait de rendre notre société plus juste, plus acceptable…
M – Vous savez qui d’autre à besoin d’argent ? C’est Blast ! Donc si vous pouvez soutenir un média indépendant, c’est-à-dire qui ne partage pas un bureau avec les milliardaires précédemment cités et qui ne subis pas leurs pressions, alors vous pouvez donner en suivant ce lien.
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G – Et nous on se retrouve dans un mois !, et est essentiel pour permettre de financer ses émissions. Et nous on se retrouve le mois prochain.
Journalistes : Marino et Heu?reka
Co-auteur : Arnaud Gantier (Stupid Economics)
Réalisation : Valentin Levetti
Montage : Ace Modey
Production : Stup.media
Son : Baptiste Veilhan
Graphisme : Morgane Sabouret
Directeur des programmes : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaïssa
Directeur de la publication : Denis Robert