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Face aux avancées en matière d’intelligence artificielle générative, les professionnels de la voix se mobilisent. Pour préserver une touche d’humanité dans l’univers du jeu vidéo, certains comédiens donnent de la voix, quitte à perdre la leur.
26 février 2025. Pascale Chemin et les 31 comédiens français qui prêtent leurs voix aux personnages du jeu multijoueurs Apex Legends refusent d’entrer au studio d’enregistrement. La raison ? La présence d’une clause imposée en direct par Electronic Arts, l’éditeur du jeu, précisant aux comédiens que leurs voix pourraient être utilisées pour entraîner une intelligence artificielle. Loin d’être un cas isolé, d’autres comédiens font faces à des propositions similaires liées à l’IA générative.
« S’il faut que tu me remplaces, tu me remplaceras »
Corinne Wellong, Comedienne
Un corps de métier en danger
En août 2025, c’est la comédienne Corinne Wellong qui en a fait les frais. La voix française d’Orisa dans Overwatch a dû se séparer du rôle de la princesse Talanji, figure emblématique de la licence à succès World of Warcraft (WoW), aujourd’hui éditée par Microsoft. Un retrait qu’elle estime nécessaire. À l’occasion du tournage pour un DLC de WoW, le responsable en charge du doublage lui fait part d’une nouvelle clause du studio lui indiquant que sa voix pourrait servir à l’apprentissage d’une IA. Impensable pour la comédienne : « S’il faut que tu me remplaces, tu me remplaceras ». Plus qu’une entreprise individuelle, pour la comédienne, ce combat contre l’IA est celui de toute une profession visant à garantir un travail de qualité pour les joueurs : « L’IA détruit tout et déshumanise toutes ces personnes à qui l’on donne des émotions. On accompagne les aventures et le combat de tas de joueurs, je donne mes tripes quand je fais du jeu vidéo ». Si Wellong comprend la décision du studio d’honorer son contrat et de poursuivre avec une autre comédienne, elle s’interroge sur le manque de leviers dont dispose le studio pour faire face à l’éditeur : « Pour moi, il aurait dû avoir le poids nécessaire pour se battre pour nous ».
Si Corinne Wellong choisit de ne pas donner sa voix à l’intelligence artificielle — et ne l’a pas non plus vu être remplacée par une IA, contrairement à Françoise Cadole, voix française de l’héroïne Lara Croft, qui détaille sa stupéfaction dans Le Parisien —, elle a tout de même observé l’émergence de nouvelles offres d’emploi dans le domaine du doublage de jeux vidéo. Ces propositions, destinées à nourrir des bases de données vocales, proposent jusqu’à 1500 euros pour un cachet nécessitant l’enregistrement de quelques lignes. À titre de comparaison, l’association Les Voix, qui représente les comédiens du doublage en France, indique que le cachet pour un comédien de doublage varie entre 100 et 300 euros selon la prestation.
Un secteur qui se referme
Face à l’émergence de ces nouvelles propositions, le secteur du doublage de jeux vidéo pourrait finir par se refermer. C’est le constat qu’établit Ryan Highley, comédien de doublage que l’on a pu entendre dans Road 96. Pour lui, les studios sont conscients de l’image très négative suscitée par l’IA générative : « Les joueurs sont sensibles au point de vue humain et seront sensibles à l’achat des jeux ».
Ensemble de réactions de joueurs :
Pour autant, tous les rôles ne seraient pas menacés par cette transformation technologique. Selon lui, les comédiens officiant sur des rôles principaux continueront de travailler car « ils apportent de l’humanité, mais sont également objets de marketing. Il y a un besoin d’humain pour représenter le jeu ». En revanche, pour les autres rôles, la situation se complique. Ryan Highley indique avoir été confronté à des offres « hybrides » proposant à des comédiens d’enregistrer quelques lignes avant d’être remerciés, leur voix servant de base à une IA pour finaliser le travail. Une pratique qu’il craint de voir se généraliser pour les rôles dits secondaires. Pire, les rôles tertiaires pourraient eux finir par passer à la trappe en étant tout bonnement confié à des voix de synthèse. Une perte pour le comédien qui estime que ces deux dernières catégories de rôles font aujourd’hui office de « porte d’entrée » pour les comédiens souhaitant intégrer le milieu.
Toutefois, il reste convaincu que le métier ne disparaîtra pas : « Avec des humains, on va dépasser les attentes, avec l’IA, ça sera juste passable et on n’excellera pas », confie-t-il. Et d’ajouter : « Les jeux qui posent problème aujourd’hui, ce sont les mastodontes comme Valorant, Fortnite ou Apex. Ce sont des machines financières avant d’être des machines à jeu. Ce sont eux qui sont les plus tentés de faire pencher la balance en faveur de l’IA. C’est là que la pression est la plus forte ». À l’inverse, les plus petits studios semblent, selon lui, conserver une approche plus éthique : « Chez les petits, la question ne se pose pas, ils sont relativement intègres, même si certains se questionnent ».
Une profession de passionnés
Dans cette lutte sociale, les comédiens peuvent en effet compter sur le soutien de certains professionnels de l’industrie. C’est le cas de Morgan Dufour, directeur artistique du studio Light Fader, responsable du doublage anglais d’En Garde ou encore Nioh 3. Pour lui, l’arrivée de l’IA a créé une mise en concurrence à laquelle il ne souhaite pas prendre part : « On ne nous dit pas frontalement, c’est toi ou une IA. Ce qui se passe, c’est que l’on reçoit des offres pour nous demander de réaliser des tests gratuits de dix minutes avec des comédiens. Une manipulation qui vise tout simplement à nourrir l’IA. C’est arrivé pas mal de fois ». Des offres d’emploi insidieuses qui s’accompagnent également d’une casse budgétaire : « On va nous donner un budget de 24 euros la minute produite pour ces sociétés IA contre 150 à 200 euros par minute produite pour un enregistrement fait par des comédiens sur Paris ».
Morgan Dufour précise avoir mis en place des garde-fous pour éviter toute ingérence des sociétés de production et protéger ses comédiens : « Je suis devenu très attentif à la lecture des contrats : désormais, je refuse tout document qui m’imposerait de céder mon droit de regard sur ce que je signe avec mes comédiens ». Avant d’ajouter : « j’ai par exemple refusé l’offre d’une entreprise chinoise qui voulait me faire signer un contrat de sous-traitance lui donnant un accès total aux données audio ». Des mesures qui ont un coût. Il estime à 30% la part de projets perdus dans le secteur du doublage : « J’ai envie de me battre contre les personnes qui favorisent l’arrivée de cet outil. Je pense que c’est un truc qu’on devrait tous faire ».
Une politique silencieuse
Côté syndicat, la riposte s’organise. Si les comédiens bénéficient de protections liées à des conventions dans des secteurs traditionnels, ce n’est pas le cas pour ceux exerçant dans le jeu vidéo : « Il manque tout pour le jeu vidéo, les conventions collectifs, les conditions de travail. Les cessions de droits ne sont pas adaptées, c’est n’importe quoi », déclare Joachim Sallinger délégué syndical au SFA-CGT, syndicat professionnel des artistes interprètes.
En association avec Les Voix, le SFA milite pour imposer aux studios, une clause protégeant les comédiens de l’IA. Si certains semblent vouloir jouer le jeu, d’autres, comme Microsoft — éditeur de World of Warcraft — jouent sur les mots. « La crainte, c’est que sans accord-cadre, on risque de voir arriver les mauvaises pratiques du jeu vidéo dans les autres secteurs du doublage », alerte Sallinger.
Pour interpeller les politiques, le SFA compile un livret de revendications sur l’usage de la technologie. Si des discussions ont bien été engagées, les solutions, elles, peinent à arriver. Reste l’interpellation publique. Pour sensibiliser le grand public, le SFA et Les Voix ont lancé en janvier 2023 la pétition « #TouchePasMaVF ».
Toujours en ligne, la pétition comptabilise aujourd’hui plus de 240 000 signatures.