La VICTOIRE du CAPITALISME ! Ft. Branko Milanović

Seul, le capitalisme.

C’est le titre du livre de Branko Milanović, un économiste spécialisé dans l’étude des inégalités et qui s’intéresse aux évolutions de ce capitalisme.

LE “LIBRE” DU LIBRE MARCHÉ

En 1776, Adam Smith écrit Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, il redécouvre l’idée que des personnes peuvent collaborer et produire des choses utiles pour tout le monde même si chacune d’entre elles suit son intérêt personnel. Un boulanger dans un marché libre à intérêt à produire le pain qui plaira le plus possible à ses clients potentiels. Cela correspond plutôt bien à l’intérêt de ces mêmes clients qui est d’avoir une certaine quantité et le meilleur pain possible.

Le “libre” du libre marché, vient du fait que personne, ni dieu, ni maitre, ni seigneur n’oblige ce boulanger à produire du pain. Une liberté beaucoup moins présente dans les sociétés féodales [1] où la plupart des travailleurs n’était pas libre. Jusqu’en 1850 plus de 30 % des Russes était au service d’un maître sans recevoir de salaire [2].

Dans ces sociétés, les différences sociales sont évidemment très marquées; il y a des dirigeants, des militaires, souvent une sorte de caste religieuse et une large partie de la population qui travaillent dans l’agriculture. Dans les grandes lignes, cette forme d’organisation se retrouve un peu partout dans l’histoire que ce soit en Europe, en Chine, au Japon ou chez les Aztèques.[3] Dans ces sociétés, la plupart des individus produisaient sous les ordres de leurs seigneurs, maîtres ou propriétaires. Tout cela permet de comprendre pourquoi l’idée du marché “libre” et d’une organisation économique basé sur le profit est pu gagner en popularité dans les années 1700.

La date de la mort d’Adam Smith, en 1790, coïncide avec la montée en puissance de l’ ”East India Company”, la multinationale qui dirige l’Inde de 1757 à 1858 et conduit à l’asservissement et à l’appauvrissement d’un tiers de la population mondiale et à la guerre de l’Opium.

Pour Adam Smith, le problème s’explique surtout par l’absence de marché libre. C’est le monopole accordé par le Parlement britannique qui donne un pouvoir démesuré aux marchands.

“Une profession sans doute extrêmement respectable, mais qui ne parvient jamais à inspirer une obéissance volontaire.[…] Leur gouvernement est donc nécessairement militaire et despotique.”[4]

Cette critique du monopole revient un siècle plus tard dans le New York Daily du 25 juin 1853.

Quelques pages après un article qui annonce que “L’Homéopathie est un blasphème.” Karl Marx écrit lui aussi sur l’ ”East India Company”.

“Cette ère de liberté apparente était en réalité l’ère des monopoles […] mais autorisé et nationalisés par les décisions des parlements.[5][6][7]”

Si les deux sont plutôt d’accord sur ce point, Adam Smith voit dans le marché une libération, Marx n’y voit lui que la continuation de l’exploitation humaine. La question de la liberté se pose quand dans les années 1800 les capitalistes du Royaume Unis exploitent les fermiers indiens comme ils exploitent leurs propres citoyens et leurs enfants.[8] Cette situation, insoutenable selon Marx, finira forcément par être renversée et remplacée par le socialisme, la seule organisation économique et sociale qui permet la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Le problème pour Marx, c’est que depuis…

SEUL LE CAPITALISME

En faisant une liste, il semble ardu de sortir plus d’un petit pourcent des humains vivants aujourd’hui d’une organisation économique capitaliste. L’estimation n’a rien de scientifique, les critères retenus sont ceux donnés par Branko Milanović qui les a lui-même tiré de Max Weber, l’un des premiers auteurs à tenter de décrire le capitalisme.

Selon ces critères, il faut d’abord regarder si la notion de profit existe dans cette société, considérer si majeur partie de la production est effectuée par le secteur privé et finalement regarder si à l’échelle de la société les décisions de production sont décentralisées.

En se posant toutes ces questions, il est possible d’enlever la population nord-coréenne, il est possible de chercher à retirer les populations cubaines bien que le profit soit un élément connu de la plupart des habitants, et l’on peut certainement enlever la population de l’île des sentinelles et les autres sociétés qui parviennent à vivre en marge du commerce international et de ces valeurs.

Il est évident que les listes de chacun varient et il serait d’ailleurs intéressant de comparer et de discuter des résultats. Qu’est-ce que le capitalisme après tout ?

Il est probable cependant que les estimations considèrent que la majorité des humains vivent dans un capitalisme.

LES VARIANTS CAPITALISTES

Selon Branko Milanović il existe trois modèles.

“Le capitaliste classique, d’après Weber, serait un capitalisme ou tous les capitalistes ont un revenu de capital, les travailleurs ont un revenu du travail. Cette très forte inégalité ne vient pas de l’accumulation des revenus du travail.”

L’économiste explique que pour Marx et Ricardo ce qui dominait, c’était de savoir si une personne a du capital. Il est donc de faire des courbes de Lorenz et de développer d’autres indicateurs plus précis des inégalités puisque la présence ou l’absence de capital permet de situer les individus dans la distribution.

Il a suffi de deux guerres mondiales pour que le capitalisme classique change :

Thomas Piketty and Emmanuel Saez écrivent en 2014 que :

“La concentration du patrimoine était si extrême dans l’Europe des années 1914 qu’il n’y avait pratiquement pas de classe moyenne du capital. […] Entre 1914 et les années 1950–1960, la part de richesse des 10 % les plus riches a chuté de façon spectaculaire en Europe, passant d’environ 90 % à moins de 60 %”.[9]

 Dans les années 50, il devient un peu plus compliqué de diviser la société en bourgeois/prolétaire [10], les états mettent en place des systèmes de redistribution, une grande classe moyenne apparaît, c’est l’époque du capitalisme social-démocratique.

Progressivement, sans guerre mondiale, ce capitalisme se transforme à nouveau.

Branko Milanović écrit qu’en 1980, seuls 15 % des personnes se situant dans le décile supérieur des revenus du capital se trouvaient également dans le décile supérieur des revenus du travail et vice-versa. Ce pourcentage a doublé au cours des trente-sept dernières années.[11]

Dans ce nouveau capitalisme, les riches ne se contentent plus de faire des soirées sans jamais bosser. Un riche aujourd’hui, c’est très souvent quelqu’un qui est né riche, mais qui va aussi être diplômé d’écoles prestigieuses, qui bosse dur, longtemps et qui se trouve dans des positions permettant de gagner beaucoup d’argent en travaillant. Que ce soit par sa propre compétence ou parce qu’il est plus facile de devenir le membre d’un conseil d’administration d’une entreprise ou directeur d’une fondation quand elles ont été fondées par son propre grand-père. Ce mélange de hauts salaires et de gros patrimoine, c’est ce que Branko Milanović appelle l’Homo-ploutia, la même richesse. Cette richesse par le salaire permet notamment de conserver l’apparence d’une richesse méritée.

Cette forme de capitalisme Libéral-Méritocratique, s’accompagne assez clairement d’une augmentation des inégalités un peu partout et ne semble pas aider à promouvoir la mobilité sociale. Ça veut dire qu’il est quasi impossible aujourd’hui de naître dans une famille pauvre et devenir riche. Des études suédoises montrent bien que ce sont bien les mêmes familles qui sont en haut du classement depuis pas mal de temps [12]. L’augmentation des inégalités ayant lieu dans ce capitalisme et l’absence de mobilité créé de très forte tension sur cette nouvelle forme de capitalisme

Enfin, la dernière forme de capitalisme explique pourquoi il est quasiment impossible de placer la république populaire de Chine et ses habitants dans le groupe des gens qui vivent en dehors du capitalisme.

LA CHINE, LE PLUS GRAND PAYS CAPITALISTE

Branko Milanović évoque un dernier capitalisme, le capitalisme politique. C’est pour lui un système caractéristique de la Chine qui tire son origine des révolutions communistes.

Pour l’économiste, déjà confronté au socialisme par son origine serbe, il estime que les révolutions communistes dans beaucoup de pays colonisés ou “semi-colonisés” ont consisté à détruire ce qu’il restait de féodalisme et à créer une unité nationale.

Après les grandes mesures communistes de Mao, l’économie chinoise changée en profondeur ces dernières décennies. Aujourd’hui, plus de 50 % des investissements fixes sont privés.

90 % de l’emploi est privé. Les paysans chinois travaillent sur des terres privées, avec leur propre moyen de production et charge à eux de vendre leur récolte.

Le secteur industriel n’est pas moins privé, malgré un important rôle de l’état.

Le parti communiste de la république populaire de Chine est le gestionnaire d’une des plus grandes économies capitalistes. Il y a bien une esthétique communiste, avec un petit livre rouge, des statues de Mao et des discours sous le portrait de Marx[13], mais cela reste du capitalisme pour toutes les raisons listées juste avant.

Reste à savoir combien de temps ce type de capitalisme peut continuer sans évoluer ?

Ce que le travail de Branko Milanović montre, c’est que le capitalisme est en changement perpétuel, si le modèle Chinois semble assez unique et décrit à également des caractéristiques connues. Dans un état où il n’y a qu’un parti et où les contres-pouvoirs sont limité la corruption apparaît inévitable. L’évolution du capitalisme politique de la Chine doit également gérer une croissance économique qui tend à s’essouffler une fois que les économies moins riches rattrapent les autres.

À QUOI VONT RESSEMBLER LES PROCHAINS CAPITALISMES ?

J’imagine que beaucoup de commentaires sous cette vidéo vont parler d’autres modèles de société, qu’il est indispensable, voir urgent d’en changer. Il va y avoir du salaire à vie, du communisme, de l’anti-capitalisme, un peu d’anarchisme et beaucoup de volonté d’autres choses. Toutes ces alternatives sont imaginables.

Depuis l’apparition du capitalisme, des gens se mobilisent contre, mais il n’y a pas d’alternatives qui tiennent ! Les expériences communistes ont disparu les unes après les autres, les projets des sociétés en marge restent minuscules…

Le capitalisme est seul, plus que jamais populaire. Il n’est peut-être pas populaire sur Twitter, ni dans les cœurs, mais de gré ou de force, il attire, et si beaucoup lui prédisent le pire, s’il est en crise permanente et qu’il semble toujours crucial de le modifier, de le remplacer ou de le détruire, le capitalisme continue de dominer, de s’étendre, sans compétition.


Pour aller plus loin :

[1] “An Inquiry into the Nature ands Causes of the Wealth … — Ibiblio.” 29 mai. 2007

[2] “Full text of “Harmsworth history of the world” — Internet Archive.” 

[3] “Gift and Tribute: Relations of Dependency in Aztec Mexico ….” 8 sept. 2017

[4] “An Inquiry into the Nature ands Causes of the Wealth … — Ibiblio.” 29 mai. 2007

[5] “The British Rule in India by Karl Marx — Marxists Internet Archive.” 

[6] “That era of apparent liberty was in reality the era of monopolies not created by Royal grants, as in the times of Elizabeth and Charles I, but authorized and nationalized by the sanction of Parliament.”

[7] https://chroniclingamerica.loc.gov/lccn/sn83030213/1853-06-25/ed-1/seq-5/

[8] “Economic Manuscripts: Capital Vol. I — Chapter Twenty-Five.”

[9] “Inequality in the long run.” 23 mai. 2014

[10] “Le patrimoine des ménages en 2018 — Insee Première — 1722.” 3 déc.. 2018

[11] Capitalism Alone “In 1980, only 15 percent of people in the top decile by capital income were also in the top decile of labor income, and vice versa. This percentage has doubled over the past thirty- seven years”

[12] INTERGENERATIONAL TOP INCOME MOBILITY IN SWEDEN: CAPITALIST DYNASTIES IN THE LAND OF EQUAL OPPORTUNITY? by Anders Björklund, Jesper Roine, Daniel Waldenström

[13] https://www.scmp.com/news/china/policies-politics/article/2144716/stick-karl-marxs-true-path-xi-jinping-tells-chinas

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