Who’s next : Récit d’une escalade en Amérique latine

Illustration @Copain

Après des mois d’escalade, sous couvert de lutte contre le narcotrafic et de pression économique, l’armée des États-Unis a lancé, le 3 janvier, une opération militaire d’une ampleur inédite au Venezuela, capturant le président Nicolás Maduro et sa compagne. À Caracas, la surprise a rapidement cédé la place à la peur. À Bogota, l’intervention a aussi suscité une inquiétude : celle d’un précédent susceptible d’ouvrir la voie à d’autres cibles sur le continent latino américain.

« Après le Venezuela vient la Colombie»

— Luz, manifestante à Bogota —

Qui seront les prochains ? C’est désormais la question qui se pose à l’international, à savoir, où les États-Unis décideront-ils d’intervenir prochainement ? Samedi 3 janvier, à l’aube, les États-Unis s’affranchissent du droit international pour bombarder des installations militaires au Venezuela et enlever le chef d’État Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores. À Caracas, la nouvelle se répand en quelques minutes. Les réactions oscillent entre joie, incrédulité et peur. “Nous étions loin des zones militaires, raconte Marielis, habitante de Las Palmas, au nord de la ville. Mais un voisin a commencé à crier : “Ils sont arrivés, réveillez-vous, ils sont là, on est enfin libres !” Alors je me suis levée et j’ai entendu des explosions qui ressemblaient à des feux d’artifice”. “On ne pouvait pas mieux commencer l’année”, ajoute Silva, contacté par téléphone. 

Dans l’intimité de nombreux foyers, en effet, l’opération suivie de l’annonce de la capture du président aux tendances despotiques provoque un soulagement presque euphorique. “Lorsqu’ils ont annoncé la capture de Maduro, tout le monde était rivé sur son téléphone, on a entendu des cris de célébrations dans tout le quartier, comme lorsque l’équipe nationale de football marque un but. C’était impressionnant, raconte Enrique, un habitant de Caracas. On a tellement attendu ce moment”.

Une escalade annoncée

Depuis son retour à la Maison Blanche, le 20 janvier 2025, Donald Trump s’est attelé à construire une politique de confrontation ouverte avec Caracas, dans les paroles comme dans les actes. Tout a commencé par l’expulsion massive de migrant·es vers le Venezuela, présentée comme une mesure de fermeté migratoire. Puis est venue la rhétorique sécuritaire habituelle des États-Unis : Trump a accusé Nicolás Maduro d’être à la tête du « Cartel de los Soles », une organisation que Washington désigne comme un réseau de narcotrafic au sommet de l’État vénézuélien. À partir de la fin de l’été 2025, la tension franchit un nouveau palier. Dans les eaux des Caraïbes, des bombardements de l’armée américaine ciblent des embarcations soupçonnées de transporter de la drogue. Plus de cent personnes sont tuées en mer, sans que Washington ne publie des preuves établissant un lien clair entre ces navires et les réseaux de trafic. Pour le Venezuela, il s’agit déjà d’un usage illégal de la force. Selon Sandra Borda, politologue de l’université des Andes de Bogota, l’argument du trafic de drogue devait offrir à Washington “une porte de sortie diplomatique, un argument supplémentaire” si la pression exercée sur Nicolás Maduro ne produisait pas les effets escomptés.

« Avec Trump, on assiste à un retour assumé à la démonstration de force, dans une logique de réaffirmation de l’hégémonie américaine en Amérique latine. »

Sandra Borda, politologue —

En décembre, Donald Trump a finalement durci les sanctions contre le secteur pétrolier vénézuelien, qui représente près de 80 % des recettes en devises du pays. Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde et produit un peu plus d’un million de barils de brut par jour, selon les estimations des experts. Le locataire de la Maison Blanche a donc bloqué totalement les pétroliers inscrits sur la liste noire américaine car, selon lui, Caracas utilise les revenus pétroliers pour financer “le narcoterrorisme, la traite d’êtres humains, les meurtres et les enlèvements”. Cette décision s’inscrit dans une logique amorcée par Trump lors de son premier mandat, avec l’imposition en 2019 d’un embargo sur le pétrole vénézuelien, qui a privé Caracas des marchés internationaux. Pour contourner ces sanctions, le Venezuela écoulait une partie de sa production sur le marché noir, notamment vers la Chine. Mais malgré cette escalade, le monde universitaire ne s’attendait pas à cette opération.  “Une intervention directe, sur le sol vénézuélien, malgré les menaces, semblait peu probable, déclare Sandra Borda. Avec Trump, on assiste à un retour assumé à la démonstration de force, dans une logique de réaffirmation de l’hégémonie américaine en Amérique latine”

Trump “président par intérim du Venezuela” ? 

À Caracas, l’enthousiasme aura été de courte durée. “Très rapidement, tout est redevenu calme, comme si la peur était revenue immédiatement”, explique Enrique. Le lendemain “personne n’a osé sortir dans la rue”. Selon plusieurs habitants, de nombreux commerces n’ont pas ouvert par crainte de débordements. Dès la nuit précédente, certain·nes habitant·es ont fait des réserves. “J’ai vu sur les réseaux sociaux que des personnes sont allées acheter de l’eau et de la nourriture dans des Farmatodo, des pharmacies-commerces ouvertes 24 heures sur 24, et que tout était déjà épuisé”, s’inquiétait Marielis.

Aujourd’hui, les Vénézuelien·nes encore à Caracas, préfèrent ne plus prendre le risque de témoigner, même anonymement. “On fouille leur téléphone, c’est trop risqué”, rapporte Sofia, une étudiante vénézuélienne qui a migré à Bogota il y a 6 ans. Dans certains quartiers, les colectivos, milices paramilitaires pro-régime, circulent à moto, armes visibles, pour rappeler que le pouvoir, lui, n’a pas disparu. Car, contrairement à ce que beaucoup espéraient, l’opération du 3 janvier ne s’est pas traduite par un changement de régime.

Désormais, la priorité ne semble plus être la lutte contre le narcotrafic ou le régime de Maduro : dans ses dernières déclarations, Donald Trump place désormais le contrôle des ressources pétrolières au centre de l’intérêt américain. Les États-Unis, dit-il, “dirigeront” le Venezuela jusqu’à ce qu’une transition politique “sûre” soit possible.  À la surprise générale, ce n’est pas María Corina Machado, figure emblématique de l’opposition et prix Nobel de la Paix en 2025, qui est appelée à prendre les rênes du pays. C’est Delcy Rodríguez, vice-présidente et bras droit de Nicolás Maduro, qui devient présidente par intérim. Après avoir fustigé Washington et exigé publiquement la libération du couple Maduro, Rodríguez infléchit rapidement son discours et s’adoucit sûrement dans un dernier instant de survie politique. Donald Trump affirme qu’elle est prête à “collaborer”. 

Le président américain va jusqu’à publier, le 11 janvier, une fausse page Wikipedia le présentant comme “président par intérim du Venezuela”. Une mise en scène qui choque jusque dans les rangs de celles et ceux qui saluaient l’intervention. “Je ne comprends pas du tout, confie Alejandro, membre de la diaspora vénézuélienne à Bogota, mais je garde espoir que le quotidien de mes proches s’améliore, que tout le régime Maduro sera jugé et qu’on pourra rentrer chez nous”.

​​En Colombie, la crainte d’un précédent

De l’autre côté de la frontière, en Colombie, l’intervention américaine est perçue comme un avertissement. L’opération réveille de vieilles inquiétudes et suscite l’indignation. Devant l’ambassade des États-Unis à Bogota, une poignée de manifestant·es sont venus dénoncer, samedi 3 janvier, une “démonstration de force”. “Nous rejetons l’invasion infâme du peuple nord-américain menée par Trump en personne”, s’insurge Marta, une leader paysanne. Pour ces colombien·nes le message est clair : “Après le Venezuela vient la Colombie. Ils veulent nous intimider”, dénonce Luz. Donald Trump, de son côté, n’a pas hésité au lendemain de son opération au Vénézuela à qualifier Gustavo Petro de “leader du narcotrafic” et à l’accuser d’abriter des “usines de cocaïne”, laissant planer la menace d’une intervention sur le modèle de celle menée à Caracas.

Lorsque le premier président de gauche de l’histoire récente de la Colombie, Gustavo Petro, convoque le 7 janvier un rassemblement pour la souveraineté nationale, les relations avec Washington sont donc au plus bas. Cela fait plusieurs mois que Trump et Pétro ont des échanges virulents sur les réseaux sociaux. Et le locataire de la Maison Blanche accuse depuis des mois la Colombie d’échecs dans la lutte contre le narcotrafic. 

C’est finalement un appel entre les deux chefs d’État, à une heure de la manifestation qui a réuni des milliers de personnes dans tout le pays, qui a calmé la situation entre Bogota et Washington. 

Après des mois d’escalade, ce dialogue a été présenté par les deux parties comme un pas vers l’apaisement. Mais au sein de la population, les doutes persistent. “Le Venezuela a servi de test”, estime Myriam, présente au rassemblement, qui ne croit pas que “les États-Unis veuillent réellement démocratiser le Venezuela”. Pour elle, “ils ont en réalité des intérêts interventionnistes et extractivistes. Leur objectif est aussi de déstabiliser l’Amérique latine”.

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump applique en effet une version décomplexée de la doctrine Monroe : pressions politiques, sanctions économiques massives, frappes extraterritoriales, et désormais usage direct de la force. Même si les relations se stabilisent avec la Colombie, Washington ne donne aucun signe de retenue ailleurs. Cuba, le Groenland, l’Iran, le Mexique ? Difficile de savoir où portera le regard de Donald Trump demain. Mais une chose est désormais acquise : l’intervention du 3 janvier a rouvert une ère que beaucoup croyaient révolue. Celle où une grande puissance s’autorise à décider, seule, du destin politique de ses voisins.

Les prénoms des personnes interrogées ont été modifiés.

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