L’augmentation du nombre de catastrophes naturelles est bien réelle, et les questions que cela pose dépassent celles de la préparation, du remboursement des victimes ou des politiques d’adaptation. L’ampleur commence à remettre en question la croissance elle-même, une idée que nous avions évoquée rapidement dans une vidéo pour Blast.
« il semble donc peu probable que les pertes économiques associées diminuent d’ici 2030 »
La première question est d’avoir une estimation de l’augmentation des catastrophes naturelles et de leurs dommages. Ce que l’on peut facilement obtenir sur des sites gouvernementaux. Le graphique suivant produit par l’Agence Européenne pour l’Environnement montre l’augmentation sensible des dommages économiques liés aux catastrophes naturelles dans les états membres.
En 2021, les dommages économiques liés aux catastrophes naturelles ont atteint un record avec près de 63 milliards d’euros, principalement causés par des inondations. Ce record s’inscrit dans une hausse de plus long terme, que l’on peut voir dans la courbe de moyenne en bleu qui dépasse les 20 milliards d’euros en 2023.
Le site préface ces données en expliquant que « les événements météorologiques et climatiques extrêmes devraient encore s’intensifier, et qu’il semble donc peu probable que les pertes économiques associées diminuent d’ici 2030 ».
Le même phénomène est à l’oeuvre aux États-Unis, le graphqiue suivant montre l’augmentation rapide des dommages économiques liés aux catastrophes naturelles sur une moyenne de 5 ans.
« Si un arbre tombe dans une forêt et qu’il n’y a personne pour l’entendre, fait-il quand même du bruit ?
Les catastrophes naturelles, les aléas, ou les arbres qui tombent ne deviennent une catastrophe que si des intérêts humains sont détruits, que l’arbre tombe sur quelqu’un. Dans le cas contraire, la coulée de boue ou le tremblement de terre sont des aléas climatiques. Ceux-là font aussi peu de bruit que les arbres qui tombent sans que personne ne soit autour.
De cette manière, on peut mieux saisir les enjeux de l’adaptation climatique. Ce n’est pas tant de diminuer le nombre d’aléas climatiques, mais surtout de chercher à ce que les intérêts humains, les enjeux tels que décrits dans le poster de vie publique, ne soient pas impactés par ces aléas.
L’augmentation importante de la population en Europe et l’espace de plus en plus grand que chaque personne occupe à travers la construction d’infrastructures font que les aléas rencontrent souvent des intérêts humains.
L’autre raison est que nos vies sont de plus en plus intensives en capital. Les images des inondations meurtrières en Espagne montrent des amoncellements de voitures, des maisons ravagées, des rues au bitume retourné, des systèmes d’égout et de câbles souterrains détruits. La rue résidentielle moderne est intensive en capital que la coulée de boue ravage.
Vers une catastrophe assurantielle ?
La question qui revient avec insistance après chaque inondation, sécheresse ou feu de forêt est celle de l’assurance : vont-elles payer ?
L’assurance est un mécanisme financier fascinant et complexe. Son objectif premier est de répartir les risques entre les personnes et dans le temps. C’est ce mécanisme qui permet de s’engager et d’investir dans des activités productives risquées comme l’agriculture ou le fret maritime. Les assurances permettent aux victimes d’une tempête qui les aurait ruinées de recevoir de l’argent de celles qui n’ont pas subi le même sort.
Parce que le risque est partout, les assurances sont également devenues omniprésentes : véhicules, santé, travail, responsabilité civile, logement, moyens de paiement, dettes, partout le risque est lissé. Cependant, les assurances permettent surtout de lisser les risques mais ne peuvent pas faire de miracles si tous les agriculteurs et tous les marins sont pris dans la même tempête. Pour rembourser le malheureux, l’assurance compte sur le bienheureux.
Or, l’augmentation des dommages économiques des catastrophes naturelles fait que tout le monde est sur le même bateau. Dans un calcul assurantiel, il n’y a que deux solutions : soit il faut augmenter les primes d’assurance, soit il faut baisser les dédommagements.
Les deux phénomènes sont en train de se produire. Le coût des assurances a augmenté de plus de 30 % en moyenne entre 2010 et 2020, et le rythme s’accélère avec des augmentations de plus de 10% en 2024 et 2025 sur plusieurs produits d’assurances comme l’expliquait déjà France Bleu en 2024. Cette accélération correspond à celle que l’on retrouve dans l’augmentation des dommages économiques au niveau européen. La baisse des dédommagements est moins visible, mais on peut en trouver les signes dans les refus d’assurer certains logements jugés comme trop à risque.
Dans tous les cas, les assurances devront trouver comment répondre à la hausse des dommages à l’horizon 2030 ou 2050. Les solutions sont prévisible, il faudra pour ses assurances encourager l’adaptation de l’économie et des logements pour limité les risques et trouver des manières de ne pas assurer le capital trop exposé.
Ou vers la décroissance ?
Le site de l’Agence européenne pour l’environnement mentionne que : « L’augmentation moyenne du PIB sur 30 ans pour l’UE entre 2009 et 2023 est deux fois inférieure au taux d’augmentation des pertes (Données Banque mondiale). Ainsi, la moitié de l’augmentation des pertes sur cette période peut être attribuée à une richesse et une exposition en hausse, et les pertes ont augmenté deux fois plus vite que le PIB. »
Cette phrase fait référence à la différenciation entre les aléas et les enjeux : plus il y a de PIB, plus il est possible et probable qu’un aléa en détruise une partie. Mais ce qui est le plus marquant, c’est que les dommages ont sensiblement augmenté ces 5 dernières années, alors que la croissance économique elle n’augmente pas d’autant.
Alors, j’ai voulu voir si, dès aujourd’hui, les catastrophes naturelles ne sont pas en train de rendre nos chiffres de croissance obsolètes. Mes calculs seront nécessairement très approximatifs, je ne dispose ni des compétences spécialisées pour réaliser des calculs économiques de ce type, ni du temps pour cela. Nous ferons un nouvel article quand de vrais économistes se pencherons sur cette question. Comprenez donc qu’il s’agit d’un calcul de coin de table, qui a pour unique objectif de questionner une intuition.
En rapportant les PIB de l’UE et les données de l’AEE dans le tableau suivant, on peut estimer que les dommages économiques représentent 0,1 % du PIB en 2020, et 0,3 % à 0,4 % sur les trois prochaines années.
Mais l’argument n’est pas que les destructions ont un impact sur le PIB dans son entier, mais plutôt qu’elles remettent en question la croissance. De ce côté, les résultats sont tout de suite plus significatifs. Les dommages des catastrophes naturelles représentent l’équivalent de 4,2 % à 5,4 % du taux de croissance européen entre 2021 et 2023. Ce taux de croissance de l’UE sur les 10 dernières années tourne autour de 1,75 %. Si on ajute avec les destructions environnementales, le taux de croissance est alors de 1,68 % à 1,65 %.
C’est en prenant les chiffres de 2023 que cela devient parlant. La croissance de l’UE cete année, selon Eurostat est de 0,4% ! Cela nous donne qu’un peu plus de 60 milliards ajouté à l’Economie de l’Union, c’est aussi le montant des destructions environnementales en 2021. Voilà donc la décroissance qui pointe le bout de son nez, et c’est d’autant plus vrai quand on considère comment est calculé le PIB.
« Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas«
Le PIB rentre parfaitement dans le sophisme de la fenêtre cassée décrit par l’économiste français Frédéric Bastiat. Cet économiste du 19ème siècle est devenu un symbole des droites américaines, notamment pour ses critiques acerbes des dépenses publiques.
L’un de ses essais les plus connus s’appelle « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas », un titre ô combien pertinent pour notre époque « Don’t Look Up ». Le titre d’un film « Ne regardez pas le ciel » qui décrit avec précision l’aveuglement entrenu par rapport au changement climatique.
Cette approche de la vision était chère à Bastiat, comme le nom de son essaie le souligne. Il y a ce que l’on voit : des piles de tôles froissées, des quartiers ravagés, des estimations des dégâts qui se comptent en milliards et des impacts sur la croissance de quelques fractions de point de pourcentage.
Et puis il y a ce que l’on ne voit pas. C’est que tout l’argent mobilisé pour réparer ces dommages n’est pas utilisé à autre chose. Les centaines de milliers d’euros de dédommagements pour reconstruire la maison « du bon bourgeois Jacques Bonhomme » ne le rendent pas plus riche. Ainsi, le maçon, l’électricienne et les cabinets d’études peuvent capter une partie de cette somme, elle est dûement comptée dans le PIB mais que produit-elle ? Ce n’est pas de l’enrichissement, Jacque Bonhomme n’est pas dans une meilleur position économique qu’auparavant.
Alors, par la logique de ce qui ne se voit pas de Bastiat et des limites du PIB, il nous faut compter les destructions environnementales comme doublées. En 2021, au 60 milliards de destructions nous devons considérer les 60 milliards de réparation qui sont compté dans les PIB suivant sans pour autant contribué à notre prospérité.