CORRUPTION MARITIME : Le Marlboro canal

Le canal de Suez est l’un des lieux les plus emblématiques du jeu de pouvoir qui se déroule discrètement entre les armateurs de la marine marchande et les autorités portuaires. Ces dernières demandent des “gifts” aux navires lors de leur passage.

Clement, Membre de la marine marchande : Le Marlboro canal ? Le canal de Suez, c’est, en gros, dès que quelqu’un va toucher un peu aux navires, va venir à bord, va apporter un service… Il va demander des bakchichs. Donc, c’est complètement de la corruption, et ils vont demander en gros, ils vont demander des clopes,des cartouches de clopes.

50 000 cargos sillonnent les océans en ce moment même. Leurs missions ? Acheminer plus de 9 milliards de tonnes de marchandises chaque année, soit 90% du fret mondial. Pétrole, céréales, produits manufacturés et très probablement l’écran sur lequel vous regardez cette vidéo, quasiment tout nous arrive par la mer. Le canal de Suez permet de faire le trajet de Shanghai à Rotterdam en une trentaine de jours contre 45 en longeant le Cap Horn. Mais pour emprunter ce raccourci, il faut s’acquitter des taxes d’usages et ensuite, respecter les demandes des agents et des pilotes locaux qui guident les navires pendant la traversée du canal.

Vous savez quand vous avez un bateau
qui coûte à peu près 30 000 $ par jour…
vous n’avez pas intérêt à le faire bloquer,
donc, (c’est) ce sont des « gifts » comme on dit,
pour faciliter les relations sociales.

Capitaine Dubuis, ancien capitaine et chef mécanicien dans la marine marchande

« Tom » (prénom modifié), fonction, actuellement en poste sur un porte-conteneur: Un pilote du canal de Suez, si on ne lui donne pas ses cartouches de cigarettes, il va nous rendre la vie infecte en fait, pendant toute la traversée du canal, il ne va faire que de changer de cap à longueur de temps, il va nous faire peur, alors que si on lui donne quelques cartouches de cigarettes… Il va suivre son chemin normalement, et on ne va pas s’inquiéter. Si cela concerne des autorités portuaires qui font des inspections à bord, c’est que si on ne leur donne pas de cartouches de cigarettes, déjà, ils vont faire une inspection, alors que si on leur en donne, ils vont plutôt faire l’inspection d’un autre navire “entre guillemets”. Et si ils font une inspection, si on ne leur donne pas de cartouches de cigarettes, ba ils vont , ils vont nous trouver un truc à nous reprocher.

Clement, Membre de la marine marchande : Nous on est content, eux ils sont contents. Nous, cela nous coûte quoi ? Ça nous coûte 20 $. Allez, deux cartouches de clopes, cela nous coûte 20 $. S’ils trouvent quelque chose de grave, ils peuvent retenir le bateau plusieurs jours, un bateau qui est affrété à 14 000 $.

Les cigarettes offertes aux intermédiaires et aux autorités locales permettent aux navires et leurs équipages d’éviter les problèmes. Pourtant, le service des pilotes du canal de Suez sont compris dans les frais de passage d’environ 500 000 $. Et cette pratique, que beaucoup de marins voient comme une tradition, ne se limite pas au canal de Suez.

Clement, Membre de la marine marchande : Ba cela se passe dans énormément de ports, notamment en Afrique, principalement, enfin, c’est là où j’ai pu le voir…

Matthieu, Membre de la marine marchande : C’est l’une des règles d’or en Afrique, au Moyen Orient, au Liban, en Egypte, en Arabie Saoudite, aux Emirats Arabes Unis, au Qatar… Cela marche très très bien en Asie, enfin c’est nécessaire en Asie. En fait, si on veut que les choses fonctionnent bien.

Ces sommes peuvent paraître dérisoires au vu de la valeur des marchandises transportées. Et ces frais ne sont pas définis comme des pots-de-vin, mais comme des paiements de facilitation.

Alexandra Wrage, présidente de TRACE: Nous avons l’habitude de décrire les paiements de facilitation comme un paiement qu’il faut effectuer pour obtenir quelque chose qui vous est déjà dû. Donc vous payez quelqu’un pour qu’il fasse son travail : soit parce qu’il refuse de le faire, ou qu’il crée des retards, afin de vous extorquer plus d’argent. J’entends souvent des gens parler des paiement de facilitation comme de petits paiements Mais en fait, surtout dans l’industrie du transport maritime, cela peut se compter en dizaines de milliers de dollars.

Trace, une organisation à but non lucratif présidée par Alexandra Wrage, sensibilise et partage des techniques anti-corruption avec les acteurs de l’industrie maritime.

Alexandra Wrage, présidente de TRACE: Si votre bateau est repéré comme étant prêt à payer, les receveurs de ces “dessous de tables”, si ils le savent, ce qu’ils vont faire c’est créer de plus en plus d’obstacles , dont il va falloir s’acquitter pour pouvoir passer. Les statistiques du MACN mentionnent (MACN : The Maritime Anti-Corruption Network) autour de 142 signatures nécessaires pour décharger des marchandises au Nigeria. Et chacune d’entre elles, est une opportunité pour une demander un paiement.

Le problème est loin d’être réglé. Les armateurs, en acceptant systématiquement, de distribuer des cigarettes pour éviter les retards, les dangers et certains contrôles des autorités portuaires ont servi l’institutionnalisation de cette corruption.

Co-ecrit ét réalisé par : Léa Ménard, Valentin Levetti et Arnaud Gantier

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