Serons-nous tous riches ?
Début octobre 2021, la directrice générale du Fonds Monétaire Internationale Kristalina Georgieva annonçait son inquiétude vis-à-vis des inégalités de croissance entre les pays développés et les pays pauvres qui allaient se creuser à cause de la pandémie. Les débats sur les inégalités entre pays n’est pas récent, mais il occupe une large couverture médiatique aujourd’hui.
On peut remonter aux origines des inégalités économiques entre les pays jusqu’à la Révolution Industrielle britannique, à l’origine d’un phénomène que l’on appelle aujourd’hui la Grande Divergence, une période de plus de 160 ans caractérisée par un fossé grandissant entre les pays les plus riches, au Nord, et les plus pauvres, au Sud. Malgré un nouvel accroissement dû au Covid-19, on peut se demander si ces inégalités sont résorbables.
“A l’aube de la révolution industrielle, [les disparités entre pays] en Europe occidentale, en Inde, en Afrique ou en Chine étaient probablement inférieures à 30% seulement. […] Les plus riches sont aujourd’hui 50 fois plus riches que les plus pauvres”

En effet, avec le développement du commerce, l’Europe va accueillir les premières puissances économiques mondiales : la République de Venise et la Hollande. Mais ce développement économique est soumis à la “tyrannie de la distance” : les faibles innovations en matière de transport empêchent de réduire les coûts liés à la distance, le commerce reste donc cantonné majoritairement à une zone géographique étroite. En d’autres termes, chaque pays produit pour son propre marché intérieur.
La Révolution Industrielle
En 1775, la machine à vapeur de James Watt se déploie de manière industrielle au Royaume-Uni. D’abord utilisée pour extraire le charbon des mines, elle sera installée sur les bateaux et les locomotives au tournant du XIX° siècle, abaissant drastiquement les coûts de transport et de production. À partir de 1820, la croissance économique anglaise décolle (grâce à la démocratisation des machines à vapeur, le secteur agricole connaît une forte industrialisation, et par conséquent une hausse de la productivité).

Cette technologie va se répandre rapidement en Europe et aux États-Unis, qui vont connaître la même tendance de croissance. Le commerce international se transforme au même moment : le coût des importations diminuant, les pays se spécialisent petit à petit, afin d’exporter leurs produits à l’étranger.
Cependant, malgré une baisse des coûts de transport, les innovations technologiques ne se répandent pas : l’Inde par exemple, qui s’inscrit dans le nouveau commerce international, n’est qu’une colonie anglaise, et les profits liés à la croissance sont rapatriés en Grande-Bretagne, ou du moins pas investis dans les secteurs clés de l’économie indienne. La croissance liée aux innovations reste donc cantonnée à l’Europe de l’Ouest et aux États-Unis. C’est le début de la Grande Divergence, qui permet le décollage des pays du Nord, au détriment des pays du Sud.
Il faudra attendre une nouvelle révolution technologique pour modifier l’aspect du commerce international, et donc la tendance d’inégalités croissantes entre les pays.
La révolution technologique
Cette révolution technologique aura lieu dans le courant des années 1980 et 1990, près de 160 ans après la révolution industrielle, et sera la révolution des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), avec notamment le développement rapide de l’informatique et des technologies sans fil. Cette révolution a permis de réduire les coûts liés au développement des innovations technologiques (R. Baldwin utilise le terme “moving ideas”). Dans cette situation, le commerce international a muté comme lors de la première révolution industrielle. Maintenant que les décisions peuvent être prises à distance, il est possible de délocaliser la production dans un pays où les coûts de production sont plus faibles, c’est le début du développement des Chaines de Valeurs mondiales : les pays vont produire des biens intermédiaires selon leurs avantages compétitifs, afin de produire un bien final qui ne fait pas forcément partie de la chaîne de valeur.

Source : blog d’Emmanuel Combe
Pour caractériser la décomposition des chaînes de valeurs, on peut prendre de nombreux exemples, et notamment celui de la fabrication d’un Boeing : les pièces de l’avion (biens intermédiaires) sont produites partout dans le monde, selon les avantages compétitifs de chaque pays, afin de réduire le coût final de la production.
Le rattrapage des pays pauvres grâce aux chaînes de valeur
Ce qui nous intéresse dans cette histoire, c’est la notion de compétitivité : avec la décomposition des chaînes de valeurs, les pays pauvres et en développement du Sud peuvent désormais jouer un rôle dans l’économie mondiale, et ainsi connaître la croissance économique auparavant réservée aux pays du Nord. C’est à partir de ce moment que les économistes commencent à parler réellement d’une possibilité de rattrapage des pays du Sud.
Le mécanisme de rattrapage est le suivant : les pays riches vont délocaliser leurs productions dans un pays pauvre, provoquant une croissance économique dans ce pays. À long-terme, la croissance provoque une hausse des salaires (via la hausse de la productivité), et le pays va donc perdre son avantage compétitif par rapport à d’autres pays qui seront dorénavant plus pauvres.

Source : Alternatives Économiques, 2014
Le pays à l’origine pauvre est désormais en développement, et offre une perspective de croissance supérieure aux pays développés, car plus un pays a un PIB/habitant haut, moins sa croissance annuelle sera importante.
Dans cette situation, les capitaux vont se diriger vers le pays en développement, par le biais d’investissements (Investissements Directs à l’Étranger (IDE), investissements de portefeuille…) car on juge que le pays est dans une situation saine de croissance, et donc de rendements du capital importants. Ces investissements vont permettre au pays de se développer, et donc de devenir un pays développé.

salaires horaires de pays en développement, 2002–2010
On peut citer l’exemple de la Chine pour illustrer le rattrapage : d’un pays pauvre après la Seconde Guerre Mondiale, la Chine est devenue l’atelier du monde durant les années 1990 et 2000. En adhérant au FMI en 2001, le pays s’est inscrit en tant que pays en développement dans la mondialisation. À partir de 2005, le salaire horaire chinois a progressivement augmenté, et depuis 2008 il augmente tous les ans de 13% à 15% par an. La perte de compétitivité liée à la main d’oeuvre a permis à la Chine d’obtenir un marché intérieur suffisamment dense pour permettre de substituer ses activités exportatrices par des activités tournées vers le marché intérieur, et par des importations provenant de pays plus pauvres. Par ailleurs, la Chine est aujourd’hui le seul concurrent du leader économique américain.
Ainsi, par le biais de l’intégration financière et commerciale, les pays pauvres peuvent théoriquement devenir des pays riches, autrement dit, ils ne sont pas enfermés dans une trappe à pauvreté. C’est par ce modèle théorique que se sont justifiées les différentes mesures d’ajustement structurels appliquées par le FMI dans les pays pauvres en crise : des prêts sont accordés, à condition de permettre l’ouverture du pays aux échanges.
La convergence est-elle effective ?
Le mécanisme de rattrapage des pays du Sud vers les pays du Nord permettrait de créer une convergence économique globale, et le cadre théorique nous permet de dire que, sur le long-terme, on peut s’attendre à ce que tous les pays deviennent des pays riches, à condition de respecter les critères : 1) il faut s’inscrire dans le commerce international et dans les chaînes de valeur mondiales ; 2) bénéficier des capitaux venant des pays du Nord pour se développer en étant jugé comme un pays stable économiquement et avec une bonne croissance.
Pour le premier critère, deux exemples récents peuvent démontrer le caractère fragile qu’ont les chaînes de valeur mondiales. Durant la pandémie, la fermeture de nombreuses frontières et l’arrêt des usines pour cause de confinement dans les pays inscrits dans la chaine de valeurs mondiale (notamment la Chine) a provoqué une pénurie de masques et plus généralement de matériel médical, ainsi que de certaines matières premières. Durant la même période, un incendie dans une usine du Japon et une sécheresse à Taiwan ont provoqué une pénurie de semi-conducteurs, essentiels dans les activités productives de nombreux secteurs, comme l’automobile ou l’informatique. L’importance croissante des chaines de valeur mondiales dans le commerce internationale augmente ainsi les risques de pénuries si au moins un maillon de la chaîne est défaillant. C’est la raison pour laquelle de nombreux projets de relocalisation sont en discussion dans les pays développés, afin de limiter les pertes de souveraineté. Et c’est aussi et surtout la raison pour laquelle de nombreux pays, notamment africains, sont frileux à l’idée de perdre à nouveau leur souveraineté qu’ils ont acquise récemment (lors de la période de décolonisation) — voire qu’ils n’ont jamais réellement acquise (avec le néocolonialisme) — et continuent à être exclus du processus d’intégration.
Le deuxième critère est quant à lui remis en question depuis 1990 par Robert Lucas. Avant 1990, les économistes pensaient que les capitaux des pays développés étaient investis dans les pays du Sud. La raison est simple : investir dans les pays du Sud est plus rentable, les hauts rendements attirent les capitaux. Cependant, Robert Lucas observe une réalité inverse : les capitaux du Sud sont investis au Nord, et les capitaux du Nord restent au Nord. Le Paradoxe de Lucas a pourtant une raison simple : la peur du risque. En effet, investir dans un pays du Sud, c’est prendre le risque de voir le pays tomber dans une crise massive (plus communes dans les pays en développement et pauvres que dans les pays développés), ou de voir de nouvelles législations apparaître (taxe sur le capital, interdictions de retirer ses capitaux…).
Par ailleurs, les pays en développement sont, depuis les années 1970, les pays les plus enclins à faire face à des facteurs exogènes (crises économiques, effets du changement climatique…) qui continuent de les éloigner de leur croissance potentielle. Les inquiétudes récentes du FMI portaient sur la vaccination : les pays pauvres et en développement sont les pays qui connaissent le taux de vaccination le plus bas, et cet accès inégal au vaccin crée des conditions de reprises économiques inégales. Alors que le retour à la tendance normale des pays développés devrait avoir lieu en 2022, on peut s’attendre à ce que les pays en développement prennent un temps plus long pour y arriver.

Vulnérabilité des pays au changement climatique, source : Le Monde (2013)
Sans oublier la question climatique : les conséquences du réchauffement du climat aura des effets plus importants sur les pays du Sud que sur les pays du Nord, et ainsi les premiers touchés seront aussi ceux qui vont connaître les plus faibles taux de croissance économique, accroissant davantage les disparités entre pays riches et pays pauvres.
Conclusion
La théorie du rattrapage des pays du Sud n’est pas totalement déconnectée de la réalité, et elle peut expliquer la trajectoire prise par de nombreux pays, notamment asiatiques (Chine, Dragons et Tigres asiatiques…). Cependant, il est difficile d’affirmer que ce processus puisse être appliqué pour tous les pays, d’autant que des facteurs exogènes viennent tirer la croissance de ces pays vers le bas.
Sources :
La Grande Divergence, K. Pomeranz
La Grande Convergence, R. Baldwin
The Medium is the Massage, M. McLuhan