Attentat aux Bipeurs: Terreur sur les chaînes d’approvisionnement

L’explosion simultanée de milliers d’outils de télécommunication les 18 et 19 septembre 2024 au Liban représente une forme d’attentat inédite. Cette attaque au bilan humain de 42 morts, dont 12 civils, et 3500 blessés pose une lumière crue sur la vulnérabilité d’un aspect essentiel à toutes les sociétés modernes, l’omni-présence de chaînes d’approvisionnement mondialisé.

L’analyse des images et des explosions a rapidement révélé que des charges explosives avaient été placées dans ces dispositifs de télécommunication commandés par le Hezbollah pour être utilisés par ses membres.

Les sources du New York Times ont révélé dans les jours suivant l’attentat que les outils de télécommunication piégés ont été trafiqués avant d’arriver à leur destinataire final. Il s’agit donc d’une opération de piratage de la chaîne d’approvisionnement. L’opération implique plusieurs petites entreprises, des sociétés hongroise, bulgare et norvégienne, autant de sociétés-écrans visant à créer une chaîne logistique opaque. Quelque part entre le fabricant initial et l’utilisateur final, le produit a été modifié, à moins qu’il s’agisse d’une contrefaçon piégée. Dans tous les cas, l’objet est une bombe.

Un Cheval de Troie logistique

L’organisation de cet attentat demande des moyens conséquents, une organisation habituée à réaliser des opérations secrètes d’envergure, mais surtout, elle n’est possible qu’avec un allié de poids : le flou créé par les chaînes logistiques internationales.

Notre enquête sur la corruption dans le secteur maritime en 2017 montrait déjà à quel point le transport international permet diverses formes de manipulation. Les conteneurs traversent plusieurs juridictions et font escale dans différents ports. Ce milieu est propice à la corruption et ne permet pas de savoir ce qui est trafiqué derrière les parois métalliques de cette boite. Mais l’organisation de cet attentat indique qu’il est possible d’utiliser cette opacité d’une autre manière : la quantité de marchandises en transit est trop importante pour qu’elles soient contrôlées. Dans les ports européens, malgré des technologies de plus en plus avancées, seule une infime partie des marchandises est inspectée.

Les chaînes logistiques mondialisées reposent essentiellement sur la confiance. Le logo CE présent sur la quasi-totalité des produits vendus dans l’Union européenne ne signifie pas qu’un comité a testé et approuvé le produit, ni qu’un laboratoire externe a obligatoirement eu le produit en main. Le logo CE signifie uniquement que le produit a fait l’objet d’une documentation spécifique réalisée par le fabricant et qu’il est conforme à la législation européenne. S’il est possible que des échantillons aient été testés dans le cas de produits électroniques, celui qui est entre vos mains n’a certainement fait l’objet d’aucun contrôle.

“Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.” Cet extrait tiré de La richesse des nations de l’économiste Adam Smith rappelle que le système d’échange marchand est largement basé sur une confiance fondée sur les intérêts de chaque acteur. La plupart des parties prenantes sur un marché ont intérêt à faire en sorte que cela se passe à peu près bien dans la plupart des cas.

Mais comme toute utopie, ce fonctionnement du marché n’est pas si évident. Les intérêts du brasseur peuvent l’amener, dans certaines conditions, à livrer de la bière frelatée et il n’est pas impossible de trouver des scénarios où le boulanger se fait soudoyer pour empoisonner le pain d’un client. C’est parce que l’égoïsme de chacun ne suffit pas à garantir un marché sécurisé qu’il existe des mécanismes de contrôle comme la DGCCRF, le logo CE, et que le droit des consommateurs existe.

De l’usage du flou logistique

En 2024, il est impossible de connaître le lieu de production réel d’un objet donné. L’étiquette « Made in China » ou « Fabriqué en France » n’engage que ceux qui y croient.

L’inflation du nombre d’entreprises et la pratique intense de la sous-traitance conduisent à une grande opacité sur l’origine des produits. Il y a même des considérations presque philosophiques : à quel moment un téléphone est-il vraiment « fabriqué » ? Est-ce au moment où la carte mère est connectée à la batterie ? Ou bien quand l’écran est ajouté ? À moins que ce ne soit lorsque la colle scelle la coque arrière ? Quand des milliards sont en jeu, les juristes d’entreprise peuvent devenir philosophes.

Les droits de douane sur les importations en provenance de Chine, que nous avions évoqués dans un sujet sur la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis en 2018, se sont poursuivis et étendus. D’importantes taxes sont imposées sur les voitures électriques, les puces électroniques et des milliers d’autres produits fabriqués en Chine. Dans un épisode de Planet Money, un chef d’entreprise américain produisant des tuyaux d’arrosage est confronté à la concurrence d’une entreprise malaisienne. Au bord de la faillite, il a mené une longue enquête pour retracer la chaîne logistique et financière de cette entreprise pour découvrir que son concurrent n’avait pas d’usine en Malaisie et que les produits étaient en réalité fabriqués en Chine, évitant donc d’importantes taxes douanières.

L’opacité des chaînes de production est réelle, la traçabilité des objets relativement faible. Un produit électronique peut être composé de milliers de composants, fabriqués par différentes entreprises. Les fournisseurs changent, les stocks sont vendus, passent par plusieurs intermédiaires pour être finalement utilisés dans la fabrication d’un produit. Alors, d’où vient la batterie qui est dans ma poche ? 

La désillusion des flux mondialisés

L’allongement des chaînes d’approvisionnement a été célébré pendant des décennies comme un vecteur d’enrichissement permettant à chaque pays de se spécialiser, mais depuis plusieurs années, les désillusions s’enchaînent. 

En 2018, l’intensification des conflits commerciaux entre la Chine et les États-Unis avait déjà mis en évidence certaines faiblesses. La continuation de ces politiques sous la présidence de Biden, couplée à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, a commencé à mettre à mal les chaînes de valeur internationales.

En 2020, la pandémie de COVID-19 a touché les pays les uns après les autres, révélant la fragilité d’une chaîne logistique complexe basée sur le “just-in-time”, consistant à organiser les flux de marchandises en minimisant le stockage, pour que la marchandise arrive “juste-à-temps”. La multiplication des intermédiaires et des sous-traitants a conduit à multiplier les points de rupture tandis que l’absence de stock accélère les phénomènes de pénuries.

En 2023, ce sont les menaces du gouvernement russe d’un hiver glacial en Europe, suite à l’interruption des approvisionnements en gaz naturel, sans compter que les dommages causés par la guerre sur l’économie ukrainienne ont largement fait monter les prix des huiles alimentaires ou du gaz néon utilisé dans la conception de microprocesseurs. Cela a renforcé le désir de maîtriser et de raccourcir les chaînes logistiques, ainsi que d’identifier les ressources dont la production est très concentrée géographiquement.

En 2024, arrive alors le concept de piratage des chaînes d’approvisionnement. Ce n’est pas la première fois que des objets du quotidien sont piégés. On peut trouver des précédents historiques avec le don de couvertures infectées par la variole lors des conflits entre colons américains et amérindiens ou les opérations du FBI visant à installer des mouchards dans des téléphones vendus comme étant ultra-sécurisés à des organisations criminelles.

Ce qui fait de l’opération au Liban une action unique, c’est que c’est une forme d’attentat logistique. Une action de terreur qui met à profit l’opacité des chaînes logistiques internationales pour tuer à distance. Un mode opératoire qui semble tout indiqué pour toute organisation terroriste désireuse de frapper des civils de manière indiscriminée. Le droit international est clair, et les communications de l’ONU ont été rapides pour condamner cette attaque. Le procédé est tellement proche d’une action terroriste qu’il paraît difficile qu’une organisation liée à un gouvernement démocratique en soit responsable. Pourtant c’est bien le Mossad, le service secret israelien fortement suspecté d’avoir réalisé cet attentat, et comprenant bien les violations des droits internationales, le service secret israélien se garde bien de revendiquer l’action malgré son succès.

Jusqu’à présent, la couverture médiatique de cet attentat s’est surtout concentrée sur les risques d’escalade du conflit entre Israël et le Liban. Une autre manière d’y penser c’est de tenter de comprendre comment les attentats peuvent impacter les flux des personnes et des marchandises. Les attentats de 2001 aux États-Unis et de 2015 en France ont participé à remettre en cause la circulation des personnes par des contrôles et des restrictions. A présent, cela pourrait être le tour des marchandises. Si l’on ne peut pas compter sur l’égoïsme du boucher, du brasseur, du boulanger ou du patron de société-écran, que les marchandises peuvent être transformées en bombes sans répercussions, c’est le libre-échange lui-même qui est remis en question. 

Pour aller plus loin : 

https://www.npr.org/2024/08/23/1197961495/the-trade-fraud-detective

https://www.politico.com/news/2024/09/19/pager-attacks-supply-chain-warfare-00180136

https://www.npr.org/2021/04/16/985439655/a-worst-nightmare-cyberattack-the-untold-story-of-the-solarwinds-hack

https://theconversation.com/lebanon-pager-attacks-the-weaponisation-of-everything-has-begun-239423

https://www.reuters.com/graphics/ISRAEL-PALESTINIANS/HEZBOLLAH-PAGERS/mopawkkwjpa/

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